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Ils étaient dix jeunes garçons qui menaient grand train sur la place. C’était le soir de la plus longue nuit, celle du Nouveau-Né dans son berceau de paille. La fontaine bruissait. Aucun ne l’entendit. Ils chantaient, palabraient, criaient, se tiraillaient. Les étoiles naissaient dans le jardin d’en haut. Eux, en bas, festoyaient. L’un rotait au ciel en tenant son ventre, un autre buvait au goulot, quatre dansaient, les poings aux hanches. Leurs regards étaient noirs, leurs oreilles étaient rouges. L’arbre était silencieux à l’angle de l’église.

Un âne gris s’en vint par la ruelle et fit en trottinant le tour de la fontaine. Un débraillé le tira par la queue, un ventru grimaçant singea sa course allègre. Un boiteux bondit sur son dos. L’âne gris parut satisfait. Il fit encore un tour. Un grand diable au long nez grimpa aussi en croupe. On rit, on applaudit son air de roi des fous. L’âne gris, les oreilles bien droites et le sabot sonnant, en parut aussi fier qu’un cheval de bataille. Il fit deux tours, trois tours, et son dos s’allongea, et l’on se bouscula pour lui monter dessus. Il fit quatre et cinq tours. Cinq ensemble le chevauchèrent, l’un brandissant le poing, un autre son chapeau, un autre éperonnant, un autre encore chatouillant le cou de son compère, le cinquième à l’envers, jouant les acrobates. L’âne fit six, huit et dix tours et son dos s’allongea, s’allongea, s’allongea. Les jambes battant l’air, les fronts collés aux nuques et les bras moulinant, ils furent tous bientôt sur son échine raide.

Il s’arrêta soudain, poussa un braiment bref et s’en fut à nouveau autour de la fontaine. Il se mit à tourner d’abord à vive allure, puis sa course se fit effrayante, emballée, vertigineuse enfin. Mille étincelles crépitèrent sous ses sabots multipliés. Les poings dans les cheveux, les dix garçons hurlèrent. Ils n’entendirent rien. Le fracas du galop dévorait leurs oreilles. On ne vit plus bientôt qu’un tourbillon grondant. L’âne gris, dix garçons sur son dos, plongea dans la fontaine. L’eau était claire et simple. Ils s’y perdirent tous. On n’en revit jamais ni chapeau, ni chemise.

Minuit sonna au clocher du village. Les étoiles là-haut regardèrent l’Enfant naître dans son étable.

Marie-Laure Tena - 24 décembre 2019

Source : La bible du hibou – légendes, peurs bleues, fables et fantaisies du temps où les hivers étaient rudes. – Éditions du Seuil – 1993

Tag(s) : #Contes&Légendes, #HenriGougaud

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