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Chapitre 11

Au bout du tunnel

 

Un clair-obscur les accueille. Rava sort un tube lumineux vert et rompt la capsule, laissant un faible éclairage les entourer.

- Mon Dieu ! souffle Eléonore.

Saint-Amant utilise un autre bâton qui lance des reflets bleus sur un corridor faisant le tour de ce qui semble être un silo nucléaire. Le vertige saisit la jeune femme :

- Mon Dieu !

- Ça va aller ? lui demande Rava qui n’en mène pas large.

Royal utilise le dosimètre pour évaluer la radiation ambiante :

- C’est à la limite du rouge. Il faudrait quitter l’endroit assez vite.

Le raclement de leurs pieds et le chuintement de leurs combinaisons lancent un écho chétif qui les inquiète. Eléonore examine les passerelles qui courent de part et d’autres puis à nouveau le couloir entourant le vide démesuré et morbide. En réalité, tout est mortifère ici, pense-t-elle. Essayant de vaincre sa peur, elle se dit que Nurzhan est de l’autre côté de la porte à les attendre, qu’ils ont des moyens de communication et qu’ils sont ici pour Lena. La jeune femme fait un pas en avant pour tenter de distinguer le haut du silo. Royal la rattrape au moment où un nouveau vertige l’étourdit.

- Oh excuse-moi, merci.

Son ami sourit et, avec une torche, décide de prendre une direction :

- Droite ou gauche ?

- Ou en haut, propose Rava.

- Exact, fait Royal.

D’où ils sont, ils pensent entrevoir un accès ouvert sur leur gauche, de l’autre côté du silo. Prudemment, les trois amis font le tour et atteignent l’entrée d’un large couloir désert menant à une autre infrastructure.

- Ça doit être la passerelle menant au centre d’études et de lancement, suggère Royal à mi-voix.

Ils avancent lentement comme écrasés par l’histoire militaire du site et par son impact sur des centaines de milliers de vies. Rava est troublé par cette gigantesque machinerie conçue par l’homme et enfouie dans la Terre-Mère. Saint-Aimant s’est équipé d’un appareil photo numérique pour étayer son futur article et malgré la maladresse due aux gants, il parvient à prendre des clichés du silo et du couloir.  De temps à autre, chacun regarde son dosimètre.

- J’ai l’impression d’être sur une autre planète, hostile et en veille, raconte Eléonore.

- Arrête, lui intime Rava, tu vas me faire flipper. Pense qu’au-dessus de nous, il y a une fête tatare.

Balançant leurs torches, ils continuent sur quelques mètres lorsqu’un cri suivi de sanglots les fige.

- Mon Dieu.

- Ça venait d’où ? demande Rava.

Saint-Amant avance, le cœur palpitant. Au bout de la longue passerelle, quatre portes métalliques se font face à face. Il atteint la première d’entre elles et entend clairement des bruits émis par un ou plusieurs êtres humains. Un bruit de trompette picolo résonne.

- Je crois que quelqu’un se mouche, dit Royal en se tournant vers ses amis.

Eléonore est prise d’un fou rire dont elle vient à bout en expirant plusieurs fois. Rava s’interroge sur ce qu’il y a lieu de faire. Saint-Amant, plus décidé, toque à la porte.

- Qui c’est ? fait une voix d’homme en français.

- On peut vous aider ?

Ils entendent une suite de tic-tic déverrouillant la porte. Un homme aux cheveux hirsutes, une longue barbe brune, des yeux rougis, en jean et t-shirt, les accueille d’un air méfiant.

- Ce n’est pas l’heure. Que faites-vous ici ?

- L’heure de quoi, fait Eléonore.

- Et vous, que faites-vous là ? lance Saint-Amant en même temps.

Rava regarde par-dessus l’épaule de l’homme et distingue un bureau, des ouvrages, une table et un lit.

- Vous êtes prisonnier ?

- Si seulement, rétorque l’inconnu en s’asseyant sur le matelas. Mais vous n’avez pas tort non plus.

Les explorateurs entrent dans la pièce, découvrant un studio en pagaille.

- Vous pouvez enlever vos combinaisons ou au moins le masque, vous savez.

Soulagés de retirer cette protection encombrante, ils profitent de ce moment pour observer autour d’eux et lorgner sur l’homme qui les examine également :

- Vous n’êtes pas du Cluster, n’est-ce-pas ? Que venez-vous faire ?

- Une de nos amies pourrait être ici.

- C’est qui ?

- Lena Martin, une Française.

- Connais pas.

Saint-Amant lui demande de quoi il parlait en disant que ce n’était pas l’heure. Mais l’homme ne répond pas et fixe Eléonore d’un air interrogateur. Cette dernière, mal à l’aise, l’interroge sur son nom et la raison de sa présence sur le site militaire.

- Joseph Benigni, ex-futurologue auprès d’Olympe Lazarus.

Tous sursautent à l’énoncé de ce nom. Ils sont donc au bon endroit ! Les questions fusent, en vain. Le futurologue les nargue d’un sourire en coin et d’un regard triomphant. Cependant, il répond volontiers à la question de Rava sur la fonction de futurologue, en gardant un œil sur Eléonore.

- Comme son nom l’indique, un futurologue analyse les données issues de différents domaines d’expertises pour élaborer les scenarii de l’avenir. C’est un prospectiviste qui prévoit les tendances technologiques et sociales des années à venir. Certains sont mondialement connus. Pas moi.

Après ce laïus lâché du bout des lèvres, Benigni se sert un verre de vin blanc. Rava insiste pour savoir pourquoi il est un « ex » futurologue. L’homme prend un deuxième verre puis un troisième. Eléonore sort un thermos de son sac et avale un gobelet de thé avec satisfaction. Saint-Amant cherche à poser des questions pertinentes. Puisque leur hôte involontaire ne connaît pas Lena, inutile de s’attarder sur la question mais plutôt tenter de le questionner sur Rabichong et sur le site. Joseph Benigni dirige son verre à nouveau plein vers Rava :

- « Ex » parce que maintenant je suis prophète. Je sais que l’avenir se joue ici entre deux pensées qui s’opposent, l’une symbolique et sacrée et l’autre rationnelle.

Il leur désigne le bureau où se trouvent une pile de livres, du papier vierge, des manuscrits rédigés à l’encre, une coupe remplie de cendres, posée à côté d’un calame. Les visiteurs ne voient pas en quoi ce bazar fait de lui un prophète.

- Vous vous exprimez au nom d’une divinité, demande Saint-Amant, caustique.

- Je ne m’exprime pas, je délivre la parole divine.

Il lance un regard appuyé à Eléonore :

Ça t’en bouche un coin, hein ? Tu as ta Bible sur toi ?

Oui, balbutie-t-elle, en sortant son format de poche.

Il saisit le livre, le tourne dans tous les sens avant de le rendre à la jeune femme en lui affirmant qu’elle aurait pu choisir une meilleure version.

- Un jour, j’ai eu des visions, des rêves envoyés par Dieu.

- Ce n’est pas le démon plutôt, suggère Rava en scrutant l’homme.

Benigni balaie la remarque d’un revers de main et explique que ses prédictions n’ont plus été étayées par des analyses rationnelles mais par des inspirations, des crises hallucinatoires et des rêves tortueux sur l’avenir de l’homme et de la planète. A sa grande honte, il n’a plus été en mesure de rédiger des rapports judicieux et d’aider Lazarus à monter ses projets.

- J’ai senti que j’étais sous l’emprise de quelque chose de plus fort que moi, une entité puissante et redoutable. Je le suis toujours.

Il ajoute qu’un médium ou un devin prédit ce qui va se passer et donne les orientations que les astres recommandent. Un prophète avertit. Il annonce les catastrophes, s’il n’y pas de changement de comportement et d’esprit. C’est une alerte depuis des millénaires sans que personne aujourd’hui ne la prenne au sérieux.

- En réalité, je ne sers à rien.

Saint-Amant ne parvient à se faire une idée du personnage. Rava perçoit l’ambivalence et la nervosité de Benigni. Eléonore a toujours sa petite Bible en main.

- Mais toi, continue l’homme en montrant la jeune femme du doigt, tu as l’armure de Dieu.

- L’armure spirituelle, précise-t-elle ?

- Oui.

A son tour, la jeune femme donne des explications sur cette armure spirituelle[i], décrite dans le Nouveau Testament, revêtue par le ou la chrétien(ne) vaillant et fidèle lui permettant d’entretenir sa foi et de combattre les ennemis spirituels.

- Mais c’est une métaphore, termine Eléonore.

Joseph Benigni l’enveloppe de son regard enthousiaste et déclare qu’elle porte bien la ceinture de vérité, les chaussures du zèle, le bouclier de la foi, le casque du salut et l’épée de l’Esprit. Il déclare que personne ne peut mentir en présence de l’armure spirituelle, ni les humains ni les pouvoirs démoniaques. L’armure portée par Eléonore les protégera du mal qui règne sur le site, finit-il par dire.

Rava et Saint-Amant reculent pour détailler leur amie, sans rien voir pour autant. Le prophète rit :

- Eh bien, c’est connu, il ne faut pas voir pour croire mais croire pour voir.

Influencée sans doute par la litanie de l’homme, Eléonore pense discerner le reflet d’une ceinture diaprée autour de sa taille et le poids délicat d’un casque enserrant ses cheveux. Un éclat furtif d’un bleu céruléen lui fait entrevoir le fil d’une épée affûtée.

- Tu ne rêves pas, je t’ai simplement permis de la visualiser, assure Benigni.

Royal et Rava s’estiment exclus, même escroqués. Tous deux le considèrent à présent comme un charlatan qui embobine les croyant(e)s et sont désolés pour Eléonore. Cette dernière constate leurs mines déconfites et devine ce qu’ils pensent.

- Ne vous inquiétez pas, ça va. C’est une métaphore.

- Allez, je vous demande de partir maintenant, ordonne l’homme.

Alors qu’ils sont sur le point de protester, les trois amis entendent un gémissement venant d’une autre pièce.

- Encore, s’écrie Saint-Amant. Vous êtes combien dans ces cellules ?

- C’est le fou, avertit le prophète.

Royal réfléchit sur ce que doit être un fou selon un ex-futurologue. Eléonore se rappelle l’autre raison de leur venue, Rabichong, et interpelle Joseph Benigni sur le sujet. L’homme opine de la tête :

- Le petit homme, le loser… Il est décédé, je crois. Il voulait être notre lanceur d’alerte. Mais les alertes, c’est moi qui les donne. J’ai demandé à Olympe Lazarus de faire cesser cela.

Un autre gémissement retentit. Les trois Français sont partagés entre la révélation du prophète et la désolation émise par la voix inconnue. Eléonore tente une nouvelle approche auprès de Joseph Benigni :

- Vous savez que je porte la ceinture de vérité et l’épée de l’Esprit. Dites-moi qui est à côté !

Pour la première fois, l’homme paraît effrayé :

- C’est un pauvre fou. Quelqu’un qui voulait être Dieu mais qui raté son ascension.

- Précisément ? l’interroge Saint-Amant, irrité par les bigoteries.

- Je ne connais pas son nom. C’est un adepte du transhumanisme.

Les trois compagnons décident d’aller voir après avoir sollicité l’aide de Joseph Benigni dans leur exploration mais celui-ci refuse, répétant qu’il ne sert à rien. Il verrouille la porte derrière eux, soulagé de rester seul, sans pression ni exigence.

Oppressée par ces lamentations, Eléonore presse le pas, suivie par Rava et Royal chargés de leurs sacs et de leurs combinaisons. Les bruits viennent de la porte la plus éloignée, à l’opposé de celle du prophète. La jeune femme colle son oreille contre la paroi métallique et entend le mot « humain » comme un leitmotiv. Rava découvre un boîtier mural avec un code à taper.

- Il est prisonnier, constate-t-il.

A l’intérieur, on l’a entendu parler :

- Aidez-moi, je suis un humain.

- Il serait quoi d’autre, s’étonne Eléonore dans un murmure.

Angoissée à l’idée de se trouver face à un monstre, comme dans l’île du Docteur Moreau ou dans le labyrinthe du Minotaure, car elle a une grande imagination et un passé de lectrice avide, la jeune femme laisse place à ses amis. Ceux-ci allument une torche et un bâton luminescent. Saint-Amant propose de taper le code qui a servi lors de leur entrée sur le site. De toute façon, ils ne connaissent que celui-ci. Rava est sur le point de retourner voir Joseph Benigni pour lui extorquer les informations quand le code tapé par Royal provoque un déclic et le déverrouillage de la porte blindée.

 

A l’intérieur, la créature s’est tue. Saint-Amant sourit et murmure qu’il a une main magique. Eléonore, postée à l’arrière, est impatiente de découvrir ce qu’il en est. Saint-Amant tire la porte vers lui et projette la lumière de la torche à l’intérieur de la cellule.

- Vous n’allez pas me faire de mal, gémit une voix aux vibrations synthétiques.

Rava assure qu’ils feront ce qu’il faut pour l’aider. Sur l’instant, ils ne distinguent rien malgré les flux lumineux. Curieuse, Eléonore entre :

- Qui êtes-vous ?

- Je ne m’en souviens pas très bien, lui répond-on, je crois que mon prénom est Vadim.

Royal soupire en espérant ne pas tomber à nouveau sur un excentrique. Rava avance dans la pièce en balayant son stick fluorescent.

- Restez où vous êtes, leur enjoint la voix. Je dois d’abord vous dire ce que je suis avant de vous autoriser à me voir.

Saint-Amant se remémore Méduse dont la vue statufiait celui ou celle qui la regardait en face. Il s’alarme de ce que cette expédition peut leur dévoiler, au fur et à mesure qu’ils progressent à l’intérieur du polygone de Semipalatinsk. Retrouvant son énergie, Eléonore perd patience :

- Parlez-nous si vous voulez que l’on vous porte assistance. Nous n’avons pas beaucoup de temps.

- Excusez-moi, répond la voix.

Après un effet Larsen insoutenable, la présence décrit ce qui lui est arrivé, en tâtonnant, en bégayant, comme un ordinateur vérolé. Sa voix résonne entre les parois froides et lisses de la pièce, les mots se bousculent comme si l’inconnu n’était pas certain de sa syntaxe et de sa propre histoire. Les visiteurs trouvent où s’assoir et écoutent patiemment cette voix en souffrance venue de Russie au Kazakhstan pour participer à la création d’une nouvelle étape de l’évolution humaine. La présence explique sa fascination pour les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle en particulier. Depuis l’adolescence, il a rêvé d’élaborer des robots intelligents, des androïdes innovants et de pouvoir devenir un cyborg voyageant dans l’espace intersidéral.

- Vous comprenez, le moindre trajet spatial vers une autre planète ou un autre système solaire nécessite d’être en hibernation ou d’évoluer en cyborg.

Son rêve d’alors est d’accéder à la galaxie d’Andromède, éloignée de la Voie Lactée de plus de deux millions d’années-lumière. Quand, à l’âge de trente-sept ans, il apprend qu’il est atteint d’une maladie orpheline, il décide d’agir. C’est en se documentant et en écumant les symposiums, colloques et autres réseaux scientifiques qu’il débusque le Cluster.

- Ça m’a pris trois ans avant d’entrer en contact avec eux ou plutôt avec la femme.

Après d’âpres échanges, des négociations à propos de donations immobilières et financières, Vadim a obtenu de faire partie des observateurs des expériences du Cluster. Il a assisté à différents stades de transmutation de l’Adn humain, il a vu des chimères, des êtres hybrides à moitié mourants, des fœtus humains dotés d’ailes miniatures… Combien de fois a-t-il été témoin des transferts de cerveaux vers la machine, même de transferts de flux cérébraux dans un disque dur modifié !

- Beaucoup d’échecs, déplore la voix gémissante.

Elle reprend en évoquant les robots et les androïdes développés par des firmes associées, selon des cahiers des charges bien spécifiques, orientés vers le transhumanisme, plus précisément vers l’homme augmenté, optimisé, bonifié selon des critères propres au Cluster.

- C’est-à-dire ? intervient Royal Saint-Amant.

- Malgré les drogues, les médicaments et les objets connectés, le corps est limité, putrescible, autrement dit mortel. Cependant, tous les partisans du Cluster ne sont pas prêts à devenir de purs esprits informatisés injectés dans des machines ou dans l’Internet. C’est pourquoi les dirigeants du groupe ont proposé plusieurs options.

Depuis l’obscurité qui le protège, Vadim poursuit son récit. Lorsque les essais ont commencé à porter leurs fruits et qu’Olympe Lazarus lui a présenté les nouveaux protocoles expérimentaux ainsi que les résultats positifs qui en ont résulté, validés par les autres dirigeants du Cluster, Vadim a exprimé la volonté de faire partie du prochain contingent. Quelques milliardaires et autres visionnaires ont pu bénéficier du programme de bonification et d'optimisation.

- Je voulais en faire partie, répète la voix d’un ton buté, tout était sous contrôle.

Les impétrants (postulants) avaient le choix entre se voir dotés de nouvelles capacités, comme le transfert quantique, l’augmentation du spectre visuel, la stimulation cérébrale, ou encore des nano injectées dans le corps pour le régénérer pendant une période donnée limitée à un an renouvelable, et accepter de transférer leur cerveau ou leurs ondes cérébrales dans un réceptacle informatisé.

- Je voulais vivre et voir Andromède, j’ai donc accepté le transfert cérébral. C’était la solution la plus pérenne.

Rava se laisse porter par l’histoire. Saint-Amant prend des notes et s’interroge sur le transfert quantique. Eléonore, assise sur le sol, juge tout ceci pathétique :

- Mars est une destination prématurée mais plus réaliste, qui ne nécessite pas de transformation, non ?

La voix s’obstine et a fait de la galaxie d’Andromède son ultime destination. Il fallait devenir plus qu’humain pour attendre les avancées technologiques appropriées, supporter le long voyage et atteindre la première exoplanète pour y vivre avec ou sans oxygène.

Un bruit de racloir sur la dalle de béton fait sursauter Eléonore qui replie ses jambes sous elle. Saint-Amant jette un œil sur le dosimètre à peine oscillant. La présence s’est tue un bref instant pour expulser de l’air chaud, à l’étonnement de ses visiteurs. A cet instant, une étincelle éphémère sautille d’un endroit à un autre puis disparaît.

- C’était quoi, s’exclame la jeune femme.

L’entité leur révèle que d’autres expériences que la sienne ont échoué. L’éclat de lumière furtif qu’ils viennent d’observer est une femme prise dans un transfert quantique dont personne n’a réussi à l’extraire. Elle fait ainsi des sauts quantiques depuis des mois, comme un photon un peu fou.

- C’est une vraie catastrophe, constate Royal. Personne ne contrôle rien ici ?

- Le Cluster a tout pouvoir.

Eléonore demande si la femme souffre et si elle a conscience de son état. La voix ignore ce qu’il en est.

- Vous êtes différente, fait la voix.

- Moi ?

- J’ai l’avantage d’avoir acquis quelques atouts dont une vue à vitesse de la lumière et une perception extrasensorielle.

Rava et Royal se regardent en pensant aux paroles de l’ex-futurologue et à l’armure spirituelle. Eléonore se sent flattée avant de ressentir une once de honte pour la vanité qui l’a envahie. Elle sait qu’elle doit ses dons éventuels à plus haut qu’elle.

- Vous êtes armée pour ce pourquoi vous êtes là, lui affirme la présence.

L’écho d’un claquement percute les murs, des leds clignotent puis l’obscurité revient, malgré les bâtons luminescents de Rava et Royal. Un bruit de disque dur rebooté se fait entendre :

- Excusez-moi pour cette pause, je continue. Le choix s’est porté sur le transfert de cerveau dans une entité mécanique humanoïde, robotisée, enrichie de technologies futuristes, même pour les spécialistes.

- Vous ressemblez donc à un humain, respire Eléonore.

La voix émet un rire inquiétant :

- C'était l'idée.

Pendant deux semaines, il a fallu s’adapter à une alimentation choisie, passer des tests psychologiques, subir des évaluations psychiatriques. Puis sont venus les jours de repos, de bien-être dans un caisson d’isolation sensorielle afin de détendre le cerveau et limiter le stress. Et le jour de la résurrection technologique est arrivé. A ces mots qu’elle considère comme offensants, Eléonore sursaute mais ne dit rien. Cet être a besoin de bienveillance et non de protestation dogmatique. L’histoire défile à nouveau, décrivant le protocole de transfert de cerveau de l’être humain à une machine. Les neurochirurgiens et leurs équipes ont effectué le prélèvement du cerveau en le détachant du corps de Vadim au niveau du tronc cérébral[i], situé à l’arrière du crâne au-dessus du bulbe rachidien et de la moelle épinière. Pendant l’opération, le cerveau a continué à être irrigué et oxygéné grâce à des canules reliant la tête du patient et son nouvel habitacle. Ce dernier a été modifié pour intégrer un système informatisé, équivalent à celui de l’être humain pour l’alimentation du cerveau. La voix insiste sur le fait que cette manipulation entre deux êtres humains est impossible à ce jour, causant des troubles psychiques et surtout des incapacités moteurs. Cependant, dans le cas de Vadim, explique la voix comme si elle s’était dissociée de son identité initiale, la machine a pris le relais des fonctionnalités physiques, palliant les faiblesses du corps humain. Pendant un mois, la nouvelle entité a dû subir des injections d’un liquide visqueux renforçant les liaisons cérébrales et mécaniques et limitant les risques de rejet de greffe.

Sans exception, les trois explorateurs ont la nausée. Ils se demandent comment on peut en arriver là, à moins d’être plus que désespéré, fou, suicidaire ou bien à moins d’être un intégriste des technologies.

- Ça fait combien de temps, questionne Saint-Amant.

- Je ne sais plus.

Une sorte de sanglot saisit la voix synthétisée.

- On peut vous voir, sollicite Eléonore.

- Pas encore.

L’histoire n’est pas finie. L’entité raconte, sur un ton plus enjoué, ses premiers jours en tant qu’hybride, l’énergie déployée, la vivacité des mouvements qu’il avait perdu à cause de la maladie, l’acuité intellectuelle, la rapidité de ses raisonnements et sa capacité à trouver l’information partout sur la planète… Il s’était senti puissant, jeune, immortel.

Un jour, pourtant, son système nerveux cérébral s’était emballé, cherchant dans les rouages de la machine son équivalent, le système nerveux entérique[ii], le deuxième cerveau de l’être humain, celui-là même qui est stocké dans les intestins et dont on dit qu’il contribue à l’émergence des émotions et à la structuration la personnalité. Les scientifiques, pétris de leur toute-puissance, ont omis de considérer l’être dans sa totalité neuronale et sensorielle et ont sous-estimé la communication entre les deux cerveaux. Déséquilibré, Vadim a développé des troubles de la personnalité engendrant à leur tour des comportements imprévisibles, désordonnés et considérés comme dangereux par les équipes médicales.

- Je dois dire qu’ils ont tout tenté, précise la voix.

Mis sous observation pendant de longues semaines, le cyborg a été ouvert, modifié et son cerveau apaisé par une forte dose médicamenteuse.

- Il ne fallait pas que Vadim soit un échec. Leur intervention a permis de temporiser.

Un nouveau sanglot vrille les oreilles d’Eléonore, Royal et Rava. Le cerveau humain a fait de la résistance, continue l’entité. Il semblait vouloir s’échapper, quitter son enveloppe faite de métal et de silicone. On aurait dit un muscle faisant l’effort de se contracter pour donner l’assaut, trouver une faille et revenir à son état naturel.

- Mon système neuronal, reprend Vadim, était saturé de produits immunodépresseurs et de séances de rééducation mentale.

- De la torture, s’indigne Rava.

- Je ne sais pas, fait la voix, je ne sais plus ce qui a été normal ou pas.

Sidéré par ce qu’il entend, Saint-Amant continue sa prise de note tout en enregistrant l’entretien sur son smartphone. Plus que jamais, il tient à faire connaître au monde entier cet univers délirant. De son côté, Eléonore a les larmes aux yeux et le cœur serré devant tant de souffrances et de détresse. Vadim évoque ses crises suicidaires, la violence de la répression des scientifiques, le recul pris par Olympe Lazarus, ou son dégoût.

- J’ai obéi à leurs injonctions, je ne voulais pas être supprimé mais le cerveau semblait être devenu autonome et refusait tout compromis.

C’est ainsi que l’hybride a été partiellement démonté pour éviter de le laisser divaguer et errer en répandant ses propos confus et négatifs. Ils l’ont remisé dans cette cellule, loin des activités humaines du site, seul, immortel grabataire entre quatre murs.

- Si je vous parle et vous entend, c’est que je suis encore activé. Je n’ose pas dire « vivant ».

Le silence tombe. On perçoit les borborygmes du prophète, invoquant Dieu et le maudissant à la fois. La voix est désabusée :

- C’est tout le temps comme ça.

- Est-ce que je peux vous poser la question, demande Eléonore, d’un ton étranglé.

- Je la devine, oui, je n’ai plus que la tête sur les épaules.

L’être part d’un rire aigu :

- La tête sur les épaules…

Rava se lève, fait deux ou trois pas vers ce dernier :

- Que peut-on faire pour vous ? Nous ne sommes pas scientifiques mais…

- Que voulez-vous faire ? Je ne verrai jamais la galaxie d’Andromède et mon état est irréversible. Comment pourrais-je réintégrer la communauté humaine ?

Saint-Amant rappelle qu’ils ont la mission de retrouver leur amie Lena. Il propose de revenir chercher Vadim dès que possible. Eléonore se lève à son tour, les genoux ankylosés :

- Puis-je prier pour vous ?

- Maintenant ? fait la voix.

Rava et Royal sortent dans le corridor. Eléonore se dirige vers l’entité, s’agenouille avec difficulté mais détermination, accroche son regard dans les yeux de Vadim, entoure son visage avec ses mains et dépose un baiser sur son front :

- Je prie pour qu’Il t’accorde Sa paix et Sa consolation. Mon ami a raison, nous reviendrons te chercher, nous ne te laisserons pas seul.

L’ancien humain a fermé les yeux. Eléonore, pleurant en silence, rejoint ses amis qui la réconfortent un instant avant de poursuivre l’exploration du site en montant d’un étage. Pendant qu’ils cherchent un accès, la jeune femme leur annonce que l’hybride lui a désigné un petit outil passe-partout à prendre dans un coin de la pièce et qui devrait leur ouvrir toutes les issues.

- Regardez, dit Eléonore en leur montrant un boîtier noir de taille réduite émettant des pulsations. Je pense que c’est biométrique.

- Ça a du bon de prier, finalement, lance Saint-Amant d’un ton moqueur.

Eléonore hausse les épaules :

- Ça ne fait jamais de mal.

- Moi ça ne me va pas, s’écrie Rava, arrêtant net sa progression dans le corridor .

La jeune femme et Royal se figent devant la colère soudaine du jeune homme. Celui-ci s’agite avant de s’expliquer :

- Tu as pitié de ce type, c’est vrai qu’il a connu des choses horribles mais il les a choisies ! Visiblement, il avait plein de fric et il s’en est servi pour faire quoi ? Aider les autres ? Nourrir les affamés ? Soutenir les femmes ? Améliorer la santé des plus fragiles ? Non ! Il voulait se balader dans l’espace, être le premier à aller dans la galaxie d’Andromède.

Saint-Amant approuve de la tête le discours enflammé de Rava. Eléonore rougit et sent son corps chanceler sous les attaques. La voix du jeune homme a parcouru le corridor et a fait sortir Joseph Benigni de sa tanière qui observe la situation.

- Tu dis vrai, répond la jeune femme d’une voix tremblante. Cela n’enlève rien à l’horreur qu’il a vécue. Je n’ai vu qu’une âme égarée. C’est un homme qui s’est fourvoyé et qui le sait. Il a perdu sa dignité et je crois qu’il est mourant.

Interloqués, Royal et Rava crient :

- Mourant ? Un cyborg ?

- Pas un robot, un hybride ! Je l’ai senti, son cerveau s’étiole, il dépérit. A moins de trouver un traitement…

La tension de Rava s’évapore devant la simplicité de son amie. Il regrette non pas ses propos mais le ton vindicatif dont il a usé. Il réalise également qu’il est jaloux des dons attribués à Eléonore et de la gentillesse permanente de celle-ci. Le jeune homme marmonne des excuses que personne n’entend. Voyant qu’il n’y a rien d’important, le prophète rentre, dépité, dans sa chambre. Saint-Amant regarde sa montre :

- Il faut avancer.

Rava et Eléonore acquiescent et reprennent la marche en silence. La jeune femme sait que ses prises de position et sa foi ne plaisent pas à tout le monde mais elle pensait que l’attaque viendrait de Lena ou de Royal. Elle n’en veut pas à Rava mais se trouve fragilisée, comme isolée dans le groupe qu’ils forment.

Ils parviennent devant une porte fermée que le boîtier pris par Eléonore auprès du cyborg déverrouille en envoyant des signaux d’identification à la serrure sécurisée. Le trio pénètre sur un palier bétonné divisé en deux par un escalier montant et un autre descendant. Après une courte discussion, ils optent pour l’étage supérieur distant de trente-neuf marches. Là encore, le boîtier noir fait son effet. Eléonore, Royal et Rava atteignent une plateforme où l’activité humaine est à l’œuvre. Personne n’est encore visible, mais ils distinguent des conversations pondérées en russe ou en anglais. Anxieux, Saint-Amant constate que son dosimètre s’affole. Ceux de ses amis également. Ils rebroussent chemin et montent encore un étage. Les instruments de mesure s’apaisent au fur et à mesure des marches franchies. Une porte imposante s’offre à leur vue et le dispositif d’Eléonore fonctionne à nouveau. Cependant, un signal est envoyé à Olympe Lazarus l’informant que quelqu’un utilise son identification cardiaque. Aussitôt, elle active le programme Propolis, logiciel de sécurité du site, connecté à tous les implants et serrures biométriques.

Dans sa chambre, Lena Martin reçoit une impulsion dans son cerveau lui ordonnant la plus stricte vigilance. Sur le mur informatif, une alerte apparaît à propos d’une intrusion. L’androïde se connecte à l’intranet et affiche les images des intrus.

- Ils sont venus !

Golda se tourne vers Lena et lui demande s’il faut anéantir les trois personnes filmées par les caméras.

Dans les couloirs, les personnels universitaires et scientifiques circulent avec célérité pour rejoindre leurs laboratoires respectifs. Olympe Lazarus, sous l’emprise d’une rage glaciale, est déterminée à se débarrasser de Saint-Amant et des autres, Lena comprise. Cette dernière, accompagnée de Golda, court vers l’endroit où ses amis ont été vus. Elle veut leur dire qu’ils n’ont rien à faire ici, qu’elle va bien et qu’ils peuvent repartir. Sa désobéissance aux injonctions envoyées par Lazarus est punie par une série d’impulsions électriques envoyées dans le cerveau. La jeune femme tombe à terre, la tête courbée par le supplice. L’androïde, qui apprend l’amitié, court-circuite les ordres donnés et soulage ainsi Lena.

- L’amitié est désobéissance et solidarité, expérimente Golda.

Lena ne peut s’empêcher de rire malgré la trace résiduelle de la douleur. Remise debout par l’androïde, la jeune femme reprend sa course vers ses amis. L’androïde la suit, considérant que l’amitié est empathique, donc fusionnelle. Elle évalue la possibilité d’assimiler Lena si celle-ci est d’accord, mais après différents calculs, le système neuronal artificiel de Golda est affirmatif : cet esprit humain instable pourrait perturber ses fonctionnalités.

Sur son trajet, Lena croise l’infirmière qui, sur le point de lui ordonner de retourner dans ses appartements, découvre Golda et préfère raser les murs. Le Docteur Jorge Aguilar et ses assistants marchent rapidement en sens inverse, prêts à quitter le site sans avoir obtenu un quelconque aval pour leur expédition africaine. La jeune femme est soudain bloquée par une porte et réalise qu’Olympe Lazarus a dû lui retirer son habilitation. Elle jette un regard à l’androïde qui pose un de ses doigts sur le boîtier biométrique pour le déverrouiller.

- Merci, fait Lena en s’interrogeant sur la capacité de reconnaissance et de gratitude d’un androïde.

Golda se connecte à l’ensemble du système d’ouverture et de sécurité de l’étage et le désactive. Toutes les entrées sont libres. Une sirène retentit et la voix de Lazarus vibre dans le système audio du site :

- Veuillez rester dans vos appartements ou laboratoires. Propolis va circuler dans les couloirs. Aucune exception ne sera tolérée.

La Française s’inquiète à l’idée de voir un programme informatique se promener physiquement dans les parages. Golda a un sursaut :

- Quelqu’un est sur le point de prendre la maîtrise de mon système. Propolis est dangereux.

Sur ces mots hachés, l’androïde devient immobile. Lena le touche et lui parle, en vain. Affolée, la jeune femme décide de retrouver ses amis sans tarder.

 

Saint-Amant, Rava et Eléonore ont compris que leurs présences ont été détectées et que le branle-bas-de-combat a été lancé.

- Ça n’a pas de sens, estime Royal. S’ils voulaient nous capturer, pourquoi ne pas le faire plus discrètement ?

Ils se sont retirés dans une pièce emplie d’imprimantes 3D prêtes à être utilisées. Une lueur dans les yeux de Rava intrigue Royal :

- Tu as une idée en tête ?

Le jeune homme ne répond pas tout de suite. Il vérifie la mise en tension des machines, regarde les matériaux disponibles, plastique, métal, céramique...

- Nous avons des Tasers et un Makarov mais comment affronter une armée éventuelle d'androïdes ou de cyborgs ?

La question de Rava plonge Eléonore dans une anxiété sans bornes :

- Tu penses à un soulèvement des machines ? Tu crois qu’Olympe Lazarus nous attend de pied ferme, entourées de machines à tuer ?

A cet instant, l’écran mural s’allume et affiche la tête des trois Français, accompagné d’un commentaire en russe et en anglais.

- En gros, explique Saint-Amant, on est recherchés, morts ou vifs.

- Sérieusement ? s’écrie la jeune femme.

Rava la regarde :

- Toi tu as ce qu’il faut d’après ce que les autres disent, mais nous, nous avons besoin de protection. Je propose, ajoute-t-il en désignant les imprimantes 3D, de fabriquer des boucliers à défaut d’armes.

Ses deux compagnons se préoccupent du temps nécessaire mais le jeune homme veut les rassurer en utilisant le modèle d’imprimante dernier-cri qu’il a remarqué au fond de la salle.

- Ça devrait prendre une trentaine de minutes. 

- C'est trop long, maugrée Royal.

Le jeune Rom s’installe tout de même devant une console pour dessiner les protections corporelles nécessaires et envoyer les schémas sur l’imprimante 3D adaptée à l’utilisation du métal. Eléonore fait la moue, soupçonnant de la dérision dans les paroles de Rava. Elle a beau être chrétienne de cœur et mettre sa vie dans les mains de Dieu, elle reste tourmentée par la peur d’être blessée ou tuée. On peut être chrétienne, on n’en est pas moins femme et humaine… s’insurge-t-elle dans son cœur.

Royal Saint-Amant ne tient pas en place. Il jette un œil sur leurs trois têtes toujours à l’affiche puis sur Rava concentré sur son ouvrage, évite Eléonore, pour il ne sait quelle raison, avant d’entrebâiller la porte :

- Je vais faire un tour, voir ce qui se passe.

Sans réponse, il sort dans le couloir et avance à pas mesurés.

 

A l’étage en dessous, celui sur lequel le trio ne s’est pas attardé, les scientifiques ont maille à partir avec les deux entités dites spirituelles. Appelé par son équipe, Le Professeur Laing est revenu en hâte évaluer la situation. La chose, habituellement calme et docile, s’agite dans son caisson, gonflant comme un soufflé lumineux et odoriférant prêt à déborder. De l’autre côté, la présence maligne chahute, en émettant des ultra-sons dans un nuage putride. Tous deux semblent vouloir s’échapper. Le chercheur ne comprend pas ce qui a déclenché cette frénésie. Malgré son faible état, il revêt sa combinaison de protection et un masque et entre d’abord dans la salle où est entreposé l’entité la moins agressive jusqu’à là.

Depuis son bureau, Olympe Lazarus constate le chaos ambiant. L’intrusion des trois Français coïncide étonnamment avec l’arrivée à l’extérieur de forces militarisées. Prise d’une fureur dévastatrice, la femme donne des ordres et part rejoindre le laboratoire du Professeur Laing. Quand elle parvient à l’étage par son ascenseur personnel, Lazarus retrouve le scientifique et une équipe de roboticiens entourée par les médiums et chamanes familiers de l’entité rebelle. Les techniciens ont apporté un androïde inactif, semblable à un robot, qu’Olympe Lazarus demande de disposer près du caisson en déliquescence.

- C’est irresponsable, hurle le Professeur Laing. Vous ne savez pas ce que vous faites.

La femme le désigne à un de ses sbires qui le fait taire en lui envoyant une décharge électrique dans la poitrine pourtant protégée. Les assistants du scientifique, dont Thierry Gaillard, sont terrorisés et restent bouche-bée. D’un mouvement impérieux de la main, Olympe Lazarus intime à ses employés de retirer les pupitres destinés à maintenir la présence dans son caisson. Elle ordonne à l’un des démonologues d’entrer en contact avec l’entité, car, elle en est persuadée, elle a affaire à un démon. L’homme, comme déjà épuisé, approche de la cabine, pose ses mains nues sur le couvercle brûlant et psalmodie des textes anciens araméens. Il élève la voix et lance une incantation dans la langue sumérienne puis trace dans l’air des symboles ésotériques complexes avant de lier l’entité par un sortilège d’obéissance. Curieuse, la brume grise, circulant dans le caisson, s’épaissit jusqu’à se donner une forme anthropomorphique.

Au signal donné par le démonologue, Lazarus explique ce qu’elle attend de l’entité. Les roboticiens plaquent l’androïde contre les parois de la cabine avant de se mettre au fond de la salle. Suivant les consignes du médium, le souffle haletant et fétide intègre la machine. Tout le monde attend que l’être prenne le contrôle de l’androïde pour exécuter les ordres d’Olympe Lazarus. Le silence pesant est interrompu par le fracas du caisson qui s’effondre sur le sol, en éclats acides et sulfureux. L’équipe du Professeur Laing s’est dispersée en dehors du laboratoire, à la recherche de lieux sécurisés. Les roboticiens sont partagés entre l’envie de fuir et celle d’observer la fusion androïde-démon. Le cœur de Lazarus menace d’exploser sous la pression de la situation. Toute son attention est dirigée sur l’androïde qu’elle espère pouvoir contrôler grâce à une application spécialement élaborée pour l’occasion mais non encore testée en situation réelle.

La tête de la machine évolue de droite à gauche. Le bras gauche se lève puis se baisse. On dirait que le démon évalue son armure neuro-électronique. Les yeux s’ouvrent sur une béance noire. Un roboticien, surpris, s’approche pour vérifier la présence des prunelles artificielles. L’entité, narquoise, lui envoie un gaz toxique par la bouche de l’androïde :

- On ne touche pas, articule-t-il en s’amusant à faire bouger ses mâchoires.

 

Évanoui, l’ingénieur est évacué vers l’infirmerie. Olympe Lazarus retient sa respiration et fixe le démonologue qui, malgré son expérience, est médusé. Communiquer avec un démon, dont on ne connaît rien, couplé avec un androïde, champ d’expertise inconnu du médium, relève pour lui de l’impossible. Mais Lazarus maintient la pression psychologique. Elle sait ce qui l’attend dehors et doit faire feu de tout bois pour lancer une contre-attaque. Elle maudit Saint-Amant et ses acolytes et déclare que la créature hybride doit pourchasser ceux qui n’ont pas de marques ou d’implants d’identification et prendre leurs âmes si cela lui fait plaisir. L’androïde tourne sur lui-même, fait deux pas, revient, bouge ses genoux.

- Il fait quoi ? s’impatiente Olympe Lazarus.

- Il s’amuse, je suppose, dit le démonologue. C’est ma première expérience de ce type.

L’entité se plante devant la femme, troublée :

- Je ne prends pas les âmes mais l’énergie. Il y a un obstacle de l’autre côté, fait-il en montrant la pièce où se trouve l’autre caisson, détruisez-le.

Olympe émet une réserve mais le démon est déterminé :

- Ou je le détruis.

- Il ne peut rien vous faire pour l’instant, dit le démonologue. Il est confiné.

La créature tourne sa tête mécanique vers l’homme qui recule :

- Confiné, comme moi ?

Pour détourner son attention, un des chamanes allume l’écran informatif où se détache le visage des trois Français.

- Ce sont vos cibles prioritaires, l’informe Lazarus, soulagée de la diversion.

L’androïde hoche la tête et sort du laboratoire. La femme s’assoit et soupire. Les autres font de même. Elle désigne le démonologue et un des roboticiens pour suivre la créature et évaluer son niveau de dangerosité.

- Nous devons garder le contrôle du processus.

 

Au même moment, Lena et Royal se rejoignent dans un couloir désert. Dans un premier temps, ravie de le revoir, la jeune femme déchante quand Saint-Amant lui demande de repartir avec eux et de fuir le site de Semipalatinsk.

- Mais j'ai trouvé un emploi, explique-t-elle.

Interloqué, son ami la dévisage :

- Tu sais ce qu’on fait ici ? Tu sais qu’Olympe Lazarus veut nous anéantir ?

Lena évoque le transhumanisme, la maîtrise de l’évolution humaine et les projets scientifiques des uns et des autres.

- Tout n’est pas rose, j’ai beaucoup à découvrir… dit-elle en repensant à la douleur émise par son implant cérébral.

Saint-Amant ne comprend pas le comportement de la jeune femme et soupçonne un lavage de cerveau.

- Mais non, réplique Lena en se forçant à sourire. Il y a des règles à suivre mais c’est le prix à payer pour collaborer à un tel niveau intellectuel et scientifique.

A cet instant, l’androïde lancé par Olympe Lazarus entre le couloir et découvre que Royal n’a pas d’implant du Cluster. Il exhale aussitôt un gaz qui incite Saint-Amant à pousser Lena dans une pièce adjacente et à prendre la fuite. Le robot accélère à sa poursuite. Il est sur ses talons, Royal perçoit le soufre et le monoxyde de carbone et éprouve dans son esprit une intrusion obscène et malveillante. Tandis que l’androïde agit sur le plan physique, le démon utilise ses pouvoirs pour faire chuter Saint-Amant. Il est sur ce dernier quand apparaît dans son champ de vision un homme débraillé portant dans ses bras une tête d’androïde parlante.

- Voilà, tu es content ?! Tu vas arrêter de brailler ? dit le prophète à ce qui reste de Vadim.

Le démon les observe, sans comprendre ce qui se passe. La partie androïde les a identifiés comme membres du Cluster et ne peut les attaquer. Saint-Amant salue Joseph Benigni et Vadim de la tête et fait face à Propolis.

- Que fait-on ? demande-t-il à ses nouveaux alliés.

La tête du cyborg bégaye qu’il a contribué à l’élaboration du programme de protection Propolis et qu’il y a ajouté une sécurité complémentaire en catimini.

- On peut le neutraliser, prononce-t-il de sa voix synthétisée.

L’androïde n’attend pas plus longtemps pour reprendre son offensive en lançant des décharges électriques sur l’élément extérieur, autrement dit Saint-Amant. Sur les ordres donnés par Olympe Lazarus, son niveau d’intervention monte d’un cran et peut désormais envoyer des balles réelles, des flammes à courte et moyenne distance et passer à travers les parois grâce à des composants nanoélectroniques agissant au niveau quantique. L’entité devine que son hôte robotisé a augmenté son périmètre d’action et s’en régale d’avance. Mais c’est sans compter avec cette ridicule tête d’androïde que tient cet homme qui pourrait être saint s’il n’était pas fou et apostat :

- Il faut le désactiver, répète Vadim à Saint-Amant qui réclame la méthode à employer.

La tête rit bêtement et avoue qu’il suffit de siffler un air connu pour arrêter Propolis.

- Alors, lequel ? crie Royal en évitant une flamme.

- Il faut siffler l’air de « YMCA ».

- Quoi ?

Le bout de cyborg insiste pour que Saint-Amant siffle l’air de « YMCA » des Village People pour immobiliser l’androïde. Royal lance un regard sceptique à Vadim dont la tête est toujours entre les mains du soi-disant prophète. Un étourdissement le saisit lorsqu’il se met à siffler le plus haut et fort possible le refrain de cette chanson de la fin des années 70. Un court instant, il se dit qu’il est encore en France, à l’hôpital et qu’il est victime de délires paranoïaques. Son cas doit être grave car il voit l’androïde Propolis se bloquer dans une position peu avantageuse pour un robot de cette envergure. Vadim rit fort tandis que Joseph Benigni soupire d’exaspération. Le démon assimilé à l’androïde veut se libérer de cette enveloppe mécanique mais le sortilège d’obéissance lancé par le démonologue le maintient dans cette carcasse. Lena a rejoint Saint-Amant qui, avec Vadim et le prophète fait face à une machine aux mouvements désordonnés et aux grondements de plus en plus inquiétants. La jeune femme ne sait pas si elle doit avoir peur de Propolis ou de l’homme portant une tête de cyborg. Elle se met à côté de Royal qui fixe son attention sur l’androïde :

- Ce air disco, comment cela vous est venu ?

Vadim hocherait bien la tête mais il n’a pas de colonne vertébrale pour la soutenir :

- J’ai pensé qu’il fallait ajouter un système de sécurité confidentiel que seuls certains pourraient activer. Je voulais un code que les responsables de la sécurité ne puissent trouver ni par piratage ni par un heureux hasard.  

Il a donc fait insérer au programme informatique un patch musical de courte durée pour neutraliser le système Propolis en cas d’utilisation excessive ou malveillante. Vadim a choisi la chanson phare des Village People, convaincu que personne ne trouverait ce code de désamorçage supplémentaire.

- Tu connais ces… gens, demande Lena, perturbée par l’homme débraillé au regard incandescent, portant une tête de robot comme on porte un enfant.

Saint-Amant sourit :

- Nous avons fait de nombreuses connaissances en allant à ta recherche.

A l’intérieur de l’androïde immobilisé, l’entité réussit à se calmer et cherche une parade pour s’évader. Le roboticien et le démonologue chargés de le suivre par Olympe Lazarus ne sont pas loin. Ils ont observé la scène et hésitent sur la conduite à adopter, d’autant qu’ils ont appris que des forces extérieures tentent d’entrer sur le site.

 

Dans la salle des imprimantes 3D, Rava s’est débrouillé pour créer des plaques en métal :

- Je ne sais pas ce que ça vaut, on verra à l’usage, s’amuse-t-il en faisant un clin d’œil à Eléonore.

Cette dernière fait le guet près la porte. Elle a entendu des cris, probablement la voix de Royal, des échanges violents et pestilentiels si elle en croit son odorat.

- On y va ?

Rava prend les deux plaques et suit la jeune femme dans le corridor. Sur le point de prendre la direction qu’a prise Saint-Amant, ils voient jaillir des escaliers un jeune homme à la peau acnéique :

- Attendez ! lance-t-il en anglais.

Sur leur réserve, les deux Français se taisent. Le jeune scientifique constate qu’ils ne sont pas du Cluster et qu’en fait, leurs têtes sont affichées sur tous les écrans :

- Comment êtes-vous entrés ?

Identifiant facilement l’accent, Eléonore s’avance vers lui et dit en français :

- Nous connaissons Olympe Lazarus et nous venons chercher une amie.

Rava secoue la tête en écoutant le résumé de la situation. Agité, Thierry Gaillard ne sait pas à qui faire confiance. Son mentor, le Professeur Laing est toujours inconscient, Olympe Lazarus a relâché une entité paranormale dont ils ne connaissent pas les pouvoirs et voilà deux nouveaux, des Français, qui n’ont pas l’air concerné par les calamités qui s’abattent sur le site. Eléonore perçoit le trouble de son interlocuteur et suggère à Rava de rejoindre Saint-Amant pendant qu’elle s’entretient avec lui. Le jeune Rom tergiverse, examine le scientifique puis se décide à retrouver Royal.

- Tu veux une des plaques ? Tu pourrais avoir besoin de te protéger.

La jeune femme affiche un large sourire :

- Non merci, tu te rappelles, j’ai mon armure.

Pas très rassuré pour autant, Rava part en marmonnant. Eléonore attend quelques secondes pour s’adresser au jeune homme :

- Vous faites quoi ici ? lui demande-t-elle, intriguée.

C’est LA question que Thierry Gaillard n’aime pas s’entendre poser. Il est gêné par le but de sa mission qui est d’étudier les êtres du monde invisible, les anges et les démons, les esprits, les poltergeists, et d’en tirer parti pour augmenter les capacités humaines. Cependant, il répond à Eléonore avant d’en venir aux actes démesurés d’Olympe Lazarus :

- Elle a permis à l’esprit démoniaque, s’il en est, de trouver un réceptacle sous la forme d’un androïde très puissant. Elle est à votre recherche.

- Je sais.

Thierry Gaillard, qui s’est présenté, demande à la jeune femme de venir avec lui, tenter d’arrêter Lazarus qui doit encore être dans le laboratoire.

- Elle veut tuer l’autre entité, celle qui régénère.

Ces mots font effet d’aiguillon sur Eléonore qui, prenant avec fermeté le bras du scientifique, l’entraîne vers les escaliers. Ce dernier la guide vers l’étage inférieur, tandis que leurs dosimètres vacillent. Lorsqu’ils arrivent dans la salle où est toujours confiné l’être spirituel dont a parlé le jeune scientifique, Olympe Lazarus est là, irrésolue à faire disparaître une source potentielle de pouvoirs surnaturels. Un homme et une femme, praticiens de magie noire, attendent ses instructions.

Eléonore devine ce qui est sur le point de se passer. Elle avance vers le caisson duquel émane un parfum ouaté fleuri et regarde par le hublot où elle décèle la silhouette éclatante d’un cerf blanc. Intrépide, elle se tourne vers Olympe Lazarus et la somme d’arrêter ses agissements. Cette dernière plisse ses yeux dessinés au khôl bleu gris et éclate de rire :

- Vous, vous qui vous vautrez dans la graisse, vous allez m’arrêter ?!

La jeune femme est blessée mais du caisson émane une onde de consolation et d’amour qui l’imprègne à tel point qu’elle rit de bonheur devant les autres qui la regardent sans comprendre. Eléonore ressent une injonction dans son cœur «Je t’attendais. Tu es armée, cours vite défendre tes amis ». Elle n’a pas entendu de voix, et c’est tant mieux, car elle se serait sans doute évanouie ou aurait été persuadée d’être psychotique. La jeune femme lance un regard définitif à Lazarus :

- Nous n’en avons pas fini !

Elle fait un signe à Thierry Gaillard de surveiller la femme et ses acolytes puis court remonter à la plateforme supérieure.

Fin du chapitre 11

Marie-Laure Tena - 16 mai 2018

 

[i] Nouveau Testament – Epître aux Ephésiens – Chapitre 6 : 10-18

[i] Article du Temps.ch – 3 mai 2016 – « La greffe de tête, projet fou d'un docteur Frankenstein chinois ».

[ii] Le système entérique ou cerveau du ventre contiendrait 200 millions de neurones. Le cerveau en tant que tel regroupe environ 100 milliards de neurones.

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