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Chapitre 9

Sciences et paranormal

 

Après une nuit difficile, Lena se lève et s’apprête pour une nouvelle journée. Le mur informatif s’active avec les dernières nouvelles et les derniers indicateurs internes. Tout va bien. La jeune femme reçoit un appel d’Olympe Lazarus l’invitant à la rejoindre dans un des bureaux administratifs. Guidée par sa tablette, elle parvient dans la zone indiquée, sans rencontrer âme qui vive, comme dans une ville fantôme, une ville abandonnée. Lena entre dans le vaste bureau managérial dans lequel l’attend Lazarus, salue celle-ci d’un mouvement de la tête et parcourt les lieux :

- C’est grand, commente-t-elle.

Il y a un bureau en bois clair, bien sûr un mur informatif, une table de réunion avec des chaises, dans un coin un petit salon en cuir rouge foncé et plus loin une machine à écrire, une photocopieuse et deux imprimantes 3D. Mais il n’y a toujours pas de fenêtre et, si Lena n’est pas claustrophobe, cette cécité sur le monde extérieur commence à la mettre mal à l’aise. La veille, en s’endormant, elle s’imaginait sur une base lunaire ou au contraire aux tréfonds de la terre. Olympe Lazarus la laisse découvrir la salle.

- On ne pourrait pas aérer un peu, suggère Lena, on se sent un peu confiné, non ?

- Il y a une bonne climatisation et dehors il n’y a pas grand-chose à voir.

La jeune femme croise les bras et regarde à nouveau autour d’elle :

- Que fait-on ici ?

- Ce bureau pourrait être le vôtre si vous acceptez mon offre.

Lena est étonnée mais cette proposition tombe à point, elle qui n’a plus d’emploi en France pour l’instant.

- Pourquoi pas, répond-elle, mais j’aimerais pouvoir avoir une vue sur l’extérieur.

- C’est faisable. Il suffit de programmer un panorama de votre choix et il s’affichera là où vous le voulez.

Comprenant qu’elle ne pourra pas obtenir mieux, Lena demande à rester un peu seule dans la pièce, ce qu’Olympe Lazarus accepte. La jeune femme refait le tour de la salle, vérifie que le matériel fonctionne, teste le confort du sofa et des chaises invités, termine en s’asseyant derrière le large plateau vitré. Elle reste un moment, le regard fixé sur le mur d’en face, l’esprit partagé par ce qu’elle veut et ce qu’elle ne veut pas. Elle n’est même pas sûre de savoir ce qu’elle veut. L’offre de Lazarus est très tentante et lui permettrait de rebondir. Mais les contours de la situation sont encore flous et n’aident pas à la prise de décision. Machinalement, Lena ouvre les tiroirs des consoles situées de part et d’autre du fauteuil. Tout est vide, seul un objet a émis un bruit en cognant une des parois. La jeune femme se penche vers le dernier tiroir, enfonce son bras jusqu’au fond et en retire un badge connecté au nom de Rabichong. A ce nom, Lena sursaute comme rappelée à la réalité. Elle pense à ce pauvre homme perturbé, à ses amis qu’elle a accompagnés un temps et qui sont quelque part dans la nature, sans doute en France. Oppressée, elle sent ses yeux picoter sous les premières larmes. Il faut qu’elle se ressaisisse !

La jeune femme sort du bureau et erre dans les couloirs jusqu’à ce qu’un ascenseur s’offre à elle et constate, avec plaisir, qu’elle peut se rendre au niveau supérieur. Là, elle passe devant des portes hermétiques jusqu’à ce que l’une d’entre elles s’ouvre sur le passage d’un homme et d’une chaussure volante qui lui frôle la tête.

- Ils ne peuvent pas aller contre la science, proclame-t-il en se penchant pour récupérer la chaussure et la renvoyer à son expéditeur.

La jeune femme lui demande ce qu’il se passe dans la salle.

- Je suis scandalisé et là, il désigne la porte, il y a un concile d’imbéciles !

Sur ce, l’homme part d’un pas vigoureux, en marmonnant plusieurs fois « sept secondes au moins ». Lena entre dans la pièce surchauffée par les efforts intellectuels de l’assistance. Sur un des murs, le thème de la séance est « le libre arbitre existe-t-il encore ? ». Une scientifique aux longs cheveux noirs et aux lunettes de myope, sans doute d’origine amérindienne, tente de calmer le brouhaha.  Des hommes et des femmes, des scientifiques, mais aussi des représentants de différents courants religieux sont présents. Un homme, à la grosse tignasse poivre et sel, dont le badge annonce son statut de neuro-scientifique, se lève :

- Mon confrère n’a fait que rappeler des faits datant de plusieurs années et toujours validés par les expériences que nous menons actuellement sur le cerveau.

- Oui, oui, non c’est trop simple, quelle honte, entend-on par ci par là. Des exclamations fusent et l’animatrice doit taper sur une table pour obtenir un semblant de calme.

- On en est toujours à se poser la question de savoir qu’est-ce que le libre arbitre et quand commence-t-il dans le processus cérébral, pousse un jeune homme d’une voix aigüe.

- Parfaitement, renchérit un religieux, qui nous dit que ce laps de temps de sept secondes environ ne fait pas partie du libre arbitre ?

- Non, s’insurge un autre intervenant au look gothique. Nous sommes tous prédestinés, le destin existe et cette avancée scientifique le prouve ! Ce mécanisme, c’est le destin enfin prouvé scientifiquement.

- Arrêtez avec votre destin, crache un clerc, c’est la preuve de la prédestination divine.

Un autre scientifique intervient pour resituer le contexte de la dispute. Grâce à de nombreux tests, les chercheurs ont constaté depuis des années et ont encore récemment confirmé que le libre arbitre, la capacité à choisir librement, à décider consciemment ce que l’on veut ou non, est conditionné par un laps de temps de 7 secondes[i] minimum pendant lequel le cerveau anticipe la réponse de manière inconsciente.

- En résumé, nous croyons prendre des décisions conscientes alors que notre cerveau a déjà tranché quelques secondes avant. Le libre arbitre conscient ne serait qu’illusion. La question est d’autant plus intéressante si on se penche sur les problématiques de l’intelligence artificielle.

Un petit rire fuse au fond à gauche. C’est une femme enrobée dans une robe de soie violette. Un rien condescendante, elle explique que l’être humain ou plutôt son cerveau a horreur de l’incertitude, de l’ambiguïté et du stress, c’est ce qu’on appelle parfois « le besoin de conclusion[ii] ». Il est donc probable que le cerveau tranche en faveur de ce qui est le plus rassurant pour lui, sans tenir compte de la volonté plus lente.

Lena soupire et sort de la pièce, le moral en berne. Qui décide alors ? Le cerveau ? Mais en fonction de quoi ? Du bien et du mal ? De critères non encore identifiés ? Dieu ou d’autres entités seraient-ils cachés dans cette partie du processus neurologique qui décide à notre place ? Sommes-nous des avatars dans une matrice[iii] imperceptible, comme l’avancent certains scientifiques ?  Le maelstrom de questions donne le tournis à Lena. Quelques pas plus loin, dans une encoignure, elle découvre des fauteuils douillets bleus et s’assoit dans l’un d’entre eux. Elle réfléchit à la proposition d’Olympe Lazarus mais est-ce bien elle qui décide ? Tout n’est-il pas déjà joué ? Ce qui est certain, c’est qu’elle a décidé d’accepter. Elle a tout à y gagner. Lena a toujours adoré faire partie d’une organisation dominante, internationale, avec des moyens financiers conséquents pour l’élaboration de projets innovants. C’est comme ça qu’elle se sent importante et vivante.

Olympe Lazarus est dans une salle de contrôle des rythmes cardiaques des résidents du site. Elle observe celui de Lena Martin et constate une accélération. Elle utilise ses globes oculaires pour projeter son image holographique auprès de la jeune femme. Cette dernière commence à s’habituer aux apparitions diaphanes de Lazarus et lui fait part de sa décision de collaborer avec le Cluster. Satisfaite, Olympe lui demande d’aller dans ses appartements où elle trouvera le contrat à signer. Une nouvelle page se tourne pour Lena. Elle vient de retrouver un emploi, une fonction dans un groupement dédié à l’avenir de l’humanité.

 

A huit heures du matin, Saint-Amant, Eléonore et Rava se préparent pour aller visiter l’ancien site nucléaire de Semipalatinsk. Grâce à Luba qui connait du monde au Centre atomique national du Kazakhstan, et sans attendre le délai habituel des quinze jours d’attente, ils peuvent se joindre à la visite du jour à un tarif moins élevé que prévu. C’est une belle journée. Le ciel est d’un bleu piquant et l’air est limpide. Les trois Européens montent dans le bus qui les emmène à 130km de là, sur la zone de l’ancien Polygone nucléaire, non loin de la ville militaire abandonnée, Kourtchatov. Leur guide, loin d’être la délicieuse « Natalie » de Gilbert Bécaud, est un homme à la stature haute et carrée, spécialisé dans la visite de sites sensibles dont Semipalatinsk. Il prend le micro pour s’adresser en anglais à la vingtaine de personnes assises dans le bus, des journalistes, des routards, des visiteurs venus d’autres pays d’Asie centrale et le trio français, et insiste sur les précautions à prendre lorsque les visiteurs descendront du bus, charlotte sur la tête, masque sur le visage, gants en caoutchouc, sur-chaussures, équipement qui sera brûlé à la fin de l’excursion. Il présente enfin l’histoire militaire du Polygone à la superficie de 18 000km², évoque les 456 essais nucléaires dont les effets ravageurs ont eu un impact sur plus d’un million et demi de personnes. A ces mots, Eléonore se remémore les clichés d’enfants qu’Alma lui a montré et frissonne de tristesse.

Le guide rappelle fièrement que le site de Semipalatinsk a servi de lieu à la signature d’un traité en 2006 entre le Kazakhstan et ses voisins, le Kyrgyzstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Turkménistan, pour la création d’une zone exempte d’armes nucléaires en Asie Centrale.

- Ça tombe bien, ajoute-t-il d’un air sombre, les terroristes islamiques ont tendance à grignoter les frontières de ces pays. Au moins, ils n’auront pas l’arme nucléaire chez nous !

- Voilà qui nous rassure, murmure Royal Saint-Amant.

Le bus avance rapidement malgré les nombreux cahots de la route. Le soleil éclaire la plaine à perte de vue, jonchée de plantes courbées à force d’être battues par le vent, de petites fleurs printanières et d’un mouton ou d’une chèvre signalant qu’un troupeau et son berger ne sont pas loin. Après une pause, le guide désigne la steppe :

- Une bonne partie de la zone ne représente plus de danger et le Comité Atomique National a donné l’autorisation[iv] de développer l’agriculture sur de larges portions du polygone, l’homme fait une grimace hésitante, bien entendu ces portions sont définies avec une grande rigueur.

Les voyageurs échangent leur étonnement ou leur crainte, créant ainsi une rumeur qui s’arrête sous l’œil autoritaire de leur guide. Le regard fixé sur le passage d’oiseaux au-dessus du véhicule, Rava se dit que le monde ne va pas bien.

Malgré les soubresauts du bus, un journaliste se lève à moitié de son siège et demande au guide s’il ne reste pas du plutonium dans le sous-sol ou ailleurs ?

- Possible mais l’entrée des tunnels a été bétonnée il y a quelques années alors tout est sous contrôle aujourd’hui, réplique l’homme debout avec son micro. Par endroits, le territoire de Semipalatinsk est ouvert à l’exploitation de minerais, or ou charbon, etc. La vie reprend ici, et c’est bien pour l’économie kazakhe.

Eléonore voudrait se retourner pour parler à ses deux compagnons mais le trajet lui donne le haut-le-cœur. A leur arrivée, les visiteurs, ayant revêtu leur protection dans le bus, suivent leur guide sur le site. Saint-Amant s’étonne de marcher sur une terre irradiée et de respirer, derrière son masque, un air qui a été chargé de plutonium pendant quarante ans. A quelques centaines de mètres, on peut voir des vestiges d’immeubles, sans doute destinés à tester l’impact des bombes nucléaires sur des villes. Rava s’approche du guide, entouré par les journalistes, se faufile pour poser la question qui le taraude :

- Si tout va bien aujourd’hui, pourquoi portons-nous cet attirail ? On devrait pouvoir circuler sans masque, non ?

De sa hauteur, l’homme le dévisage :

- Nous sommes vigilants au bien-être des touristes et des visiteurs officiels. Il vaut mieux prévenir que guérir. Ici, nous sommes habitués, nous sommes chez nous. Vous n’avez pas la même constitution que nous, alors nous sommes vigilants, répète-t-il.

Rava le remercie et va rejoindre ses deux amis :

- Alors ?

Saint-Amant et Eléonore sont dubitatifs sur la présence de Lena dans les parages. Les infrastructures encore visibles sont abandonnées et les tunnels qui permettaient l’accès à l’intérieur du Polygone ont été bouchés. Il y a même un drone qui survole l’endroit de temps à autre, même s’il n’y a pas de grillage ou de murs délimitant l’endroit.

- Pourtant, ça paraissait une bonne idée, laisse tombe la jeune femme, j’ai vraiment cru qu’il y avait un lien avec ce site militaire.

Les mains dans les poches du blouson, Royal est pensif. Rava exécute une lente rotation de 360°, les yeux accrochant le moindre détail du paysage, la steppe, les cratères dus aux bombes, des bâtiments délabrés et plus loin les infrastructures même du complexe abritant les scientifiques de l’époque « glorieuse » des essais nucléaires. 

- Comment savoir ? Et puis c’est un territoire énorme pour nous trois. Il y a l’ancienne ville de Kourtchakov… des anciennes bicoques agricoles qui servent, pourquoi pas, de relais ou qui cachent d’autres tunnels.

Le guide reforme le groupe, le fait monter dans le bus après avoir récupéré les protections et les avoir mises dans un sac marqué du symbole jaune de la radioactivité. La visite se termine par le passage devant le monument érigé en 2012, à la fin des travaux de sécurisation du site, proclamant que « Le monde est plus sûr aujourd’hui ». Les trois Français ricanent en douce. Eléonore s’indigne de l’esclavage[v] actuel de plus de quarante millions de personnes dans le monde, des atrocités et de l’acharnement contre les femmes et les fillettes dans certains pays, … Rava prend la relève en évoquant les guerres civiles ou à connotation fondamentaliste et la longue litanie des migrants. Royal opine de la tête car le monde, s’il a toujours été violent, lui semble encore plus dans cette période d’incertitude maximale.

Après cette excursion usante et perturbante, les trois amis retrouvent le confort de leurs chambres chez Madame Nikolovna. Une fois douchés et restaurés, Royal, Eléonore et Rava vont faire le point dans la chambre de la jeune femme. Ils ont laissé la porte ouverte car selon Luba, sa grand-mère craint que ces Occidentaux ne fassent des choses répréhensibles ou malpropres. De toute façon, ils restent silencieux comme heurtés par la vision du Polygone et par son passé militaire dévastateur. La somnolence les saisit un par un, la jeune femme sur son lit, les deux hommes dans des fauteuils, les jambes allongées, la tête penchée ou en arrière. Le soir est tombé et Luba est déjà passé voir ses hôtes, inquiète de leur silence. Elle retourne voir sa grand-mère assise dans le salon et les deux femmes rient de la fatigue des trois Français. Un smartphone vibre puis sonne de plus en plus fort. Eléonore sursaute en reconnaissant sa sonnerie et plonge sur le mobile :

- Allo ?

Engourdi, Rava cligne des yeux et se redresse tandis que Royal, ankylosé par la position endormie, grimace en se déroulant. Au téléphone, Alma raconte à la jeune française ce qu’elle a découvert.

- Ah oui ? Ah tiens !

Les interjections d’Eléonore excitent l’attention des deux hommes.

- On a une piste ? interroge Saint-Amant, impatient de repartir à l’aventure.

La jeune femme approuve de la tête et laisse Alma développer le résultat de ses recherches.

- Demain matin, ça vous va ? Chez Alma ? demande Eléonore à ses compères.

Rava et Saint-Amant donnent leur accord et ont hâte d’entendre les informations collectées par la journaliste.

- Elle a trouvé un « Lazarus » parmi le personnel du Polygone de Semipalatinsk dans les années 50 et 60, explique Eléonore.

Lena Martin a signé le contrat la liant au Cluster. C’est ainsi que son niveau d’habilitation a augmenté même s’il ne couvre pas encore tout le site. Son entrée en fonction n’est pas immédiate et Olympe lui a conseillé de continuer de visiter les ateliers de réflexions et de débats. L’un d’entre eux porte sur le transhumanisme et l’environnement, sujets dont l’entrecroisement intrigue la jeune femme.

De son côté, Lazarus est retournée dans son bureau personnel, dans lequel aucun employé, collaborateur ou associé n’est jamais entré. Même le ménage est effectué par de mini robots. Une tenture, dans les tons beige et vert, au style ouzbek, décore une des parois tandis que le mur informatif aux données multiples et évolutives recouvre la surface opposée. Une psyché est posée dans un angle de la pièce, dans laquelle elle s’observe régulièrement, à l’affût de tout changement visible lié aux implants internes, qu’ils soient électroniques ou nanotechnologiques. Elle est déjà un transhumain, sans que cela se voie pour l’instant.

Olympe Lazarus s’assoit à un long et large bureau sculpté dans un bois sombre et ancien et repense à ce qu’elle a vu par le biais du pilote androïde, à ce visage grossi par la proximité de la caméra oculaire, à Royal Saint-Amant avec, dans son ombre, le jeune Rom. Ils sont sur la trace de Lena Martin. Olympe soupire, elle aura pu se débarrasser de cette dernière mais un elle ne sait quoi en elle l’a retenue.

En appuyant sur une portion du bureau, elle fait apparaître une photo en 3D, représentant un homme âgé et une petite fille : son oncle préféré, Nicolae Lazarus, posant avec elle, âgée d’une douzaine d’années. Elle a tout appris de lui, son père ayant une présence près d’elle, relative, fuyante, voire ectoplasmique. Sa mère, Rinat, originaire d’Asie Centrale, est morte en 1978, dans des douleurs et des cris dus au cancer qui dévastait son corps et son esprit. A cette réminiscence, le visage d’Olympe Lazarus se durcit et repense à sa décision désespérée mais acharnée, à l’époque, de ne jamais se voir dépérir ainsi, à petits feux, mais de tout faire pour résister aux maladies, à la dégénérescence due à la vieillesse et à la mort, quitte à devenir autre chose qu’humaine. Le souvenir de son oncle la fait sourire. Elle espère ainsi qu’un jour elle pourra le voir sortir de son état de cryogénisation et retrouver cette complicité intellectuelle et psychique qu’elle avait avec lui. Mais trêve de nostalgie, Olympe Lazarus se dirige vers l’écran mural et appuie sur une commande :

- Professeur Laing, préparez votre rapport, j’arrive.

Dans la pièce commune du laboratoire, tous viennent d’entendre la voix de la directrice et, après un coup d’œil au Professeur, quittent les lieux un par un, car ils n’ont pas l’autorisation d’être présents pour la présentation de la synthèse de leurs recherches. Le Professeur Laing, franco-britannique, a eu des démêlés avec les sujets de ses expérimentions. Son laboratoire est un peu la « zone 51[i] » du Cluster mais dans un domaine plus spécifique encore : les entités du monde invisible et le paranormal. C’est un défi intellectuel et personnel pour un scientifique de cette envergure : considérer que le monde invisible, le monde spirituel, existe et qu’il est peuplé de créatures palpables sous certaines conditions. C’est le projet Laniakea, le projet phare d’Olympe Lazarus qui veut aller au-delà du transhumanisme technologique. Si la Bible a raison, les hommes ont été faits de peu inférieurs aux anges et à Dieu[ii]. Pourquoi ne pas tenter de rétablir l’équilibre ?

Selon les transhumanistes, d’ici vingt ans ou moins, on pourra transférer le cerveau dans un ordinateur ou un robot pour atteindre l’immortalité. Pourtant, l’immortalité ne nécessite pas qu’un transfert neuronal. Olympe Lazarus est convaincue que le désir de transcendance et d’élévation, dont le psychologue Maslow[iii] ou le psychiatre Viktor Frankl[iv] ont mis en valeur dans la hiérarchisation et l’évaluation des besoins humains, a été sous-estimé. Elle considère que les transhumanistes actuels ne pensent qu’à couvrir les éléments basiques, c’est-à-dire physiologiques comme la survie, l’alimentation, le logement, et sécuritaires pour se prémunir d’un monde hostile. Certes, le fait d’être réparé et augmenté facilitera l’estime de soi, une des strates des besoins humains… Enfin, on peut le présumer, se dit Olympe, même si, dans le domaine de la chirurgie plastique reconstructrice et esthétique, certains patients et patientes n’arrivent pas à dissiper leur profond mal de vivre, mésestimant leurs motivations malgré la multiplication dérisoire mais onéreuse des opérations. Le fil de ses pensées amène la femme à se recentrer sur son projet majeur. Elle entre dans la salle commune dédiée au laboratoire du Professeur Laing et salue ce dernier.

- Allez-y, dit-elle en s’asseyant sur une des chaises.

 

Lena Martin est ravie de participer à un atelier-débat qu’elle va pouvoir suivre depuis le début. Le thème porte sur l’écologie, la préservation de la planète et le transhumanisme. L’animateur est un adolescent de 14 ou 16 ans, chinois, aux joues roses et à la tignasse indomptée.

- Bonjour, je m’appelle Bao et je suis transhumaniste, annonce-t-il. Je suis pour la maîtrise de notre évolution, en fonction des technologies et de notre environnement. Je milite pour devenir un homme augmenté sur notre planète. Contrairement au grand physicien Michio Kaku, je n’envisage pas de quitter la Terre pour explorer l’espace. Je suis terrien et je le reste.

Des applaudissements viennent ponctuer cette introduction. Le jeune homme dit deux mots du transhumanisme puisque l’auditoire est censé s’être documenté sur le sujet. Le transhumanisme, résume-t-il, c’est avoir le contrôle sur l’évolution humaine, ne plus dépendre de la nature pour voir notre constitution biologique se modifier au fil des siècles, mais accéder à une nouvelle étape plus concentrée de l’histoire grâce au développement de nouvelles caractéristiques physiologiques et mentales et à l’ajout de nouveaux sens ou de nouvelles capacités.

- Grâce à des outils récents, en génétique par exemple comme les CRISPR[v], nous passons et sommes en train de passer de l’homo sapiens à l’ « homo superior » ou « homo techno », à l’homme et à la femme augmentés, jusqu’à devenir des cyborgs pour ceux qui le voudront. Cela rendra obsolète l’homo sapiens tel que nous le sommes à ce jour. Nous pouvons maîtriser notre développement vers un stade supérieur et modifier en profondeur et définitivement notre structure Adn.

Une jeune fille allemande demande des précisions sur les CRISPR. Avec aménité, Bao lui indique que, globalement, le CRISPR, et plus précisément le CRISPR-CAS9, est une technique génétique permettant d’ouvrir et de modifier l’Adn de n’importe quel être vivant. Découvert dans les années 70, il a été amélioré très récemment et ouvre la porte à toutes les modifications génétiques souhaitées, pour éradiquer des maladies ou encore apporter de nouvelles caractéristiques à notre génome et ainsi de suite.

- C’est une découverte prodigieuse et un outil puissant, affirme-t-il.

Un intervenant d’une soixantaine d’années lève le doigt pour poser une question :

- Qu’en est-il du post-humanisme, est-ce la même chose que le transhumanisme ?

- Oui et non, répond Bao.

- Ainsi, explique-t-il, le transhumanisme est comme son nom l’indique une période transitoire qui mènera l’humanité vers le post-humanisme, quand les êtres humains évolueront au-delà de l’homo sapiens.

Le jeune chinois insiste sur l’interaction entre l’évolution de la nature humaine et son environnement, à savoir la biodiversité animale et végétale. L’idée, dans cet atelier, est d’identifier les modifications nécessaires à réaliser chez l’humain pour continuer à vivre sur Terre sans endommager la nature.

Narquoise, Lena Martin sourit, ce qui n’échappe pas à Bao :

- Vous pensez sans doute qu’il est trop tard ?

La jeune femme que tout le monde regarde esquisse un mouvement de tête sceptique. L’adolescent chinois sourit :

- Nous ne sommes pas loin de la catastrophe et il est encore temps d’agir.

- Radicalement, alors ! intervient un activiste écologiste qui a rejoint le mouvement transhumaniste après avoir été écœuré par la vue du « septième continent [vi]» dans l’océan Pacifique, charriant plus de 3,5 millions de tonnes de déchet de plastique.

Bao lance le débat et les idées fusent. Greffer ou faire pousser des ailes au dos de chaque être humain pour les moyennes et longues distances afin d’éviter les particules fines et les émissions de carbone ; Eviter les trajets polluants grâce à l’utilisation à terme de la téléportation quantique, même si celle-ci n’en est qu’au stade de l’expérimentation avec un photon ; doter chacun d’un implant à la naissance, ou à un âge plus adapté, envoyant une légère décharge dès que la personne jette un déchet hors des poubelles ou containers appropriés, la décharge devenant plus forte au fil des récidives jusqu’à l’incarcération ; limiter[vii] la taille et le poids de la population humaine avec pour corollaire une alimentation réduite, des logements moins grands mais plus de place dans les concentrations urbaines ; quitter la planète pour la laisser à la nature, à sa flore et sa faune, comme une sorte de réserve naturelle planétaire…

- Comment allez-vous faire migrer des milliards d’êtres humains ? Et où ?

La remarque acide de Lena mécontente certains participants. Malgré sa jeunesse, Bao calme l’assemblée :

- Vos questions sont pertinentes mais prématurées, répond-il à la jeune femme. Pour l’instant, nous en sommes au brainstorming[viii], au partage intuitif et créatif et non à la description minutieuse d’une technologie ou d’un mode opératoire.

Lena fait signe qu’elle a compris, salue l’assistance et sort. Seule dans le couloir, la jeune femme reprend ses esprits. Elle décide de porter une tenue plus professionnelle comme un tailleur pantalon puis d’aller réclamer les documents nécessaires à la réalisation de son job.

 

Le Professeur Laing a fait son compte-rendu à Olympe Lazarus. Celle-ci, les jambes croisées, balance son pied droit chaussé d’un escarpin à haut talon. Le scientifique cligne des yeux embrumés par la fatigue et les expérimentations toxiques malgré le haut degré de précautions.

- J’aimerais voir les deux caissons.

- Il faudra porter une combinaison de protection chimique pour l’un d’entre eux.

- Je la porterai pour les deux, certifie Lazarus.

- Comme vous voulez.

Ils vont dans un sas situé à quelques pas de là, revêtir des combinaisons étanches avec capuche et masque facial, avant d’entrer dans une salle blanche verrouillée par de nombreuses sécurités, digitale et biométrique. Au beau milieu, entouré de pupitres portant des symboles de toutes sortes, des textes anciens et de l’encens naturel dont les volutes parfument l’endroit, se tient un long caisson rectangulaire gris, à l’image d’un gisant post-apocalyptique.

- Tout ceci, demande Olympe Lazarus en montrant les pupitres, permet réellement de le maîtriser ?

- Pour l’instant, soupire le scientifique.

A cet instant, ils croient entendre un rire. Immobiles, ils restent à l’écoute quand éclate « Sea, Sex and Sun » de Serge Gainsbourg dans la totalité du réseau de communication du site. Dans les différents bureaux et laboratoires, c’est l’étonnement suivi de rires et d’amusement. Lena, qui est en train d’enfiler un pantalon noir, lève la tête vers le plafond et déplore l’atmosphère fantasque des lieux.

Olympe Lazarus est en rage. La mâchoire serrée, elle se tourne vers le scientifique et le fixe d’un air inquiétant. Celui-ci appuie sur une alarme située près de la porte et cinq minutes plus tard, protégés de leurs seuls vêtements, cinq hommes et femmes entrent, entourent le caisson et commencent à psalmodier. Dans les haut-parleurs, la chanson s’éteint sur une note moribonde.

- C’est quoi, ça ! fait la femme, vous exorcisez Gainsbourg ??

Le professeur secoue la tête en signe de dénégation :

- Il a tendance à prendre le contrôle de certaines choses, explique-t-il en montrant la cabine, mais c’est la première fois qu’il va si loin.

De nouveau maîtresse d’elle-même, Olympe Lazarus se rapproche du caisson :

- Etes-vous arrivés à en faire quelque chose ? Savez-vous si cette entité est de notre monde ou pas ?

- Comme je vous l’ai dit dans mon rapport, il n’est pas humain, ce n’est pas un élément terrestre. C’est soit un extra-terrestre sous une forme gazeuse à déterminer, soit un être de ce monde invisible que vous voulez étudier et exploiter.

A un signe de Charlie Laing, les cinq personnes repartent en silence, les visages imperturbables. Le scientifique décrit ses échanges avec ses confrères et consœurs de la Nasa, du Seti[i], et de certains centres de recherche du Vatican[ii], employés et infiltrés par le Cluster.

- J’ai envoyé des fichiers sécurisés et personne n’a pu identifier ce que c’était. Depuis que vous nous l’avez apporté, nous avons fait une batterie de tests avec le spectromètre de masse, l’IRM, les caméras à haute vitesse, la détection et l’évaluation des champs magnétiques, la nano-microscopie, etc.

Le Professeur estime que les résultats ont permis de détecter l’entité, de la visualiser sous certains conditions et de la maintenir dans son caisson, malgré sa tentative d’évasion.

- On a aussi utilisé la caméra bioélectrographique et les protocoles prônés par le Docteur Konstantin Korotkov[iii], malgré les nombreuses critiquées dont il fait l’objet, mais puisqu’il dit pouvoir photographier l’âme quittant le corps, ses outils pouvaient nous permettre de visualiser l’entité.

- Cela a été le cas ?

La question d’Olympe Lazarus embarrasse le scientifique qui reconnaît du bout des lèvres l’utilité des protocoles de Korotkov dans ce cas précis. La femme résume sa pensée :

- Si cette chose est sensible aux prières et invocations, c’est une entité du monde invisible. Bonne ou mauvaise ?

- Farceuse, au moins, déclare Laing, accusant un coup de fatigue.

Olympe Lazarus le dévisage :

- Et nocive à ce que je vois. Allez-vous reposer. Je vais examiner l’autre caisson avec vos collaborateurs.

Le scientifique fait mine d’hésiter mais accueille la proposition avec soulagement. Il appelle un de ses proches assistants et part retrouver la paix de ses appartements. L’assistant, intimidé de côtoyer la responsable du site, avance à petits pas près d’elle, indécis sur ce qu’il doit faire et dire. Sportif, trapu, la peau du visage grêlée par une acné encore présente, le jeune scientifique français est diplômé de nombreuses universités française, américaines et autres instituts internationaux. Cela ne l’empêche pas d’être tous les matins hébété par les infrastructures et par les travaux hallucinants auxquels il collabore. Il ouvre la pièce sécurisée où se trouve le deuxième caisson. Olympe Lazarus s’arrête sur le pas de la porte :

- Thierry, où est votre combinaison de protection ?

Le scientifique est surpris de s’entendre appeler par son prénom mais reste professionnel :

- Heu, oui en fait ici nous n’en n’avons pas besoin. Nous sortons même de la pièce comme revigoré, l’esprit renouvelé. C’est très rafraîchissant.

La femme le scrute derrière son masque et craint plutôt une contagion de bonhommie et de quiétude, peu propices aux travaux qu’elle veut voir mener. Olympe Lazarus n’aime pas la gentillesse,  cette sorte d’indulgence niaise et molle, ce sentiment qui cache souvent une incapacité à s’affirmer ou bien contraire dissimule de la méchanceté passive, de l’ingérence intolérable,… ou un manque de discernement proche de la bêtise.

- A partir de maintenant, tout le monde portera une protection même dans cette salle.

Le jeune scientifique français hésite :

- Je dois aller me changer… ?

Olympe Lazarus fait un geste impatient de la main et entre dans la zone de confinement, suivi par le jeune homme qui explique comment l’entité est maintenue isolée dans le caisson.

- En réalité, il n’y a pas grand-chose à faire, contrairement à l’autre. Nous avons appliqué des symboles occultes de différentes traditions de magie noire sur la cabine et cela semble suffire.

Thierry se promène dans la pièce, s’arrête devant un écran d’ordinateur, lit une liste de résultats, hoche la tête :

- C’est une nouvelle forme d’onde lumineuse très aléatoire. Seuls des instruments nanotechnologiques nous ont permis de progresser. Cette lumière a une présence quantique, glousse-t-il un instant avant de se reprendre.

- C’est-à-dire ?

- Elle est visible puis invisible, présente et absente et parfois comme présente et invisible. Elle a plusieurs états simultanés. Le seul indicateur stable est le poids : 21 grammes.

Olympe fait le tour du caisson et se penche vers le hublot. Tout d’abord, elle ne distingue rien si ce n’est un tout petit éclat noir dont le scintillement grandit et devient éblouissant. La femme est sur le point de détourner le visage quand elle croit voir deux yeux chatoyants à la surface de la vitre blindée, dont les pupilles dilatées semblent la dévorer. Elle pousse un petit cri et s’écarte de la cabine. Thierry, surpris, accourt vers le caisson et n’aperçoit rien. Il se retourne vers Olympe Lazarus et, la voyant tituber, la fait assoir.

- Il vaut mieux sortir et enlever votre combinaison.

Le scientifique accompagne la femme machinalement vers le sas où déposer le matériel de protection. Il ne comprend pas pourquoi, pour la première fois après avoir côtoyé cette entité, son esprit est attristé et son corps moulu. Thierry a soudain perdu l’envie de travailler sur ce projet. On dirait que quelqu’un a appuyé sur un interrupteur ou qu’un mot magique a levé l’envoûtement et l’engouement que ressentait le jeune Français jusqu’à présent. Ce réveil brutal, cette prise de distance inopinée l’amènent à reconsidérer sa présence sur le site. Il regarde autour de lui, se demandant avec détachement ce qu’il fait là. Il sait qu’un départ serait malvenu et qu’il pourrait être réinventé, c’est-à-dire reprogrammé sans pouvoir revoir sa famille et ses amis.

Olympe Lazarus a repris ses esprits dans son bureau privé. Allongée sur le canapé de cuir, elle visualise sa visite auprès des deux caissons. Un doute s’insinue sur la faisabilité de son projet mais bute sur sa volonté de créer un être supérieur aux humains et aux cyborgs. L’humanité est trop instable, les cyborgs restent soumis à des mises à jour, seul un être issu du monde invisible, gratifié de capacités hors normes, pourrait survivre indéfiniment sans dépendre de médecins ou d’ingénieurs. Elle dit « invisible » pour ne pas dire « spirituel » ou « paranormal ». Olympe Lazarus reste à distance respectueuse des religions et des phénomènes métaphysiques ou surnaturels. Elle préfère se dire que ce sont des manifestations non encore élucidées par les scientifiques. On sait si peu de choses sur l’univers, sur sa composition dont moins de 5 % correspondent à de la matière connue, et sur la possibilité d’un multivers[i], d’un assemblage d’univers s’effleurant sans jamais pouvoir communiquer…

 

A dix heures du matin, un taxi emmène Eléonore, Rava et Saint-Amant chez Alma, la journaliste. Dans la rue, la jeune femme découvre, stupéfaite, la silhouette majestueuse d’un grand cerf blanc qui l’observe. Elle lance un regard à ses amis qui continuent de discuter.

- Là ! fait-elle en désignant l’animal de l’index. Là.

- Quoi donc ?

- Vous ne voyez rien ? Le cerf…

Rava étouffe un rire :

- Un cerf en pleine ville ?

Eléonore, vexée, insiste sur la présence de l’animal et ajoute qu’il y a bien des élans dans les rues de certaines villes canadiennes et des renards à Londres. Dans l’ascenseur, les trois amis continuent de parler de cette apparition :

- Et il serait blanc … ? raille Saint-Amant.

- Je n’aime pas ton ton persifleur, scande la jeune femme en sortant de la cabine.

Ils entrent dans l’appartement d’Alma qui leur a ouvert la porte et tandis qu’ils retirent leurs manteaux et anoraks, Royal murmure des excuses à son amie qui les accepte, malgré son air froissé.

- Venez, venez, dit la journaliste en leur proposant de s’installer dans le salon.

Eléonore présente ses amis avant de s’assoir. Alma a disposé des verres et des tasses, ainsi que de la bière, du café et du thé. Chacun se sert, dans une ambiance décontractée, et apprend à mieux connaître l’autre. Au bout d’une vingtaine de minutes, Eléonore s’agite :

- Alma, tu nous as dit que tu avais retrouvé un Lazarus dans tes archives…

- En réalité, j’ai fait appel à une connaissance de Leonid, Alexandra[i], une étudiante kazakhstanaise qui est un as pour récupérer des fichiers administratifs et universitaires.

La journaliste explique qu’elle a croisé les informations dénichées par cette étudiante avec les dossiers qu’elle avait elle-même constitués depuis des années.

- C’était poussiéreux mais nécessaire, rit-elle en montrant une pile de fiches cartonnées et de calepins posée sur la table du salon.

Royal Saint-Amant la trouve attendrissante, avec son énergie et la fragilité qui point de temps à autre dans sa voix. Rava avale une tasse de café :

- Avant de commencer, pouvez-vous nous dire si des animaux se promènent dans la ville ?

- Des animaux ?

- Des animaux sauvages, par exemple.

Alma réfléchit avant de répondre par la négative. Eléonore est gênée et s’empresse de focaliser la conversation sur les Lazarus. La journaliste résume ses recherches et dit avoir identifié un Nicolae Lazarus qui a fait partie des responsables du polygone militaire de Semipalatinsk et dont on disait que c’était un proche de Beria.

- C’est un roumain ? demande Saint-Amant.

- Oui, mais il a passé sa vie professionnelle entre le Kazakhstan et l’URSS puis la Fédération de Russie.

Alma détaille le portrait de Nicolae Lazarus : célibataire endurci, gros travailleur et aucune pitié pour la faiblesse ou les limites des autres. On murmurait qu’il pilotait des projets secrets sur la résistance aux radiations et sur l’évolution génétique des enfants de la région soumis aux effets des bombes thermonucléaires explosant à l’air libre.

- Charmant, commente Rava, ça fait penser à Mengele.

- C’était l’époque, c’était tendance chez les scientifiques dévoyés, remarque la journaliste. Epoque scientifique et infernale pour les victimes et les cobayes.

Royal pose sa bière :

- Oui, une nouvelle déité peut-être pire que les précédentes…

- On a perdu sa trace en 1991, lors de l’indépendance du Kazakhstan. Il est peut-être mort.

Eléonore interroge Alma sur son lien avec Olympe Lazarus.

- Il avait une nièce unique, fille de son frère, avec laquelle il avait une relation affectueuse et intellectuelle. D’après mes fiches et les dossiers trouvés par Alexandra, la nièce aurait repris certains travaux de son oncle.

Alma reprend une bière et se carre dans son fauteuil, appuyée sur de gros coussins :

- Tout est écrit en russe mais vous pourrez trouver dans mes calepins le type de projets que cette Olympe Lazarus pourrait avoir poursuivis.

Les trois Français sont déçus et Lena leur manque plus que jamais. Rava insiste sur le lien entre Nicolae et Olympe :

- Quelles sont les preuves ? Ce sont des probabilités mais rien d’avéré.

- Tu exagères, réplique Eléonore. Deux Lazarus au Kazakhstan, à Semeï, sur le même site nucléaire ?

Le jeune homme reconnaît que c’est une piste intéressante. Saint-Amant demande à la journaliste si elle peut leur rédiger en anglais une liste des activités de Nicolae Lazarus à Semeï, ainsi que tout ce qui peut les aider à l’identifier aujourd’hui.

- Si on veut agir, il faut des leviers contre Olympe Lazarus et collecter des informations qui pourraient la déstabiliser.

La journaliste acquiesce et va s’y atteler après leur départ. A ce moment, la sonnerie de la porte d’entrée retentit. Alma rassure ses invités, elle veut leur présenter une personne qui pourra accélérer leurs recherches. Une jeune femme rousse entre dans la pièce et les salue.  Spécialiste de la sécurité informatique, intéressée par l’intelligence artificielle, Alexandra se sert une tasse de thé tout en écoutant Alma :

- Elle n’était pas sûre de pouvoir se libérer, alors je ne vous ai rien dit. Alexandra parle russe, anglais et français.

Les Français remercient la jeune femme de son aide mais Rava s’étonne :

- Votre profil est impressionnant. Pourquoi perdre du temps avec nous ?

- L’ancien site nucléaire m’intéresse. Ce n’est pas le sujet de mes recherches mais accessoirement, je me pose des questions sur ce qui s’y passe.

 

Alexandra est convaincue que le site ou une partie a été réactivé et couvre des activités scientifiques pour l’instant dissimulées.

- Malgré la fermeture du site en 1991 et sa sécurisation en 2012 puis en 2013, j’ai découvert que des prestataires du bâtiment venus d’Almaty[ii], de Moscou ou même de Londres, ont été facturés pour des travaux sur le site de Semipalatinsk : électricité, bétonnage renforcé, mobiliers, câblages, informatique, etc. Officiellement, le site est déserté et interdit.

Saint-Amant note que c’est souvent grâce aux aspects comptables et financiers que l’on déniche les anomalies ou les crimes. Alexandra attire leur attention sur le secret entourant les travaux de réfection :

- On ne sait pas où ont dormi les ouvriers, aucun commerçant local n’a été sollicité pour fournir de l’alimentation ou des vêtements. Les hôpitaux ont été tenus à l’écart de tout problème de santé ou d’accident du travail.

- Oui, tout s’est fait en marge de Semeï et des autorités locales, apparemment, ajoute Alma, moi-même je n’en savais rien. Aucun de mes informateurs ne m’en a parlé.

Royal souligne l’étrangeté de l’affaire :

- Mais personne n’a rien vu ? Ni les bergers avec leurs troupeaux, ni les visiteurs, les guides… ?

- Ils ont peut-être été payés pour se taire et ne rien voir, suggère Eléonore.

La journaliste craint que les témoins n’aient été supprimés :

- Il y a eu des cas de disparitions aux abords du polygone mais on a mis ça sur le compte des suicides habituels ou des fugues.

- Il est vrai que le taux de suicides par certains endroits est élevé, conclut Alexandra en terminant sa deuxième tasse de thé.

Eléonore est songeuse et s’interroge sur la situation de Lena si celle-ci est sur le site. Rava se dit que l’affaire se complique une nouvelle fois. Saint-Amant est excité à l’idée de poursuivre l’enquête et de tomber sur le scoop qu’il n’aurait pu imaginer en quittant la France, il y a quelques jours.

- Je ne sais pas si votre amie est au polygone, poursuit Alexandra, mais je peux vous aider à y entrer,… moyennant finances. C’est dangereux, très dangereux et ceux que je vais solliciter voudront de l’argent.

- On peut y entrer ? répète Royal Saint-Amant, les pupilles dilatées par l’enthousiasme.

La jeune femme révèle qu’il existe un tunnel qui n’a pas été bouché, une galerie souterraine utilisée dans le passé par des contrebandiers ou plus probablement par des espions.

- Incroyable, s’extasie Rava.

- Mais tout doit être radioactif, non ? s’inquiète Eléonore.

Saint-Amant s’enquiert des détails, où se trouve le tunnel, comment y accéder et sur quoi il débouche. Alma et Alexandra rient devant tant de questions.

- Je vais vous expliquer, fait la jeune kazakhstanaise en extirpant une carte papier de sa sacoche pour l’étaler sur la table du salon. Du doigt, elle montre aux trois Français la position de Semeï, celle du polygone et un point entre les deux mais plus proche du site que de la ville :

- C’est là, enfin d’après mon réseau d’amis. L’histoire raconte que le tunnel fut creusé par des Américains ou des Britanniques, vers la fin de la Seconde guerre mondiale.

La jeune femme relate les rumeurs autour de ce tunnel que les autorités ont découvert sur le tard pour l’obstruer et l’interdire sous peine d’emprisonnement à vie. C’était sans compter avec la convoitise que représentent encore aujourd’hui le polygone et ses abords, les matériels lourds mais aussi les ferrailles, le cuivre laissés par les différents chantiers. Les fouineurs ont trouvé le moyen d’ouvrir une brèche et de passer par là pour accéder au butin.

- Je rejoins Eléonore, intervient Saint-Amant, comment font-ils pour échapper à la radioactivité ?

- Ils se sont organisés, combinaisons étanches, voiturettes de golf… d’occasion certes, compteur Geiger, iodure de sodium, et ainsi de suite.

- Des voiturettes de golf, s’esclaffe Rava.

Alexandra rit aussi avant de préciser que la galerie porte sur des kilomètres et est assez large pour contenir un petit véhicule. Eléonore, jusqu’à présent penchée vers la jeune femme, se renverse dans son fauteuil à l’idée d’affronter les résidus radioactifs. Alma dévisage les Européens et conçoit leurs craintes :

- C’est dangereux, à cause du secret, peut-être à cause d’Olympe Lazarus, et à cause du contexte et de l’environnement sensible.

- Vous pouvez pirater le site ? demande Rava, sans grand espoir.

- Non, fait Alexandra, c’est sans doute un intranet. Si quelqu’un pouvait y pénétrer et y déposer un dispositif-espion…

- Personne n’en sort jamais ? s’étonne Royal.

- Je ne sais pas, je n’ai pas les moyens de faire le guet.

La journaliste fait remarquer qu’Olympe Lazarus en sort bien puisqu’elle y est rentrée avec Lena.

- Très juste, dit Saint-Amant.

Le silence tombe. Rava se lève pour aider Alma à rapporter les bouteilles vides à la cuisine. Royal se penche sur la carte :

- Si ce tunnel est connu de certains, peut-être l’est-il d’Olympe Lazarus ou de son équipe ?

Alexandre hausse des épaules :

- Possible mais peu probable. Même à Semeï peu de gens connaissent cette histoire. C’est plutôt « underground ».

La jeune femme rit brièvement. Eléonore lui demande quand ils pourront explorer la galerie.

- Il faut établir un plan, trouver ou louer le matériel et ensuite, on fixera une date.

Saint-Amant la dévisage :

- Vous y êtes déjà allée ?

- Une fois il y a quelques années et vous le constatez, je n’ai pas de séquelles.

Eléonore, que la radioactivité résiduelle perturbe, s’interroge à haute voix sur d’autres possibilités, comme découvrir l’entrée du polygone par laquelle passe Olympe Lazarus.

- Ca doit être mieux sécurisé que ce tunnel, qu’en pensez-vous ?

Alexandra parcourt de nouveau la carte topographique :

- Pourquoi pas ? Mais où ? Dans l’ancienne ville militaire de Kourtchatov, derrière les monts Degelen… ?

Rava et Alma reviennent avec des plateaux encombrés de biscuits et de petits sandwiches salés.

- J’ai faim, j’en profite, explique leur hôtesse en reprenant place dans son fauteuil. Dites-moi, fait-elle en s’adressant à Eléonore, Rava m’a dit que vous aviez vu un cerf blanc dans la rue ?

La jeune française soupire et fusille son ami du regard :

- Je suppose que j’ai eu une hallucination…

- Racontez-moi, s’il vous plaît.

Polie, Eléonore décrit ce qu’elle a vu, ce cerf blanc altier, avec des bois blancs scintillants, et qui semblait la fixer. Alma trouve que c’est une belle histoire, étant donné les récents événements qui se sont déroulés dans la steppe kazakhe. Elle apprend à ses visiteurs que des milliers d’antilopes sont mortes dernièrement. Les spécialistes de cette race, les saïgas, pensent à la possibilité d’une contamination par une bactérie.

- Une hécatombe ! L’une d’entre elle serait-elle venue se réfugier à Semeï ? Etes-vous sûre que c’était un cerf et pas une antilope. Elles sont reconnaissables à leur museau épaté.

- J’ai vu un cerf mais comme je l’ai dit, c’était sans doute un rêve éveillé.

Alexandra lève la main :

- Ce n’est pas nécessairement une hallucination. Vos amis ont pu être distraits et ne rien voir. Par ailleurs, cette vision d’un cerf a une portée spirituelle dans certaines traditions chamaniques et religieuses.

- Ah tiens, sourit Eléonore.

- Vous êtes croyante ?

- Oui.

- Cette apparition s’apparente sans doute à un signe spirituel.

Alexandra explique que dans la religion chrétienne, en particulier au Moyen-âge, le cerf était une des représentations de la royauté et du Christ, possible réminiscence des cultes druidiques où le cerf ou dieu cornu, Cernunnos chez les Gaulois, illustrait le cycle de la Nature. Les bois du cervidé repoussaient à chaque printemps, à chaque renouveau, allégorie de la résurrection. La jeune femme évoque encore le cerf, comme symbole rituel pour les chamanes amérindiens ou asiatiques. Ainsi, en Mongolie, le cerf était un totem associé à une tribu, à un clan. Alexandra rappelle le lien fort qui unissait le futur Gengis Khan à la figure du loup.

- Vous voyez, dit-elle à Eléonore, vous êtes un chamane qui s’ignore ou bien vous avez abusé de l’eau de Semeï… Tout est possible, conclut-elle en s’attaquant à un sandwich.

Rava et Saint-Amant sont embarrassés par cette parenthèse mystique et le rappel incessant d’Eléonore à sa religion.

- Merci de votre écoute et de votre tolérance, ne peut s’empêcher de dire Royal.

- Et pourquoi donc, s’étonne Alma. On n’est pas au goulag.

Le bon sens de la journaliste met un terme aux échanges concernant le cerf. Alexandra propose un rendez-vous pour préparer l’exploration du tunnel :

- Vous résidez où, actuellement ?

- Chez Madame Nikolovna.

La jeune femme et la journaliste se regardent avant d’éclater de rire :

- Chez la vieille du KGB ?

Alma explique qu’à la belle époque des soviets, cette femme était une vraie salope, fanatique dévouée aux ordres de Moscou, n’épargnant personne même pas sa famille.

- Aujourd’hui, de fait vous êtes sous sa protection, involontaire il est vrai. C’est comme une amulette qui écarte les dangers.

 

Devant l’air effaré de ses visiteurs, elle ajoute que la vieille dame n’est plus nuisible mais reste crainte par la majorité de la population qu’elle et son mari terrorisaient à l’époque. Pour les rassurer davantage, la journaliste propose son salon comme prochain lieu de rendez-vous.

Fin du chapitre 9

Marie-Laure Tena – 2 mai 2018

[i] « Le libre arbitre existe-t-il ? » https://sciencetonnante.wordpress.com/2012/03/05/le-libre-arbitre-existe-t-il/ - « Quand le cerveau précède la pensée » 2008 et 2014 – 20minutes.fr  http://www.20minutes.fr/sciences/226302-20080418-quand-cerveau-precede-pensee

[ii] « Lorsque l’esprit veut conclure à tout prix » letemps.ch  - octobre 2015 - http://www.letemps.ch/societe/2015/10/20/lorsque-esprit-veut-conclure-prix

[iii] « Selon un chercheur de la Nasa, nous sommes déjà dans la matrice » sept 2012 – Slate.fr http://www.slate.fr/lien/61695/nasa-simulation-matrice

[iv] Courrier International – juillet 2011 – « Kazakhstan, le polygone de Semipalatinsk, un terrain comme les autres ? »

[v] Note hebdomadaire d’analyse géopolitique de l’ESC Grenoble -  janvier 2011 – « Trafic d’êtres humains – Comment le crime organisé profite de la mondialisation pour asservir. »

[i] SETI = Search for Extra-Terrestrial Intelligence. Projet américain créé dans les années 60 pour écouter et découvrir l’intelligence extra-terrestre. Budget annuel de 10M$ issus de fonds privés après l’arrêt des financements par les pouvoirs publics dans les années 80.

[ii] Article de LaVie.fr « Le Vatican s’intéresse à E.T. » - mars 2014

[iii] Konstantin Korotkov, Russe, Docteur en sciences techniques, directeur du Centre de Culture Physique de Saint-Petersbourg, on dit de lui qu’il «a photographié l’âme humaine ». Cf http://www.tvqc.com/2013/11/konstantin-korotkov-lhomme-qui-photographie-lame-humaine/

 

[i] Zone militaire secrète située au Nevada, aux USA, et qui cacherait des informations et des dispositifs extra-terrestres. Voir l’histoire de Roswell : https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_de_Roswell

[ii] Bible – Ancien Testament – Livres des Proverbes : Proverbe 8 :5

[iii] Maslow et la pyramide des besoins : http://www.synodique.fr/particuliers/Maslow.html

[iv] ThyMa.fr : la revue francophone de victimologie : « A PROPOS DE VIKTOR FRANKL (1905-1997) PRINCIPES ET PERSPECTIVES DE L’ANALYSE EXISTENTIELLE ET DE LA LOGOTHÉRAPIE » http://www.thyma.fr/a-propos-de-viktor-frankl-1905-1997-principes-et-perspectives-de-lanalyse-existentielle-et-de-la-logotherapie

/[v] Cf Wikipedia : c’est un acronyme anglais « Clustered Regularly Interspaced Palindromic Repeats » ou en français "courtes répétitions palindromiques regroupées et régulièrement espacées". Article de LaCroix.fr de février 2016 « Le Crispr-Cas9, outil génétique révolutionnaire et… dangereux ».  Le suffixe « Cas-9 » est une protéine permettant de modifier ou de couper l’Adn. Cette enzyme est accompagnée d’un brin d’Arn qui la guide vers le filament d’Adn à couper. Lire l’article des Echos.fr – 15 avril 2016 – « Crispr, la découverte qui met la génétique en ébullition ».

[vi] Agrégat de 30 mètres de profondeur constitué de déchets plastiques causés par l’être humain, mesurant 5 ou 6 fois la superficie de la France et pouvant dépasser celle de l’Europe si rien n’est fait dans les années à venir. Plus de 250 espèces marines sont menacées.

[vii] Article de janvier 2016  sur le site Intelligence artificielle et Transhumanisme : « Modifier l’espèce humaine ou l’environnement ? »  https://iatranshumanisme.com/2016/01/22/modifier-lespece-humaine-ou-lenvironnement-les-transhumanistes-face-a-la-crise-ecologique/

[viii] Temps d’échanges d’idées des plus sérieuses au plus farfelues, sans jugement, afin de stimuler la créativité et l’émergence d’idées novatrices.

[ii] Almaty ou Alma-Ata, capitale du Kazakhstan jusqu’en 1991, est située à l’est du pays, près de la frontière sino-russe.


[i] Ensemble des univers possibles

Tag(s) : #"Un monde bancal©", #transhumanisme, #radioactivité, #Kazakhstan, #Laniakea, #LibreArbitre, #Paranormal

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