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Le livre

http://i2.cdscdn.com/pdt2/9/1/5/1/700x700/9782253045915/rw/la-route-antique-des-hommes-pervers.jpgLa Route antique des hommes pervers, 191 pages, est paru en 1985 aux Editions Grasset. L’ouvrage a été réédité sous format poche en 1988 puis 2009. La Route antique des hommes pervers est un essai sur le processus de victimisation, de bouc-émissaire, à partir du Livre de Job contenu dans la Bible (Ancien Testament). Le titre « La Route antique des hommes pervers » est tiré d’un verset du Livre de Job, selon la traduction utilisée par René Girard : La Bible de Jérusalem.

Résumé succinct : Le Livre de Job raconte l’histoire de Job, de sa chute à sa nouvelle gloire. Job, honoré, presque idolâtré par les siens, riche et béni par de nombreux descendants, voit sa vie basculer rapidement sous les maux, les maladies, les catastrophes mortelles et la pauvreté. Renié par ses pairs, Job voit trois « amis » puis un quatrième venir lui tenir compagnie, essayer de lui remonter le moral, puis lui laisser entendre qu’il a sans doute péché vis-à-vis de Dieu pour vivre autant de malédictions à la fois. Job se défend, refuse la culpabilité, veut prouver son innocence face aux hommes et face à Dieu. Il résiste à la pression sociale et « amicale » de devenir une victime sociale, un bouc-émissaire. Dieu , l'Eternel, intervient et interpelle Job. Celui-ci reconnaît sa condition humaine devant Dieu. A la fin de l’histoire, Job retrouve la santé, la richesse et une nouvelle famille.

L’auteur

http://renegirard2013.files.wordpress.com/2012/11/girard_rene-m.jpgRené Girard, né en 1923, est un philosophe français qui est connu pour avoir identifié la notion de « violence du sacré » ainsi que deux processus qui seraient à l’origine de tous les mythes : le processus mimétique et le processus de victimisation. Son approche a apporté une lumière nouvelle dans le domaine de l’anthropologie, malgré les contestations de ses pairs. Selon les anthropologues dont Lévi-Strauss, les mythes n’ont pas de fondement réel, ce que dément René Girard par ses analyses des coutumes, les textes ou mythes anciens, bibliques ou antiques (Sophocle par exemple), occidentaux ou autres.

Le contenu

René Girard décortique le Livre de Job pour démontrer et démonter le processus victimaire en marche que le héros refuse, contrairement à Œdipe, par exemple. Comme il le précise, le bouc-émissaire est « l’innocent qui polarise sur lui la haine universelle ». Les trois puis quatre « amis » représentent la voix du peuple, (vox populi vox dei ?), les chœurs antiques qui condamnent le héros de l’histoire. Mais Job lutte et se défend point par point. Il reprend ses interlocuteurs dans des dialogues très imagés de part et d’autre.

Le processus de bouc-émissaire, de victimisation par le collectif ne peut aboutir que si la « victime » choisie accepte son sort, adhère au processus et finit bien sûr par mourir pour soulager la collectivité, rétablir l’ordre social, psychologique, politique au sens large et religieux. C’est le cas d’Œdipe qu’on accuse d’inceste et de meurtre, précisément de parricide. Or dans l’histoire, Laïos, son père, est peut-être tué par plusieurs personnes, ce qui innocenterait Œdipe. Mais rien n’y fait. Qui peut se rebeller contre la fatalité et les destins voulus par les dieux ? Job le fait, ce qui révolte ses « amis » qui lui rappelle que beaucoup avant lui ont suivi « La Route antique des hommes pervers », allant de la sacralité, de la royauté à la déchéance et à la mort. La Route antique est un scénario http://referentiel.nouvelobs.com/file/1269551.jpgconnu de tous, dans le Livre de Job, un scénario suffisamment ritualisé pour que chaque protagoniste sache ce qu’il en est.

Les quatre amis, sous prétexte de consolation et de sagesse, assènent à Job des discours violents et définitifs, émaillés de références religieuses quasi apocalyptiques tandis que Job reste précis et pragmatique dans ses paroles. On peut considérer qu’en réalité, ce ne sont pas des dialogues mais des monologues. Il n’y a pas d’écoute de la part des « amis ».

Dans le Livre de Job, René Girard distingue deux dieux : le dieu du monde, sadique, c’est-à-dire l’Adversaire, le Satan (mot hébraïque), l’Accusateur des hommes et le Dieu des victimes qui console et soulage. Il note également que les crimes odieux attribués à Job ou à d’autres boucs-émissaires, sont récurrents dans les mythes victimaires et les violences collectives : parricide, meurtre, inceste, infanticide.

René Girard prend exemple des mythes antiques, des œuvres de théâtre antiques pour démontrer que tous s’abreuvent à la même source des processus de mimétisme et de violence du sacré dont le bouc-émissaire fait partie. Autant, selon l’auteur, les écrits antiques identifient ces processus sans pour autant les dévoiler complètement, autant le Livre de Job et la Bible donnent les moyens de mettre en lumière la cristallisation religieuse qui s’est effectuée dans un lointain passé autour de la violence du sacré. Selon René Girard, parce que nous avons, bon gré mal gré, suffisamment intégré l’enseignement de la Bible, nous pouvons empêcher de nouvelles cristallisations religieuses de s’effectuer. Mais nous n’arrivons toujours pas à nous débarrasser des anciennes teintées de violence collective car nous n’allons pas au bout de la révélation biblique.

René Girard considère, enfin, Jésus comme le bouc-émissaire définitif, ultime qui prend sur lui toute la violence du sacré afin que, dans l’avenir, l’humanité en soit débarrassée…

Mon avis

avis
Dans les années 2000, j’avais lu « Les choses cachées depuis la fondation du monde », titre inspiré par un verset de l’Evangile de Matthieu. Dans cet ouvrage, René Girard déroulait la théorie mimétique. Déjà, j’avais, disons-le, été subjuguée par cette théorie qui me semblait évidente et réelle.

Aujourd’hui, « La Route antique des hommes pervers » m’a permis deux choses : de relire le Livre de Job sans faire de l’hypertension (!) et de le relire avec un éclairage convaincant sur la théorie de la violence du sacré et du bouc-émissaire. Quand, dans le passé, je lisais le Livre de Job, j’étais effarée par la violence subie par cet homme, par cette volonté « apparemment » divine de le détruire tout en le laissant en vie, et par l’arrogance de ses amis, ceux-là mêmes dont on pourrait dire qu’avec des amis pareils, on n’a pas besoin d’ennemis.

Je redécouvre cette histoire comme un puzzle mal agencé que l’analyse de René Girard permet de reconstituer correctement. J’ai été frappée par la concision des données et par l’analyse de ce texte touffu. La théorie du bouc-émissaire, à l’origine de nombreux mythes dans le monde, me paraît vraie, authentique. La lecture de « La Route antique des hommes pervers » m’a sidérée, au sens strict du mot et je voudrais le conseiller à tous afin que, nous tous, comprenions ce qui nous fait mal, cette violence collective sous-jacente, et ce qui peut nous faire du bien : déconstruire ce processus en l’identifiant, le nommant et en le repoussant de nos limites, chaque jour que Dieu fait.

Marie-Laure Tena – 18 juillet  2013

Tag(s) : #Lecture juillet 2013, #La Route antique des hommes pervers, #René Girard, #MLTE

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