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En ce vieux temps, Thor, le grand dieu, courait le monde avec ses deux compères, Loki et Thialfi. Un jour, après avoir franchi douze déserts, quatre forêts feuillues, quatorze vallées sombres et huit montagnes bleues, ils se sentirent un peu las et se reposèrent au pied  d’un arbre millénaire. Alors ils aperçurent à l’horizon de l’ouest une forteresse si puissante et si haute que la cime des tours se perdait dans le ciel. Comme ils s’ébahissaient à contempler ses murailles que traversaient les brumes du soir, vint à passer sur le sentier une vieille bûcheronne courbée sous un fardeau de branches. Thor lui demanda quelle était cette citadelle.

- C’est le château d’Utgard, lui répondit la femme. Et si tu veux m’en croire, étranger, prends garde de franchir ses portes, car là demeurent des géants énormes et féroces. Selon les opinions les mieux autorisées du monde, ils sont proprement invincibles. Rebrousse donc chemin, c’est un conseil de vieille. La paix sur toi, bel homme !

- Qu’en pensez-vous, compères ? dit le dieu Thor, riant.

- Nous irons à Utgard, lui répondit Loki.

- Certes, renchérit Thialfi. Et nous changerons ces géants en montagnes, s’ils nous cherchent des poux dans les poils du menton !

- Voilà qui est parlé, dit Thor, l’œil allumé. Prenons quelque repos, et dès demain matin, cap sur le château d’Utgard !

A la pointe du jour ils bouclèrent leur sacs et s’en furent frapper à la porte de la citadelle. On les fit entrer dans une belle salle. Le long de ses murailles où pendaient des tapisseries tissées de chevelures humaines des géants se tenaient dans des fauteuils de fer. Dans la cheminée brûlaient dix troncs d’arbres. Près de ce feu était le roi d’Utgard.

- Salut à toi, Thor, dit-il en ramenant son manteau sur ses cuisses. Ta visite m’honore, car ton renom est grand. Parmi les dieux qui gouvernent le monde, il paraît que tu es le plus haut, le plus fort, le plus subtil aussi. Mais peu m’importe. La loi de ce château est la même pour tous, hommes, dieux ou démons. Nul ne peut séjourner durablement ici s’il ne brille à nos yeux par quelques connaissances ou par quelque pouvoir que nous n’ayons pas nous-mêmes. Toi et tes compagnons, que savez-vous donc faire ?

- Moi, répondit Loki, je mange vite et gros. Personne à ce jeu-là ne m’a jamais vaincu.

- Fort bien, l’ami, lui dit le roi d’Utgard. Nous allons éprouver ton étrange talent.

Il appela d’un geste le plus bas des géants assis contre le mur.

- Logi, dit-il viens là.

On amena une auge longue pleine à ras bord de viande mêlée d’entrailles et d’ossements. Loki vint à un bout et Logi vint à l’autre. Le roi claqua des doigts. Aussitôt tous les deux se mirent à bâfrer par poignées débordantes. A mi-parcours leurs fronts sourdement se cognèrent. Loki avait mangé la viande avec les os mais il avait perdu. Car le géant Logi, outre la bête, avait dévoré l’auge. On railla le vaincu. Thialfi s’avança :

- Roi, dit-il, c’est donc moi qui vaincrai l’un de tes serviteurs.

- En quel art brilles-tu ? lui demanda le roi.

- A la course, Seigneur. Je veux bien défier les plus fines gazelles, si tant qu’il y en ait dans ce pays sauvage.

- Fort bien, répliqua le roi.

Un géant se leva. Il s’appelait Hugi. Tous sortirent devant la porte du château. Le roi d’Utgard désigna un vieux chêne au fond de la plaine. Il dit aux deux coureurs :

- Allez et revenez.

Hugi et Thialfi s’élancèrent ensemble. On ne vit un instant qu’un long trait de poussière. Le géant, le premier, fit le tour de l’arbre, revint à mi-chemin et croisant Thialfi qui s’efforçait en vain, il le souleva de terre et le ramena ainsi à bout de bras, devant le roi d’Utgard. Thor, parmi l’assemblée, dit alors haut et clair :

- Qui veut boire avec moi ?

On le prit par l’épaule et tous en riant fort retournèrent dans la salle. A Thor, on présenta une corne de buffle.

- Vide-la d’un seul coup, lui intima le roi d’Utgard, et cela s’appellera bien boire. Quelques-uns parmi nous la vident en deux gorgées. Il n’est pas un enfant qui ne la vide en trois. A toi donc, dieu puissant !

Thor empoigna la corde et but à perdre souffle, puis, toussant et crachant, il reposa la corne. De l’eau restait au fond.

- Passable, dit le roi. Tu pourrais faire mieux.

L’autre, furieusement, se remit à l’ouvrage. Les yeux exorbités, le menton ruisselant, il reposa la corne. Elle était à demi-pleine.

- Compagnon, fit le roi, il est clair maintenant que ta gloire est surfaite. Tu n’es qu’un dieu mineur. Je te propose donc un jeu à ta mesure. Vois-tu ce chat ?

- Eh bien quoi, c’est un chat, ronchonna le dieu Thor.

- Soulève-le de terre.

L’autre saisit la bête et le leva sans peine. Le chat fit le gros dos, ses pattes s’allongèrent et restèrent plantées sur le tapis de laine.

- C’est ce qu’il nous semblait, constata le roi en riant aux larmes. Cet animal est grand, et toi tu es petit.

Thor, furieux, répondit :

- Si petit que je sois, je suis prêt à combattre contre qui tu voudras.

Les narines fumantes, il brandit son marteau.

- Le moindre de mes gens pourrait te prendre au col d’une pincée de doigts et te jeter dehors, lui dit le roi d’Utgard. Qui puis-je t’opposer ? Ma nourrice, peut-être, la vieille Hellé.

Il l’appela et elle vint. C’était apparemment une sorcière maigre, pâle, boiteuse. Elle courba le dos et d’un bond de tigresse se jeta dans les jambes de Thor, qui ploya les genoux.

- C’est assez, déclara le roi. La nuit tombe et il est temps de laisser nos amis se reposer un peu.

Thor et ses deux compagnons furent conduits dans une chambre haute. Là étaient disposés trois grands lits. Honteux et fatigués, ils se couchèrent sans un mot et bientôt s’endormir, le front dans l’oreiller.

Le lendemain matin, ils firent leurs bagages. Le roi d’Utgard les accompagna jusqu’à la porte du château.

- Seigneur, lui avoua Thor, je n’ai rien fait qui vaille. J’enrage et je suis triste.

- Ami, lui répondit le roi, il n’est pas un vivant qui soit meilleur que toi. Et tes compagnons sont des gens redoutables.

- Sire roi, tu te moques !?

- Du tout, ami, du tout. Vous avez affronté dans ce château bien plus que les géants, sachez-le. Personne en vérité n’est plus dévorant que Loki. Celui qui face à lui a mangé la moitié de l’auge était le feu du ciel, que j’avais appelé. Et sais-tu contre qui Thialfi a couru ? Non point contre un autre géant, il n’était qu’illusion mais contre mon regard. Et la corne de buffle où tu as bu, dieu Thor, trempait dans l’océan par son bout effilé. Tu as presque asséché les eaux du monde.

- Le chat, interrogea Thor, qui était-ce, dis-moi ?

- Le serpent de Mitgard qui tient les cieux serrés, les terres et les mers. Et tu l’as soulevé si haut que j’ai eu peur. Pour un peu, compagnon, tu brisais l’univers.

- Et ta vieille nourrice ?

- C’était la mort, dit le roi. Celle devant qui tous un jour ou l’autre tombent ne t’a même pas mis à genoux.

- Et toi, continua Thor, qui es-tu, roi d’Utgard ?

Le roi hocha la tête et resta silencieux.

- Réponds-moi ! hurla Thor.

Il voulut l’empoigner aux épaules mais ne saisit que l’air paisible du matin. Le roi d’Utgard avait disparu et avec lui sa citadelle. Devant les voyageurs n’étaient que les grands arbres et l’herbe de la plaine.

Marie-Laure Tena – 8 décembre 2018

 

Source : L’arbre d’amour et de sagesse de Henri Gougaux – Editions du Seuil 1992

L'illustration du château et du paysage verdoyant sont de John Howe qui a largement contribué au succès de la trilogie cinématographique du Seigneur des Anneaux par ses dessins féériques et terribles.

Tag(s) : #Contes&Légendes, #Thor, #Utgard, #HenriGougaud, #JohnHowe

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