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Comme l’année dernière, j’accompagne les fêtes de fin d’année, Noël et le Jour de l’An, en vous livrant quelques contes d’ici et là.

Mais avant, je vous propose d’aller sur le site de la Bibliothèque Nationale de France (BnF) pour vous permettre d'élaborer votre propre conte en suivant les consignes ici. Vous pourrez également découvrir l’exposition « Contes de fées » en cliquant ici.

Je débute ce petit cycle fabuleux avec un récit de Provence issu d’un recueil de l’écrivain et conteur Henri Gougaud*.

Les Anges

C’était une vieille paisible. Ses yeux d’enfant riaient toujours. On la disait un peu simplette. Elle vivait seule dans son mas avec quelques poules et sa chèvre. Tous les soirs, de Pâques à Toussaint (à Toussaint le beau temps mourait, avant Pâques il n’était pas né) elle allait passer la veillée chez ceux de la ferme voisine, au fin bout de la lande grise. Quand il fallait aller au lit, après une heure de tricot, de tissage et de papotage avec les femmes, au coin du feu, les trois garçons de la maison lui disaient :

- Bonne mère, seule sur la garrigue après la nuit tombée, ce n’est pas raisonnable. Vous risquez des peurs bleues. Nous vous raccompagnons.

Elle leur répondait en haussant les épaules :

- Bah, restez donc au chaud. Je n’ai besoin de rien. Je dis mon chapelet, tout au long du chemin, je demande là-haut que l’on m’envoie deux anges, ils viennent et ils me gardent. Bonsoir la compagnie !

Et tous la saluaient sur le pas de la porte en riant doucement de sa naïveté.

Or, un soir, les garçons voulurent un peu s’amuser d’elle.

- Si nous allions faire les anges ? dit l’un d’entre eux en catimini.

- Habillons-nous d’un drap pour avoir l’air céleste, lui répondit un autre, courons sur son chemin et portons-la chez elle.

Ils s’esquivèrent discrètement avant que la vieille s’en aille. Ils coururent en rase campagne, se cachèrent derrière un roc. Il faisait un beau clair de lune et pas le moindre brin de vent. Le temps de s’envelopper dans leur drap, de s’exciter à l’étouffée, d’aller au tournant du sentier et de revenir en courant, ils la virent sortir de l’ombre. Elle marmonnait sa litanie, son chapelet aux doigts, son sac au pli du coude.

Mais elle n’était pas seule. Devant elle marchait un être en brume blanche et derrière elle un autre. Ils allaient en silence. Leurs sandales effleuraient à peine les cailloux. Leur visage était fait de lumière indécise, leur regard était droit. La vieille femme  cheminait entre eux, tranquillement. Ils passèrent devant les garçons accroupis et s’éloignèrent sous les étoiles.

Bien des années après, le curé de Gréoux** connut ces jeunes gens. Ils avaient quatre-vingts d’âge quand ils lui racontèrent l’histoire. Ils en tremblaient encore et pleuraient dans leurs rides au souvenir des anges et de leur protégée. J’ai dit la vérité. Qu’elle vous tienne chaud.

Marie-Laure Tena – 8 décembre 2019

* La bible du hibou – légendes, peurs bleues, fables et fantaisies du temps où les hivers étaient rudes. – Éditions du Seuil – 1993

** Gréoux : station thermale (Gréoux-les-Bains) située dans les Alpes-de-Haute-Provence.

Tag(s) : #Contes&Légendes, #anges, #HenriGougaud

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