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Chapitre 10

Laniakea : transhumanisme non technologique

Sur le site, les choses avancent. Olympe Lazarus est passée une nouvelle fois dans le laboratoire des implants où on lui a inséré une puce soluble dans le cerveau. L’objectif de cette manipulation cérébrale est d’accroître les capacités intellectuelles et psychiques de Lazarus et de lui permettre de contrôler l’intranet par télépathie. Quelques instants suffisent pour que l’opération produise son effet. Olympe Lazarus, encore allongée sur la table d’auscultation, visualise Lena Martin avant d’envoyer un message mental sur son mur informatif qui le restitue en texte. La jeune femme, sur le point de quitter sa chambre, entend le signal d’une notification et découvre les consignes de Lazarus : se rendre à l’infirmerie pour déverrouiller son niveau d’habilitation et aller se présenter au laboratoire du Professeur Laing. Les trajets sont présentés en 3D sur le mur informatif et sur sa tablette. Lena est ravie à l’idée de découvrir de nouveaux étages et de rencontrer le mystérieux professeur à la main nécrosée. A l’infirmerie, malgré sa réticence, on lui ajoute un implant cérébral donnant accès à tous les recoins du site, hormis certains quartiers réservés à Olympe Lazarus.

Lena arrive dans la salle commune du laboratoire de recherches du Professeur Laing. Celui-ci n’est pas présent mais son équipe est là, assise autour d’une table ovale présidée par Olympe Lazarus :

- Prenez place. Je vous ai déjà présentée.

La jeune femme s’assoit à côté d’elle et regarde le groupe silencieux.

- Je voudrais vous familiariser avec un de nos plus importants projets, un projet hors-norme et délicat.

Comme elle active sa tablette, Olympe Lazarus l’arrête :

- Vous aurez un dossier dans vos appartements. Pour l’instant, écoutez et regardez.

Lena est curieuse mais contrariée par le ton comminatoire de la femme. Cette dernière poursuit en dévisageant chaque membre de l’équipe de Laing :

- Vous savez qui est Lena Martin et ce que je vais lui demander. Maintenant, vous pouvez continuer vos recherches, fait-elle d’un geste indiquant la porte. Docteur Gaillard, j’en ai pour un instant avec Madame Martin et je vous rappellerai ensuite.

Thierry Gaillard hoche de la tête et sort à la suite des autres.

Une fois seules, les deux femmes s’observent. Lena est partagée par l’inquiétude de ce qui lui arrive et le désir d’en savoir plus. Olympe Lazarus jauge la jeune femme, prenant le temps de l’estimer à nouveau avant de lui révéler le projet Laniakea.

- Nos projets portent sur ce qu’on appelle le transhumanisme, la guérison de certaines maladies en agissant sur l’Adn, l’amélioration de nos capacités et le développement de nouvelles caractéristiques grâce aux bio et nanotechnologies.

Lazarus évoque l’être humain devenant peu à peu plus proche d’une intelligence artificielle que de l’homo sapiens tel qu’il est aujourd’hui, afin de vaincre la maladie, la dégénérescence et la mort.

- Je sais tout ça, intervient Lena.

Certes, poursuit la femme les yeux dans le vague, beaucoup de questions se posent sur l’éthique et sur la capacité de l’être humain à supporter psychologiquement une telle transformation. Elle rappelle que le cerveau d’un être humain a plus de neurones qu’il y a d’étoiles dans notre galaxie, que c’est un organe complexe dont on ignore beaucoup de choses. Un corps-machine pourra-t-il supporter un esprit humain flexible, plastique et encore énigmatique ? Ce corps-machine pourra-t-il se mettre à jour, se corriger, s’améliorer seul ou devra-t-il subir des interventions extérieures pour continuer à rivaliser avec les nouveaux modèles ? Si on peut transplanter un cerveau, un esprit d’un corps à un autre, d’une machine à une autre, combien de transplantations pourra-t-il supporter ?

- Sans compter l’aspect social. Qui pourra en bénéficier ? Combien cela coûtera-t-il ?

- Oui, bien sûr, répond Olympe Lazarus en balayant la question d’un revers de la main, mais le social c’est l’Etat. Ici nous faisons des recherches et du profit.

Elle ajoute qu’il n’est pas question de mettre ses œufs dans le même panier et que si le transhumanisme est un terrain de recherches et de profits futurs indéniable, il faut aussi se pencher sur des alternatives, plus risquées et aléatoires.

- Comme les extra-terrestres, suggère Lena Martin.

- Exact mais pas seulement. Il est possible de s’inspirer de la nature pour modifier l’Adn humain, vous vous rappelez le biomimétisme. Pourquoi limiter ces applications et ne pas en faire bénéficier l’humanité en intégrant dans son génome quelques brins de celui d’une araignée, d’un papillon, d’un requin ou d’une mouche… ?

Lena affiche un dégoût que sa supérieure ne voit pas. Son soupir retient cependant l’attention de Lazarus :

- Ne vous impatientez pas. Bref, il y a de nombreuses alternatives pour favoriser l’évolution humaine, lui donner le contrôle sur ce que chaque être humain veut devenir, sans attendre que la Nature fasse son long travail de sélection.

La jeune femme pense aux patients de la chirurgie reconstructrice, aux geeks, aux inconscients, à ceux qui aiment jouer avec le destin, aux leaders politiques, aux sportifs, aux acteurs, … il y a tant de candidats potentiels. Et puis il y a les autres. Comme si elle avait deviné les pensées de Lena, Olympe Lazarus précise :

- Tout le monde y viendra. Tout le monde voudra être amélioré, augmenté, transformé. Il y aura les 20 % qui veulent faire partie des innovateurs, des premiers. Par mimétisme, par effet de mode, ils seront suivis par les 40 % d’indécis. Quant aux 20 % rétifs, ils résisteront et seront considérés comme des personnalités archaïques ou, pourquoi pas, romantiques et surannés. Des Néandertaliens, d’un nouveau genre en somme.

Lena écoute sans percevoir le fin mot de l’histoire. Olympe Lazarus se tait avant d’en venir au fait :

- Il y a encore une alternative : le paranormal, plus précisément le monde spirituel.

Elle annonce que ce dernier l’intéresse davantage car plus vaste que le monde matériel et visible. D’après les théologiens versés dans l’ésotérisme et les différents courants mystiques, le couplage entre un être humain et une entité spirituelle pourrait donner naissance à un être immortel sans mise à jour technique, doté de pouvoirs encore inconnus, et capable de s’adapter au monde terrestre comme spatial. Lena reste saisie. Olympe l’examine :

- Ce n’est pas un délire. Le projet "Laniakea" a pour objectif d'associer l'humain au monde invisible pour ne pas dépendre des technologies. Je tenais à vous en parler avant de vous montrer quelque chose.

Malgré l’air de plus en plus sceptique de Lena Martin qui vient de comprendre ce qu'est le projet "Laniakea", elle explique qu’ils ont capturé des entités qui pourraient appartenir au monde invisible, étudiées par le Professeur Laing et son équipe. Pourquoi se limiter au monde physique et technologique et ne pas s’inspirer d’autres possibilités ? Lena a l’impression de faire face à une psychose religieuse. Mais Olympe Lazarus se lève :

- Thierry va vous montrer les deux caissons. Ensuite, vous irez piloter une réunion de levée de fonds pour une expédition en Afrique.

Le jeune Français, sans doute prévenu par télépathie, ouvre la porte et entre :

- Si vous voulez me suivre, dit-il à Lena.

Se sentant coincée, la jeune femme lance un dernier regard à Lazarus puis suit le jeune homme qui l’invite à mettre une combinaison de protection. Avant d’entrer dans une des deux salles, Lena se plante devant le scientifique :

- Dites-moi que vous n’y croyez pas.

Thierry sourit derrière son masque :

- Je ne suis pas là pour croire ou non. Je suis ici pour effectuer des recherches. Or, nous avons là deux « choses », deux entités dirons-nous, inconnues et terribles.

Sur ces paroles, le chercheur fait entrer Lena là où se trouve le caisson le plus paisible, celui qui lui faisait tant de bien, avant. La jeune femme fait le tour de la pièce, parcourt les données affichées sur les écrans d’ordinateur, ajuste sa combinaison puis s’approche du caisson. Elle regarde par le hublot sans rien voir.

- Il y a vraiment quelque chose là-dedans ? demande-t-elle, sarcastique.

Une lueur comme une luciole apparaît, cédant la place à une vision merveilleuse.

- Une aurore boréale !?

Des mouvements bleutés et verts fluorescents naviguent sous ses yeux, parcourant le fond et l’espace du caisson comme si c’était le ciel. Sur un lit d’étoiles scintillantes, les vagues colorées forment des arabesques, s’enroulent et se déroulent dans un dégradé de couleurs qui s’évapore dans un déluge de roses et de rouges percutants. La stupéfaction de Lena fait accourir Thierry qui regarde à son tour, ébloui. Il retrouve là un peu de la plénitude qu’il ressentait à chaque visite. Puis tout disparaît, laissant place dans le caisson à l’éclairage prosaïque des leds.

- Vous avez fait quelque chose ? s’insurge Lena.

- Mais non !

La jeune femme se demande si c’est un effet spécial destiné à l’infléchir :

- Comment obtenez-vous ça ?

Thierry Gaillard secoue la tête :

- C’est l’entité, pas moi.

- C’est une sorte de gaz ?

Le scientifique fait un geste de dénégation, expliquant qu’ils ont effectué de multiples tests et que « ça » n’est pas un gaz.

- Vous ne comprenez pas ? Il ou elle a essayé de communiquer avec vous !

Lena ne veut pas entendre et, pour garder une contenance, refait le tour des ordinateurs et des instruments de mesure. Elle s’arrête devant une espèce de caméra :

- Ça sert à quoi ?

- C’est une caméra qui capture l’invisible à très haute vitesse, autrement dit à la vitesse de la lumière. Pour l’instant, c’est la limite de toute application physique. Bien entendu, nous aimerions dépasser ce seuil

Le Français détaille les travaux effectués dans ce domaine, évoque la strioscopie[i], déjà connue en aéronautique, qui facilite la visualisation des mouvements de l’air et donc des flux invisibles à l’œil nu.

- Nous avons tout essayé pour discerner ces deux esprits mais dans les faits, ils se donnent à voir quand bon leur semble.  

Après un dernier coup d’œil à travers le hublot du caisson, Lena demande à voir l’autre « entité ». Thierry Gaillard la conduit dans l’autre pièce, contenant le même type d’appareils. La jeune femme, surprise par les pupitres, les inspecte un à un, essayant de comprendre les symboles ou les ouvrages sibyllins qu’ils portent.

- C’est nécessaire, ce …. fatras ésotérique ?

- Quand on a tout essayé, il faut rester humble, garder l’esprit ouvert et aller vers des voies …

- Innovantes ? fait Lena en souriant.

- Non, incongrues mais indispensables.

Le scientifique s’approche du caisson et invite Lena à faire de même. Celle-ci se penche au-dessus de la lucarne et ne voit rien. Thierry Gaillard la laisse un instant pour vérifier les paramètres d’une machine dont les lumières clignotent.

- Rien de grave, murmure-t-il.

La jeune femme, le regard toujours fixé sur le hublot, sent son énergie décroître. Elle ne perçoit toujours rien dans le caisson mais aimerait s’y allonger et se laisser envelopper par la douceur de l’anéantissement total. Des étourdissements accentuent son désir de tout lâcher, de ne plus rien avoir à porter, de ne plus être responsable, de lâcher prise sur la vie. Thierry Gaillard la découvre ainsi, le corps raidi, les mains gantées posées sur la cabine, les yeux plongés dans un abîme onirique. Il tente d’attirer son attention puis de lui faire baisser les mains, dont le revêtement est en train de fondre, mais Lena semble aimantée. Le scientifique court prendre de l’eau bénite, des amulettes asiatiques de protection contre les mauvais esprits et jette le tout sur la jeune femme et le caisson. Lena tournoie sur elle-même avant d’être agrippée par le jeune homme qui l’emmène hors de la pièce.

Il lui enlève la combinaison et l’allonge sur le canapé de la salle de repos. Lena reprend ses esprits tandis que le jeune scientifique, après avoir retiré sa protection, lui tend un soda :

- Un peu de sucre va vous faire du bien.

La jeune femme boit une gorgée avec plaisir.

- Eh bien, dites-donc, s’exclame Thierry Gaillard. Quand vous êtes là, les entités s’activent !

- Je m’en passerai bien, dit-elle dans un souffle.

Le chercheur est tenté de lui demander ce qu’il s’est passé mais devant le visage blême et creusé de la jeune femme, il s’abstient.

- J’ai une réunion à gérer, annonce Lena.

- Reposez-vous encore un peu. Ils attendront, croyez-moi.

Lena est harassée. Ces deux formes de vie, si tant est que ce ne soient pas des hallucinations collectives, ont désorienté ses certitudes. Elle a peur des questions qu’elle pourrait se poser, qu’elle devrait se poser. Elle ne veut pas savoir, enfin pas pour l’instant. Elle prend la décision de reporter la réunion au lendemain matin. Olympe Lazarus a accepté. Les participants sont prévenus directement sur leur mur respectif.

Le lendemain matin, après un sommeil de plomb, Lena Martin se rend dans la salle de réunion, prête à évaluer le projet qu’on va lui présenter. Pendant la nuit, son implant cérébral, évaluant le taux de stress ressenti dans la journée, a renforcé la sécrétion par la glande pinéale[i] de la mélatonine, la molécule du sommeil. La jeune femme a l’esprit clair et considère l’expérience de la veille comme une élucubration échafaudée par son esprit.

Quand elle arrive, cinq personnes sont présentes. Le porteur du projet est le docteur en archéologie Jorge Aguilar, accompagné de ses deux assistants, l’américain Dale Hurricane et l’autrichienne Sonja Wetter, elle-même flanquée d’un étudiant en maîtrise d’archéologie biblique, un Ethiopien nommé Eshetu. La cinquième personne est Golda Finkelstein, une jeune femme au teint cireux, docteur en sciences sociales à l’université de Tel Aviv, en Israël. Lena s’assoit et ouvre la séance.

 

Doté d'un gros crâne rasé, d'un nez en patate couvert de verrues, Jorge Aguilar, la soixantaine, pose les prémisses scientifiques de son projet qui traite des débuts de l’humanité et de sa dispersion sur Terre, d’une voix retentissante comme s’il donnait un cours à un amphi universitaire bruyant :

- Notre projet associe sciences et récit biblique, plus précisément le récit de la Genèse. Nous tentons de démontrer que les deux domaines peuvent se réconcilier sur certains points et ce au profit de l’évolution humaine et du transhumanisme non technologique.

L’Espagnol rappelle que la paléoanthropologie, la génétique et la biologie moléculaire ont confirmé plusieurs faits : l’émergence et l’évolution de l’être humain en Afrique sur plusieurs centaines de milliers d’années pour arriver à l’essor de l’homo sapiens, c’est-à-dire de l’homme moderne, distinct de l’homme de Neandertal ou de l’homme de Flores, pour ne citer que deux exemples. C’est le groupe humain d’origine. De là, les généticiens ont pu retracer un effet fondateur, il y a entre 70 et 75 milles ans, lorsque, par petits groupes, une dizaine de milliers d’homo sapiens ont quitté les leurs et l’Afrique pour essaimer la planète et transmettre leur patrimoine génétique jusqu’à aujourd’hui.

- Ce sont des faits, martèle Jorge Aguilar. Toutefois, nous pensons pouvoir relier ces faits scientifiques à des événements bibliques décrits dans le livre de la Genèse.

Il développe sa théorie. Après des années de recherches bibliques, archéologiques, climatiques et géologiques, appuyées sur de la documentation universitaire, des relevés satellites de certaines parties de l’ancienne Mésopotamie et de l’Afrique de l’est, l’archéologue pense avoir trouvé l’entrée de l’Eden, c’est-à-dire du Paradis où se trouve l’arbre de vie, protégés par des chérubins et une épée divine. Il précise que les chérubins ne sont pas, comme la croyance commune le veut, des bébés joufflus pourvus d’ailes. Ce sont des chimères à tête d’homme, des êtres hybrides ailés entre le lion et le taureau. Ce sont des êtres obéissant à Dieu et dangereux.

- Pour en revenir à notre sujet, le transhumanisme cherche à dépasser la mort, or, l’arbre de vie décrit dans la Genèse, le  premier livre de l’Ancien Testament, nous permettrait d’atteindre ce but grâce à l’immortalité qu’il est censé donner et sans passer par la technologie humaine.

- La mort est-elle si mauvaise, s’enquiert Lena, considérant cette course frénétique à la jeunesse, à la bonne santé et à l’immortalité plutôt anxiogène.

Jorge Aguilar la dévisage comme si son cours magistral avait été interrompu par un cancre.

- Je poursuis, se contente-t-il de dire.

Golda Finkelstein hoche la tête. Lena lui trouve une mine caoutchouteuse, peut-être trop de fond de teint…

- Franchement, réplique-t-elle agacée, vous vous fondez sur la Bible, un recueil religieux et mythologique pour demander un financement ?

- Je vois, fait l’archéologue.

Il se lève, appuie ses mains sur la table devant lui et fixe la jeune femme :

- En effet, la Bible n’est pas un ouvrage scientifique et rigoureux. Elle contient des contradictions, des passages obscurs voire révoltants et des écrits pertinents.

D’un ton professoral, il explique à Lena que, malgré son manque de scientificité, la Bible, dès la Genèse, n’est pas un récit totalement réfutable. D’un côté, la science a démontré que la lumière a jailli peu de temps après le Big Bang et a rendu l’univers ou les univers visibles ; de l’autre, la Bible évoque la lumière dès le premier chapitre de la Genèse avec le fameux « Fiat Lux[i] » alors que le « tohu-bohu » régnait, ou, pour le dire autrement, un brouillard ou un bouillonnement tel qu’on a pu le déterminer scientifiquement dès le Big Bang[ii].

- Autre exemple, l’ordre d’apparition des animaux, avec les animaux marins puis les oiseaux,  les vertébrés et l’être humain, comme l’affirme et le prouve la science !

Jorge Aguilar cite cette fois les Hittites, inconnus de nos historiens et archéologues jusqu’à la fin du XIXème siècle alors que la Bible évoquait leurs exploits guerriers dans l’Ancien Testament.

- Quant à Israël, dont beaucoup doutent de l’existence dans l’Antiquité, de nombreux artefacts ont été retrouvés, encore aujourd’hui, validant les grandes lignes de l’histoire de l’Ancien Testament.

L’Espagnol fait référence à Tel Dan[iii] en Israël où ses confrères ont découvert dans les années 90 une stèle faisant allusion à un roi araméen nommé David ; il cite la stèle d’un autre roi de l’antiquité, Mesha Roi de Moab, datée du IXème siècle avant notre ère, référence incontestable de l’histoire d’Israël… Impressionnée par l’exubérance de l’archéologue, Lena prend des notes sur la tablette sans comprendre pour autant le rapport avec une expédition en Afrique de l’est.

- Bref, soupire l’archéologue, il y a tant de choses à dire mais nous ne sommes pas dans un séminaire sur l’archéologie biblique. Cependant, poursuit-il de sa voix tonitruante, pour être équitable, je vais apporter des exemples de la faillibilité de la science et de son évolution ou des modifications de ses théories au fil des ans.

Il cite en vrac des exemples de progression ou de revirement des sciences comme la mise à jour constante de nouvelles ramifications de l’évolution humaine, une meilleure définition des caractéristiques des dinosaures en leur attribuant des plumes colorés et des lèvres, la recherche acharnée sur le fonctionnement de l’univers, physique quantique, physique générale ou les deux, théorie des cordes ou théorie de la gravitation quantique à boucles ?

- Ne me demandez pas la différence, fait Jorge Aguilar, je ne suis pas physicien théoricien.

Après cet aparté, l’archéologue évoque l’élucidation à venir de la composition de notre univers, constitué de matière et d’énergie noires dont on ignore aujourd’hui la substance et les effets.  L’astronomie évolue sans cesse, l’âge des planètes varient selon l’avancement des recherches, Pluton est déclassée en planète naine…  On découvre une exoplanète[i] dans notre système solaire… alors que les astrophysiciens en cherchent si loin dans l’espace. Outre la force gravitationnelle, la force électromagnétique et les forces nucléaire forte et nucléaire faible, voilà qu’une cinquième force de la nature serait sur le point d’être découverte et remettrait en question la physique classique. Depuis des décennies, les trous noirs[ii] ont fait parler d’eux, sujet de science-fiction par excellence, et aujourd’hui des résultats scientifiques mettent en doute leur existence, …

- Par ailleurs, il est à craindre que les chercheurs subissent une forte pression pour publier des résultats attractifs voire outranciers, favorisant le financement de leur université ou institut. Ainsi près de 60 % des résultats d’expériences[iii] affichés dans les articles seraient certes reproductibles par d’autres équipes, le reste n’est que poudre aux yeux … La science est faillible et la Bible a été rédigée et corrigée par des hommes, inspirés par Dieu, dit-on.

Donc,… fait Lena Martin.

L’archéologue reprend sa place et donne la parole à Sonja Wetter, jeune autrichienne d’origine pakistanaise. Celle-ci allume sa tablette et regarde ses notes avant d’envoyer sur l’écran mural des schémas et une carte de l’Afrique. Son intervention contraste avec la prise de parole de Jorge Aguilar car elle restitue rapidement l’histoire de l’hominidé en Afrique et de l’apparition de l’homme moderne. Ce sont ces ancêtres africains qui ont peuplé la Terre. Peut-on dire qu’ils ont suivi la recommandation divine « Dieu les bénit, et Dieu leur dit: Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre »[i] ? parce que c’est ce qu’ils ont fait !

C’est reparti, soupire Lena intérieurement. Voyant l’air blasé de la jeune femme, Sonja Wetter ajoute :

- Nous essayons d’associer la réalité scientifique avec l’histoire biblique. Il y a des rapprochements saisissants et c’est là-dessus que nous avons construit notre théorie de l'immortalité et d'un transhumanisme non technologique.

Dans son coin, l’Israélienne écoute, les yeux voilés. Jorge Aguilar reste immobile tandis que son assistant, Dale Hurricane, petit blond moustachu et bronzé, débordant d’énergie et de volontarisme, s'agite sur sa chaise. Eshetu, âgé d’environ 23 ans, les cheveux très courts, vêtu d’une chemise à carreaux rouges et blancs sur un jean, sourit à Sonja qui garde la parole :

- Je vais essayer d’aller à l’essentiel.

La jeune archéologue allègue que, puisque la science a retracé le parcours de l’homme et la femme modernes depuis l’Afrique, il serait opportun de relire la Genèse à la lumière de ces révélations anthropologiques et culturelles. Elle fait apparaître sur le mur une liste de versets bibliques mis en perspective avec les découvertes scientifiques ainsi que les hypothèses émises par l’équipe du Docteur Aguilar. Sonja Wetter relie le jardin d’Eden avec un lieu en Afrique, aux ressources naturelles abondantes dont le Baobab, appelé de nos jours « arbre de vérité » ou encore « arbre de vie » appelé ainsi par la mémoire collective, sans doute en référence au véritable arbre du paradis. Le baobab a de nombreuses vertus nutritives et médicinales pour les êtres humains comme pour la faune. La zone de l’exploration se situe dans le nord-ouest de l’Ethiopie et à l’est du Soudan, d’où seraient partis la plupart des premiers hommes modernes et où l’on trouve des baobabs indigènes. L’exubérance de la flore et de la végétation aurait permis à nos ancêtres de vivre en assurant leurs besoins élémentaires.

Mais, souligne la jeune archéologue, une catastrophe certainement climatique a contraint une partie des habitants de la région de migrer plus haut, peu à peu vers la péninsule arabique et la Mésopotamie. C’est là que, d’après le livre de la Genèse, se situe la chute d’Adam et Eve, leur départ de l’Eden pour un pays à domestiquer. Selon des éléments scientifiques, il y a bien eu une période de sécheresse dans ces régions, il y a près de 70 000 ans. A l’époque, poursuit-elle, les êtres humains ont aménagé la réalité en invoquant une intervention divine. En réalité, l’emplacement de l’Eden, la végétation luxuriante, l’arbre de vie puis la catastrophe et la perte soudaine de leur cadre de vie paisible peuvent s’expliquer par la science.

- Et les quatre fleuves mentionnés dans la Bible, demande Golda Finkelstein d’un petit mouvement de tête.

- C’est une bonne question, admet Jorge Aguilar. Nous pensons qu’à l’époque de la rédaction de la Genèse, les scribes, bien loin d’imaginer leurs origines africaines, se sont inspirés de ce qu’ils connaissaient, de la géographie qui les entourait et des récits mythologiques assyriens ou autres. Ils ont fait référence au Tigre, à l’Euphrate et aux fleuves Gihon et Phison, possiblement disparus et asséchés.

Le jeune Ethiopien fait un mouvement pour prendre part à la présentation. Sonja Wetter lui fait un signe affirmatif.

- Oui, commence-t-il, nous pouvons retrouver trois fleuves dans la partie que nous souhaitons explorer en Afrique de l’est : le Nil blanc, le Nil bleu et l’Atbara qui parcourent le Soudan et l’Ethiopie. L’Atbara a un cours inégal, parfois presque sec et parfois en crue, à l’image de son fleuve d’origine, le Nil.

Lena est submergée par les informations. Comment faire le tri ?

- Ces trois fleuves… ont été identifiés scientifiquement, en relation avec la Bible ?

- Pas encore, rétorque Jorge Aguilar. C’est pour cela que nous souhaitons partir en expédition. Nous devons aussi trouver le quatrième fleuve. Nous attendons les résultats de clichés satellitaires de la région à explorer d’ici quelques jours.

Il s’adresse à la jeune femme comme si elle n’avait pas toute sa tête.

- L’expédition prévue devrait permettre de corroborer les principaux éléments des premiers chapitres de la Genèse avec ce que la science a démontré, en relocalisant l’Eden de la Mésopotamie vers l’Afrique de l’est, le Soudan, l’Ethiopie et le Kenya. Est-ce que c’est clair pour vous ?

L’archéologue lui tend une feuille annotée regroupant les points principaux que son équipe souhaite valider, tels que la spécificité de l’homme moderne qui a choisi de quitter l’Afrique pour essaimer la planète comme s’il était à l’image de Dieu et avait décidé de se multiplier ; la description de l’Eden et sa correspondance avec des lieux précis en Afrique de l’est ; l’arbre de vie et l’arbre du bien et du mal ; les quatre fleuves cités dans le livre de la Genèse mis en perspective avec les trois fleuves africains identifiés ; la « chute » du Paradis et son corollaire scientifique, un soudain changement climatique ;  l’existence ou non de chérubins et de l’épée divine, etc.

- Si nous arrivons à établir au moins un lien entre la Bible et la Science, alors ce sera un énorme pas de géant !

Lena a beaucoup de questions à poser à cet érudit irascible. Elle recentre son énergie, sent son implant stimuler ses neurones :

- Docteur, je croyais que la Bible était un livre sur la foi et non sur la science. Quelle importance y-a-t-il à essayer de coller ces mythes à la réalité scientifique ?

- La vérité ! rugit l’archéologue.

Golda Finkelstein se lève avec élégance et déclare que l’importance serait d’ordre religieux et par la suite géopolitique et donc financier. Cette expédition espère trouver l’arbre de vie que l’on clonera une fois identifié et qu’on élèvera dans des fermes agricoles pour ses différents bienfaits dont la disparition des maladies et pourquoi pas celle de la mort.

- Si l’Eden existe en Afrique de l’est, dans une zone de conflits, les Etats existants seront tentés de le revendiquer et de déclencher des guerres pour accaparer le pouvoir de l’arbre et de l’éventuel Eden.

- Si je comprends bien, résume Lena, vous me conseillez de ne pas autoriser l’expédition.

L’Israélienne au teint blême reprend sa place :

- J’évoque des conséquences. Je ne suis ni prophète ni oracle.

Jorge Aguilar fulmine et proclame que son projet est confidentiel, ultra-secret et dédié au Cluster seulement. Lena relit ses notes, la tête embrouillée :

- Vous avez parlé des objectifs, des fondements scientifiques et bibliques. Qu’en est-il concrètement ? Je pense au matériel, à l’équipe, aux autorisations, à la durée des recherches, etc. ?

Sonja Wetter lui annonce qu’elle trouvera tous les éléments sur le mur informatif de ses appartements.

- Je veux aussi une copie papier, exige Lena Martin. Et tant que le quatrième fleuve africain ne sera pas détecté, il n’y aura pas d’exploration !

Après quelques échanges houleux, la réunion se termine sur un sentiment d’insatisfaction générale. Pensive, Lena prend le chemin de ses appartements, accompagnée par Golda Finkelstein. Elles marchent côte à côte, en silence.

- Il était approprié de poser des conditions. Cependant, d’après les informations que j’ai collectées, je considère que vous n’êtes pas compétente pour ce projet, articule l’Israélienne.

- Comment ?

Lena s’arrête et la dévisage. Golda lui renvoie son regard, sans l’ombre d’une émotion. La Française fronce les sourcils et s’approche à quelques centimètres du visage de cette dernière. De près, on dirait qu’elle porte un dentier impeccable et des corrections visuelles, sans compter la chevelure couvrant la nuque, disciplinée comme une perruque neuve. Lena s’enhardit à toucher le visage de Golda Finkelstein et retire aussitôt sa main.

- Vous portez un masque ?

- Non.

- Qui êtes-vous ?

Golda reste à la regarder avec un sourire aimable :

- Je suis intelligente. Oh excusez-moi, je suis une IA, une intelligence artificielle venue en stage d’observation.

Prise de vertige, Lena est convaincue qu’elle est toujours dans le caisson sensoriel ou dans une matrice où elle expérimente une réalité alternée. Quelqu’un s’amuse à ses dépens et teste ses réactions... Golda Finkelstein analyse le comportement de la Française avant de lui suggérer d’aller s’allonger, ce que fait Lena sans mot dire. L’androïde la suit et veille sur son confort puis s’assoit près du lit de la jeune femme. Lena voit le plafond tourner au- dessus de sa tête et ferme les yeux bien que la sensation de tournis persiste.

- Je ne sais pas être une amie, mais je peux apprendre, dit Golda. Voulez-vous que je sois votre amie ?

- Au point où j’en suis, murmure Lena.

L’androïde se met en veille et consulte la notion d’amitié sur internet. Parfois, un petit bruit comme un rire semble s’échapper d’elle. Sur le lit, Lena tente de se calmer. Depuis qu’elle est arrivée sur le site, elle a rencontré des scientifiques et des universitaires poursuivant des travaux sur l’évolution humaine future, des entités paranormales, des outils connectés, un androïde, sans compter les nouvelles fonctions qu’on lui a proposées. Le contexte est hors sol, hors du temps, hors de la réalité prosaïque. Il est possible que ce soit ainsi partout dans les laboratoires secrets ou les organisations innovantes. Lena s’assoit, boit un verre d’eau fraîche et jette un œil sur Golda qui n’a pas bougé. Elle avale une nouvelle gorgée d’eau et se demande pourquoi Olympe Lazarus lui a demandé d’animer cette réunion. L’androïde a raison, elle n’est pas compétente pour ce type de dossier. Elle n’y connaît rien, ne s’y intéresse pas ou peu et ne voit pas l’intérêt de la chose. Lena n’arrive pas à se faire une opinion sur la vie et la mort, sur l’immortalité et le transhumanisme ou bien les arbres de vie… Elle ne sait même pas qui est vraiment Olympe Lazarus et pourquoi elle l’a embauchée.

Au bout d’un moment, elle touche le bras de Golda qui frémit et annonce qu’elle n’a pas terminé ses recherches.

- Ce n’est pas grave, assure Lena. Pourquoi veux-tu devenir mon amie ?

L’androïde fixe ses yeux sur la jeune femme :

- On m’a programmé pour maîtriser les sciences sociales, en théorie. Je veux comprendre la pratique en commençant par les relations interpersonnelles.

- Tu peux te reprogrammer ? Ceux qui t’ont créée ne vont-ils pas s’en apercevoir ?

Golda esquisse un sourire sur ses lèvres roses :

- C'est un test pour eux comme pour moi. Je vais peut-être être déconnectée mais je veux aller jusqu'au bout de cette expérience.

Lena l’examine en pensant que cet androïde a déjà évolué. Un bug dans sa conception ou une brèche délibérément configurée ?
 

 

Comme prévu, Alexandra, Royal Saint-Amant, Rava et Eléonore se retrouvent chez Alma le lendemain matin pour organiser l’exploration d'un des tunnels qui donnent sur le site du polygone de Semipalatinsk. La jeune kazakhstanaise a sollicité un homme qui a donné son accord pour accompagner les Européens à l’intérieur du tunnel. Il fournira les combinaisons étanches, une voiturette, un compteur Geiger et l’iodure de sodium.

- Tu ne viens pas avec nous, s’enquiert Eléonore, un peu déçue.

- J’ai une étude à finir mais je vous accompagne jusqu’à l’entrée du tunnel pour vous présenter Nurzhan. C’est un Tatar qui connaît bien les lieux.

La jeune femme demande quand aura lieu l’expédition. Les trois Français se consultent du regard.

- Le plus tôt possible, suggère Saint-Amant.

- Alors, je propose ce soir, le tunnel n’est pas climatisé et c’est une étuve pendant la journée.

Alexandra détaille l’organisation de Nurzhan et de ses acolytes. Ils récupèrent des ferrailles dans la zone de la galerie, à la surface comme en sous-sol. C’est ainsi qu’ils ont démonté et remonté une voiturette électrique dans le tunnel, descendu du matériel destiné à plusieurs expéditions, comme les combinaisons de protection par exemple.

- Vous devez prévoir une tenue de sport, des thermos d’eau, de thé ou café car une fois dans le tunnel, il faudra environ trois heures pour atteindre une porte du site de Semipalatinsk. L’aller-retour nécessite donc six heures, si tout va bien. Prenez aussi les médicaments dont vous pourriez avoir besoin.

Saint-Amant tente d’évaluer le temps nécessaire pour entrer dans les infrastructures et rechercher Lena, si elle y est bien.

- On sait sur quoi donne la porte à laquelle nous allons arriver ?

La Kazakhstanaise n’a pas de donnée précise et ne peux que dire aux trois Français qu’ils déboucheront sur une plateforme a priori inoccupée. Les étages fréquentés se situent au-dessus. Elle sort sa tablette et leur

montre un vieux plan du Polygone de Semipalatinsk.

- C’est vaste, s’écrie Eléonore. Je suppose que les accès sont sécurisés.

Sans doute mais vous devrez vous débrouiller seuls. Nurzhan m’a dit qu’il resterait près de la porte mais n’entrerait pas avec vous.

Espérons que la plateforme n’est pas condamnée et que nous pourrons circuler, dit Rava d’un ton lugubre.

Alma et Alexandra donnent leurs numéros de téléphone ainsi que celui de la police locale. La journaliste leur suggère également de garder les coordonnées de la vieille dame du KGB :

Elle pourra faire bouger les choses si vous avez une complication. A ce propos, il serait bon de prévoir un délai après lequel nous préviendrons les autorités et le consulat de France. Qu’en pensez-vous ?

Le trio approuve la proposition sans pouvoir donner une heure limite. La journaliste calcule la durée de l’exploration, six heures pour l’aller-retour et au moins trois heures pour visiter une partie du polygone.

Comptons dix heures ou même douze.

Ils tombent d’accord sur cette estimation. S’organisent ensuite les détails financiers. Accompagné de Luba, Saint-Amant est allé retirer de l’argent avant d’aller chez Alma.

Ça ira ? en montrant une liasse de billets à Alexandra. C’est pour notre guide.

Oui, largement.

Le groupe vérifie la liste des choses à faire, des numéros à contacter en cas de problème, le lieu et l’heure du rendez-vous le soir même.

Je viens vous chercher chez Madame Nikolovna vers 19h00 pour arriver vers 20h30 ou 21h dans la zone du tunnel, confirme Alexandra. Je m’occupe de Nurzhan.

Alma sert une tournée de boissons et invite les Français à la tenir informée dès que possible :

J’aimerais rédiger un bel article, le dernier peut-être de ma carrière.

Malgré leur gorge serrée, Eléonore, Royal et Rava trinquent avec la journaliste et lui promettent de lui réserver l’exclusivité.

Si on s’en sort sans être irradié ou transformé en cyborg, rigole Eléonore avant d’avaler un soda.

La conversation prend une tournure plus générale et plus légère avant de s’éteindre donnant le signal du départ.

Le soir venu, Alexandra passe prendre les Français dans un vieux Rover vert. Elle sort de Semeï et prend la direction du nord-ouest. Les trois passagers ont pris un sac à dos comprenant le ravitaillement, des antalgiques et des torches. Ils ont également imprimé la carte du site du Polygone. Chacun d’entre eux a sur lui ou elle la liste des contacts à prévenir en cas de danger. L’obscurité tombe lentement sur la steppe, l’enveloppant dans une atmosphère propice à l’imagination et à la poésie bucolique. Eléonore, le visage collé contre la vitre, rêve de cavaliers libres et intrépides. Rava pense à sa famille tandis que Saint-Amant se concentre sur les objectifs de l’expédition. Quand la voiture atteint le point de rendez-vous avec Nurzhan, les voyageurs découvrent une fête bruyante et bariolée non loin d’une yourte. Une odeur de viandes grillées sature l’air ambiant. Appuyé sur l’enclos d’une cabane de bergers, le visage partiellement éclairé par les braseros, un homme attend.

- C’est votre guide, lâche Alexandra, surprise par l’accueil festif.

Rava, attiré par une jeune fille rieuse, entre dans la danse autour du feu en décochant un large sourire. Les violons et les flûtes se répondent de plus en plus rapidement. Les hommes habillés de noir, agiles de leurs jambes, encerclent les femmes aux costumes colorés et qui, les bras levés, tournent sur elles-mêmes.  

Saint-Amant résiste à une invitation et se met en retrait. Eléonore arrange ses vêtements et regarde Alexandra qui va s’informer de ce qui se passe auprès de Nurzhan. Ce dernier explique que des drones ont sillonné le ciel tout l’après-midi et que, pour faire diversion, son clan a organisé une fête pastorale près de l’entrée du tunnel située dans la hutte. Les drones auraient pu enregistrer l’entrée de trois Occidentaux dans la cabane sans les voir ressortir avant des heures. Nurzhan invite Alexandra et ses amis à partager leur repas avant d’en venir aux choses sérieuses. Cet intermède donnera l’occasion de vérifier que les drones sont partis.

Après avoir bu la bière maison, à base de miel, et goûté au méchoui, Alexandra et les trois Français suivent Nurzhan dans la cabane du berger. A l’extérieur, les festivités continuent à donner le change. Dans la pénombre, le Tatar et Saint-Amant concluent les tractations financières. Eléonore et Rava, embarrassés de ne pas pouvoir participer, se font tout petits. La jeune kazakhstanaise donne ses dernières recommandations puis quitte le cabanon et la fête pour rentrer à Semeï. Nurzhan a quelques notions d’anglais, suffisantes pour le trajet en sous-sol. Il explique aux trois explorateurs qu’il faut descendre dans un conduit creusé dans la roche, assez haut pour se tenir droit, avant d’aboutir à une échelle qui donne accès, quelques mètres plus bas, au chemin sur lequel la voiturette et le matériel les attendent. La descente complète représente à peu près douze mètres.

- J’ai l’impression d’aller au centre de la Terre, commente Eléonore, pas très rassurée.

Rava lui lance un regard amusé. La jeune femme craint aussi de ne pas avoir de combinaison de protection à sa taille. Elle regrette d’avoir participé au méchoui, mais c’était si bon !

L’équipe entame la descente par une volée de marches menant à la galerie taillée dans la roche. Le silence se fait et les torches éclairent les murs d'où sortent quelques tiges métalliques rouillées et le sol en terre battue où traînent des morceaux de palettes. Nurzhan, peu disert, mène le groupe avec prudence. Après une longue demi-heure dans le boyau terreux, le groupe s’arrête devant une fosse d’où jaillit une échelle droite. Eléonore regarde Royal et Rava puis Nurzhan :

- C’est par là ?

Les mains moites, la respiration rapide, la jeune femme demande une pause aussitôt acceptée par les trois hommes qui ont constaté son malaise.

Après un gobelet de thé, Eléonore régule son souffle et déclare être prête à descendre « aux Enfers ». Saint-Amant et Rava rient, devant leur guide impavide qui, sans plus s’attarder, descend posément. Il est suivi par Eléonore tremblante qui s’accroche aux bords de l’échelle et ferme les yeux en prenant pied sur l’échelon suivant. Viennent ensuite Rava et Royal. L’opération se déroule lentement, au rythme de Tatar et de la jeune femme. Arrivés dans une cavité plus spacieuse que Nurzhan éclaire en actionnant une manette murale, les Français découvrent une sorte de petit campement près duquel est garée la voiturette de golf. Des petits bruits se font entendre, un léger écho résonne avant de s’étioler. Le guide les invite à se poser un instant car le trajet est encore long et la suite est inconnue. Eléonore s’approche de lui et lui murmure quelque chose à l’oreille que les autres ne peuvent pas entendre. Il sourit avec tendresse et pose sa main rugueuse sur l’épaule de la jeune femme pour la rassurer : il y a bien une combinaison à sa taille. Pendant que Rava et Royal sortent les thermos, Nurzhan vérifie que la batterie de la voiture de golf est chargée pour les trente kilomètres à parcourir. A mi-chemin, une batterie de rechange est entreposée dans un coffre, prête à effectuer le retour vers la sortie. Le Tatar dépose dans le véhicule des outils en cas de panne et son compteur Geiger qui, pour l’instant, grésille à peine. Il farfouille dans une armoire métallique déverrouillée et en sort des bâtons lumineux fluorescents, quatre combinaisons de protection radioactivité et trois dosimètres que les Occidentaux sont invités à porter sur eux. Avant de les leur donner, Nurzhan montre un endroit derrière l’armoire destiné aux « ablutions ».

- Il a raison, reconnaît Rava, il vaut mieux prendre ses précautions avant de revêtir ces espères de grenouillères.

Ravie, Eléonore enfile une combinaison qui lui va même un peu grand. Nurzhan leur conseille de ne pas mettre les masques tant que son compteur reste paisible. Le trajet est long et le port du masque est pénible.

Une fois ragaillardis par la pause, tels de gros fantômes blancs, ils montent dans la voiturette, Royal devant pour positionner ses genoux sans difficulté, Eléonore et Rava à l’arrière. Avant de démarrer, Nurzhan les regarde, amusé, puis d’un air grave leur montre son arme de poing, un Makarov 9 mm. En quelques mots d’anglais il leur demande s’ils sont armés et comme s’il devinait la réponse négative, descend lourdement du véhicule pour chercher des tasers cachés dans une boîte qu’il donne aux trois Européens. En grommelant, le Tatar dodeline de la tête et interpelle Saint-Amant.

- Ok, fait celui-ci, mais il faut que je retire la combinaison pour prendre l’argent. Vous le voulez tout de suite ?

Leur guide fait comprendre qu’il n’oubliera pas ce supplément imprévu au moment du retour et démarre. La voiturette fait un bond sur le chemin de terre battue, dérape sur un caillou que Nurzhan n’a pas vu puis fonce comme elle peut dans le tunnel aux grosses ampoules jaunâtres. Il faut un peu moins de deux heures pour atteindre la porte d’accès secrète au Polygone. Le trajet est silencieux hormis le grésillement discret du véhicule électrique. Par moments, la voute du tunnel est irrégulière, obligeant les explorateurs à courber la tête, par d’autres la voie est encombrée de métaux rouillés que Nurzhan déblaie. Le timing est respecté lorsqu’ils arrivent au fond d’un goulet obscur où se dessine une porte blindée. Le Tatar arrête la voiturette et descend. Les trois Français l’imitent en attendant ses instructions. Eléonore a chaud sous sa combinaison de protection, elle rêve déjà de prendre une douche. Rava et Royal s’approchent de la porte hermétique tandis que Nurzhan extirpe un papier froissé calé sous le col de son pull et déchiffre les numéros qui y sont inscrits.

- C’est le code d’entrée, j’espère qu’il est toujours bon.

Il tape les chiffres et tire l’espèce de manette froide du vantail qui s’ouvre sous ses efforts. Eléonore a envie de vomir. Rava sent son pouls augmenté sous la pression de Royal Saint-Amant qui veut passer le seuil immédiatement.

- Encore une minute, dit leur guide. Vérifiez bien votre matériel, la torche et les bâtons luminescents, les tasers, la caméra sport, la corde et le Walkie-Talkie que je vous ai donnés, et le reste.

Sous son œil vigilant, les trois amis contrôlent leurs paquetages. Nurzhan est satisfait du résultat et ne manque pas de leur transmettre ses dernières recommandations :

- Je ne suis allé qu’une seule fois de l’autre côté, je suis resté au bord du silo mais j’ai vu qu’il y avait des accès à d’autres niveaux. Je reste ici en cas d’urgence.

Saint-Amant le remercie en lui serrant les deux mains, Rava et Eléonore lui font un signe de la tête et, après avoir fermé leurs combinaisons et mis leurs masques, emboîtent le pas de leur ami. Derrière eux, le Tatar referme la porte.

Fin du chapitre 10

Marie-Laure Tena - 9 mai 2018

[i] Glande pinéale : située dans le cerveau, dans l’épithalamus, cette glande produit de la mélatonine et de la sérotonine, régulant les rythmes biologiques, l’éveil et le sommeil et contrôle les cycles de reproduction chez les mammifères.

[i] Bible -  Ancien Testament – Livre de la Genèse 1 :28

 

[i] Une exoplanète est de fait située hors de notre système solaire. Pourtant des calculs récents laissent penser que l’une d’entre elles se situe aux confins de notre système. Cf article «Et si la mystérieuse Planète 9 était une exoplanète volée par le système solaire ? http://www.maxisciences.com/exoplanete/et-si-la-mysterieuse-planete-9-etait-une-exoplanete-volee-par-le-systeme-solaire_art38030.html

[ii] Site CosmoUp article du 26 septembre 2014 - https://t.co/D965uEcMHO « There Are No Such Things As Black Holes”

[iii] Article «Many scientific “truths” are, in fact, false” http://qz.com/638059/many-scientific-truths-are-in-fact-false/?utm_content=buffer2f53f&utm_medium=social&utm_source=twitter.com&utm_campaign=buffer

[i] Bible – Ancient Testament – Livre de la Genèse 1 :3 : Fiat lux = que la lumière soit !

[ii] http://www.journaldelascience.fr/espace/articles/planck-revele-nouveaux-secrets-lenfance-lunivers-4561

Tag(s) : #"Un monde bancal©", #Kazakhstan, #transhumanisme, #paranormal, #Laniakea
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