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La brise fait frémir la surface de la mer. La pirogue avance lentement. Le pécheur sait qu’il ne doit pas s’approcher de la petite île qui est « tapu ». Celui qui s’en approche, celui qui y accoste, celui-là verra la malédiction des dieux s’abattre sur lui et sa famille. L’île est « tapu » depuis des générations, elle est interdite, elle est sacrée et y toucher c’est aller contre l’ordre des choses, c’est provoquer le chaos.

 

Un autre polynésien parcourt les environs de son village. Il contourne l’arbre « tapu », l’arbre aux maléfices, cet arbre interdit qui, si on le touche, si on porte son regard sur lui, enverra la maladie sur le profanateur, celui qui aura osé rompre le tapu.

 

Le mot « tabou » du polynésien « tapu » a été rapporté en Europe à la fin du XVIIIe siècle.

 

Ce qui est tapu ou tabou, c’est une interdiction religieuse, rituelle, de ne pas toucher, de ne pas aller au-delà d’une certaine limite, de ne pas regarder, au risque de provoquer une catastrophe, de déclencher l’envoi de malédictions, au risque de souiller, de salir le monde avec un interdit magique négatif, néfaste, malin. C’est une interdiction de toucher, de fréquenter une chose impure ou dangereuse pour les êtres humains.

 

Le tabou, c’est la loi qui permet de créer l’ordre, de séparer le monde profane, le monde de tous les jours, du monde de la magie, en particulier du monde maléfique. Le tabou, lorsqu’on le respecte, maintient «l’intégrité du monde organisé [1]».

 

Nous avons transposé le mot « tabou » dans notre monde occidental pour désigner des choses qui sont interdites, des débats qu’il vaut mieux éviter de peur de provoquer la zizanie, les disputes, les scissions.  Le tabou est culturel, politique, religieux et moral : c’est un interdit qui pèse sur les pensées, les comportements, les paroles et les actions. Celui qui viole le tabou est généralement mis à l’écart, insulté, c'est-à-dire qu’il a franchi une limite interdite et en paie le prix par un isolement et une stigmatisation (par exemple, on le traite de tous les noms), ce qui a pour effet de faire peur à tous ceux qui seraient tentés de faire de même.

 

Nous avons beaucoup de tabous en France, parfois culturels et remontant à la tradition dite judéo-chrétienne (et un jour je reviendrai sur cette expression qui est souvent citée mais peu connue dans sa complexité), mais nous avons aussi des tabous récents liés à des débats politiques, économiques voire sociaux. Début février, je lisais un article où des paysans français souhaitaient aborder un sujet considéré alors comme tabou, dixit l’article : celui des pesticides et des produits chimiques utilisés dans l’agriculture. A ce niveau là, on peut se demander si le tabou n'est pas de la censure déguisée.

 

Chaque organisation, chaque structure, chaque famille crée ses propres tabous : on ne parle pas de l’oncle un peu fou, du frère qui est mort ou encore des secrets familiaux.

 

Notre société se veut fondée sur la raison et actuellement (merci la téléréalité, merci Facebook ou Wikileaks, merci aux téléphones portables qui prennent des photos ou des videos...) sur la transparence. Pourtant, le tabou résiste et est partout chez lui. Mais les tabous sont-ils tous à briser et à jeter à la mer... ?

 

Marie-Laure Tena – 8 mars 2011

 

 



[1] Cf L’homme et le sacré – Roger Caillois, citant Emile Durkheim

Tag(s) : #actualités

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