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Chapitre 8

4,5,6 à Semipalatinsk - Pire

James Clark, la cinquantaine trapue, le visage fripé sans doute par les fouilles sur le terrain, vêtu d’une chemise à carreau et d’un jean, semble prêt à frapper son interlocuteur. Ce dernier, Marc Yellowstone, plus jeune, châtain, grand et maigre, porte un costume noir et ressemble à un croque-mort. Ils se tiennent face à face dans la zone réservée aux combats. Lena va vers eux, tout en se tenant à une distance raisonnable :

- Bonjour.

Comme personne ne lui répond, elle hausse la voix :

- Bonjour. De quoi êtes-vous en train de parler ?

Le jeune théologien balance un des sacs de frappe à la tête de James Clark qui le lui renvoie. Lena se demande s’ils vont finir ou non par se battre. Au bout d’un moment, ils abandonnent la lutte.

- Je ne vais pas me bagarrer pour quelque chose qui n’existe pas, dit le paléontologue.

- Quant à moi, ce ne serait ni bon pour mon karma ni très chrétien. Et puis j’ai faim !

Les deux hommes se regardent et tombent d'accord pour aller à la cafétéria. Sur le point de quitter la salle, ils se retournent vers Lena :

- Alors, vous venez ?

La jeune femme, l’esprit confus mais l’estomac vide, se joint aussitôt à eux .

- Comme ça, vous vous appelez Lena, demande Marc Yellowstone sur un ton enjoué.

- Oui et vous, vous vous disputez souvent ?

- Oh oui !

La réplique de James Clark a fusé dans un gros rire. Finalement, ils arrivent à la salle de restauration collective qui regroupe, à cette heure-là, près de cent personnes. Lena suit ses deux nouveaux amis et prend un plateau, comme dans toute cantine d’entreprise. Elle choisit du chou rouge aux pommes et va s’assoir à une table à côté de Clark et de Yellowstone. Ce dernier boit un verre de vin, s’essuie les commissures des lèvres, et poursuit son laïus :

- James ne croit qu’en la science et en la matière. Tout le reste n’est que sottises et balivernes.

Le paléontologue qui s’attaque à un demi-poulet rôti modère les propos de son collègue :

- Oh, n’exagérons pas. Mais tout doit pouvoir être expérimenté, prouvé, testé, validé par des protocoles rigoureux et scientifiques.

- Et l’amour ? conteste le théologien. Et il se met à citer l’Apôtre Paul dans sa lettre ou épître aux Corinthiens[i] :

- L’amour est patient, l’amour est serviable, l’amour n’est pas envieux, il ne se vante pas….

Devant l’exaspération de James Clark et l’apathie de Lena, il accélère :

- Il supporte tout, il fait confiance en tout…

- Oui, oui, on connaît.

Marc Yellowstone s’arrête pour mastiquer une pomme de terre à l’eau avant de lever sa fourchette en direction du paléontologue :

- L’amour existe, vous le prouvez comment ? Scientifiquement parlant, hein ?

- Des émanations chimiques et des impulsions électriques du corps et du cerveau…

Celle qui vient de prononcer ses paroles est une jeune asiatique, portant encore sa blouse blanche par dessus un ensemble pantalon orange foncé, les cheveux longs jusqu’aux épaules.

- Je vous présente Saejin, une collègue venue de Corée du Sud. C’est une physicienne remarquable, affirme James Clark.

Lena Martin la salue en silence, de plus en plus admirative par les parcours universitaires de la tablée.

- Tout est matière ou originaire de la matière, ajoute la coréenne en regardant le théologien. Par exemple, en physique quantique et selon le principe de Landauer[ii] l’information serait de la matière et non quelque chose d’immatériel.

- Ça reste encore à confirmer, non ? répond le théologien en terminant sa carafe de vin.

Lena a fini de manger mais les échanges à table et le bruit de la salle lui tournent la tête.

- Vous vous intéressez aussi à la physique quantique, demande-t-elle à Marc Yellowstone.

- Je m’intéresse à tout.

- Donc à rien, le contredit le paléontologue en rigolant.

Saejin mange rapidement et les quitte pour retourner à son travail. Lena promène son regard sur les gens attablés, tous affairés à argumenter.  A part, deux hommes mangent en silence.

- Et eux, vous les connaissez ?

James Clark et Marc Yellowstone lorgnent dans la direction indiquée par la jeune femme.

- Hm, fait le paléontologue, je connais l’un d’entre eux, celui avec la main atrophiée. C’est le professeur Laing. Il travaille à un projet classé 9.

- Ça veut dire quoi, « 9 » ?

- Top secret, confidentiel, for your eyes only, etc., réplique le théologien. Je devais faire partie de l’équipe et puis j’ai été recalé, je ne sais toujours pas pourquoi.

Le paléontologue explique que l’homme est un biologiste moléculaire de renom qui s’adonne à ses recherches jours et nuits.

- On n’en sait pas beaucoup plus.

Le théologien va chercher des cafés et, quand il revient, brocarde son collègue :

- Les scientifiques ont toujours eu des prises de positions. Croyez-moi, ajoute-t-il en s’adressant à Lena, ils ne sont pas neutres. Alors, James, qu’est-ce que la scientificité ?

Avant que ce dernier n’ait le temps de répondre, Marc Yellowstone, l’œil turbulent, l’index droit levé, relève que les scientifiques défendent leurs points de vue par des affirmations non étayées.

- La plupart, par exemple, vont alléguer de la non-existence de Dieu. C’est un point de vue qui ne peut pas être prouvé, ce n’est pas scientifique mais dogmatique et non rationnel.

En s’asseyant, le théologien poursuit, à l’insatisfaction du paléontologue :

- La scientificité, c’est la capacité objective, en dehors de toute idéologie, de pouvoir réfuter une théorie.  Ainsi, l’existence ou non de Dieu… ne peut être réfutée. L’affirmation de l’existence de Dieu relève de la foi, de la croyance et bien sûr de l’expérience spirituelle.  Et la non-existence divine relève tout autant de la métaphysique car tout aussi non réfutable. Le mystère reste entier. Et je trouve ça passionnant !

Son ami soupire bruyamment :

- Après l’Apôtre Paul, c’est Karl Popper[iii]… Espèce d’« Irritator[iv] » !

Les deux hommes se fixent en silence. James Clark se lève, prend son plateau et se penche vers Lena :

- Vous croyez en Dieu ?

- Pas du tout.

Narquois, il sourit à Marc Yellowstone qui se lève à son tour. Tous deux quittent la restauration, sûrement pour retourner au défouloir. Lena boit lentement le café, épuisée par un tournoiement d’idées et de questions dans sa tête contractée. Se levant péniblement, la jeune femme retrouve le chemin de sa chambre, grâce à sa tablette dernier cri.

 

A Semeï, Éléonore s’est fait déposer à la bibliothèque par Luba, qui a rédigé un mot en russe pour le personnel de la bibliothèque, l’appelant à bien vouloir aider la jeune française dans ses recherches. Munie de cette recommandation, cette dernière entre dans le bâtiment à l’atmosphère feutrée malgré la présence de nombreux étudiants et lecteurs. La jeune femme s’installe à une longue table en bois ciré, pose ses affaires, allume la lampe verte de bureau et cherche à qui s’adresser. Elle hèle une personne qui lui semble faire partie du personnel mais celle-ci lui lance un regard sévère et un chut comminatoire. Un jeune barbu aux châtains clairs et aux dents mal implantées, assis à deux tables devant elle, se retourne et lui sourit. Elle lui retourne son sourire et grimace pour exprimer son désarroi. L’étudiant barbu marque la page de l’ouvrage touffu qu’il parcourait et vient vers Éléonore. Rapidement, il comprend qu’elle est française et lui propose de communiquer dans un mélange de franglais. Elle ne sait pas ce qu’elle peut lui révéler mais elle lui sait gré de son intervention. Semeï est loin d’être une simple ville perdue dans la steppe d’Asie centrale, c’est une ville industrielle et universitaire de renom. Ainsi, la plupart des archives, journaux, témoignages, ouvrages anciens, textes poétiques ont été numérisés. Leonid emmène Eléonore vers les stations informatiques disponibles derrière un grand rayon de livres décoratifs. Ils s’assoient tous les deux à un poste.

- Je ne voudrais pas vous « disturb », commence la jeune femme en souriant.

- No problem, répond l’étudiant en quatrième année, spécialisé dans l’histoire des ethnies d’Asie Centrale.

Malgré un sourire plein de dents mal alignées, son regard brille de sagacité. Ils se mettent au travail en partant sur les mots ou expressions-clé comprenant « Olympe Lazarus », « Lazarus », et « Laniakea ». Les numéros numérisés des journaux online, comme Kazinform, Kazpravda ou Zakon, traditionnels et nationaux tels que le « Times of Central Asia », « Caravan » ou bien la « Voix de la République », journal indépendant interdit depuis 2012 à la demande de Nazarbaïev, ne donnent pour l’instant aucun renseignement, que ce soit dans leur version kazakh ou anglaise. Leonid s’agite sur la chaise, lève la tête comme pour examiner les éclairages. Eléonore sort une bouteille d’eau minérale et commence à boire. Le jeune homme esquisse un sourire avant de sortir de sa sacoche un thermos de café.

- Tea only, remercie la jeune femme.

Leonid boit deux tasses de café puis réfléchit. Il connaît quelques journalistes locaux, des anciens, qui devraient être à même de les renseigner s’il y a quelque chose, un secret, quelque chose de confidentiel, un projet du gouvernement actuel ou de l’ancienne URSS. Éléonore est ennuyée de devoir quitter les murs rassurants de la bibliothèque. Elle appelle ses amis pour les prévenir qu’elle va à la rencontre de journalistes, sans savoir où exactement.

Moyennant finances, Rava et Royal ont loué la voiture de la grand-mère et se sont dirigés vers l’aéroport. Quand il apprend qu’Éléonore part avec un inconnu dans un coin non identifié de Semeï, ville de plus de 300 000 habitants, Saint-Amant, qui est au volant, se met à râler :

- C’est la première à avoir peur et à nous recommander de ne pas nous séparer et elle part avec le premier venu qui lui sourit !

Rava se moque :

- Elle vient de nous envoyer la photo de « Leonid », si tu voyais ses dents ! D’après ce qu’il lui a dit, il étudie les ethnies locales.

Saint-Amant soupire et accélère. Ils arrivent à l’aéroport de Semeï qui dessert aussi bien l’intérieur que l’international et en particulier les pays limitrophes du territoire comme le Kirghizstan situé bien plus au sud. Les deux hommes demandent à un des comptoirs d’une compagnie aérienne où se trouve le terminal pour les vols privés. La jeune femme, eurasienne, jolie et très maquillée, leur désigne un employé de l’aéroport vers lequel ils se dirigent. Le préposé, parlant peu l’anglais, les accompagne vers le terminal concerné. Le ciel est bleu et l’air vivifiant.

Sur le tarmac, un jet attend. Rava s’avance sur le terrain, fait le tour de l’avion, se hisse pour regarder à l’intérieur. Il n’y a pas personne.

- On ne sait même pas si c’est celui-là, remarque Royal qui a vu un technicien rôder non loin.

Il l’interpelle et lui explique qu’il voudrait louer les services du pilote d’Olympe Lazarus. Sur le moment, l’homme ne semble pas comprendre et fronce les sourcils. De carrure épaisse, les muscles saillants, il donne l’impression d’être sur le point d’asséner des coups. Rava arrive et lui tend une liasse d’euros. Le technicien jette un regard intéressé mais hésite encore. Rava ajoute des billets et ce geste finit de convaincre l’homme. Lentement, celui-ci dit ne pas connaître de femme du nom de Lazarus mais il a vu un pilote rentrer dans le Salon VIP et ne plus en sortir. D’habitude, termine-t-il, il est déconseillé à tous d’entrer dans la zone de repos réservée aux passagers des vols privés. Comme Rava lui demande où est cette pièce, il explique le chemin à prendre par de nombreux gestes nerveux puis s’en va. En recoupant ce que chacun d’eux a compris, Saint-Amant et Rava finissent par découvrir la zone VIP dédiée aux vols privés. La porte est fermée à clé et non loin un garde armé leur lance un regard peu amène. Royal se hasarde à parler au cerbère qui ne répond pas. Saint-Amant essaie en français, en anglais, esquisse ce qu’il connaît en russe, rien n’y fait. Au bout d’un moment, le garde, excédé, lui montre son arme et parle en russe d’un ton martial.

- Il faut qu’on entre là-dedans, insiste Rava. C’est une piste possible pour retrouver Lena !

Royal Saint-Amant opine de la tête et cherche une nouvelle idée. Déterminés à trouver une solution, les deux hommes vont s’assoir non loin et attendent.

 

A la sortie de la bibliothèque, Leonid défait le cadenas de son vélo. Éléonore espère qu’il ne va pas lui proposer de monter sur la selle, elle est sûre qu’avec son poids, la bicyclette s’effondrerait. Elle est une fois de plus gênée par un acte simple de la vie. Mais le jeune homme a tout prévu et demande à un de ses copains de lui prêter son vélo pour quelques heures, ce que ce dernier fait volontiers.

- Il dit toujours oui, dit Leonid en montrant son ami qui s’éloigne à pied. Il n’habite pas loin.

Éléonore prend son courage et son souffle à deux mains et s’assoit sur l’engin avant d’activer le pédalier. Elle suit le jeune Kazakhstanais qui roule sur la route, sur les trottoirs et fait signe aux piétons de s’écarter. A tout moment, elle s’attend à chuter ou à percuter quelqu’un. Après avoir quitté l’avenue et pris deux ruelles en sens inverse, Leonid s’arrête devant un immeuble gris et fait signe à Eléonore de garer son vélo. Il désigne une fenêtre située au 2ème étage :

- Here. C’est un ancien journaliste. Il est à la retraite. His name is Piotr Garanine.

Ils montent l’escalier gris foncé à la rambarde peinte en rouge. Leonid toque à la porte qui s’entre-ouvre après une longue minute. Leonid salue Piotr et lui présente Eléonore. Méfiant, Garanine attend de connaître la raison de cette visite intempestive. L’étudiant avoue qu’il aurait pu téléphoner avant mais sa spontanéité légendaire a pris le dessus.

L’homme affiche un air blasé et exténué. Il lorgne sur Eléonore, sonde Leonid, puis les fait entrer dans le petit appartement vétuste. Dans la cuisine où ils s’installent, ça sent le chou et la pomme de terre. Une bouteille de vodka est ouverte et un verre traîne sur la toile cirée défraîchie. On comprend vite que Piotr Garanine vit seul, d’autant qu’il n’est pas rasé et qu’il porte une robe de chambre en pilou ouverte sur un pantalon de pyjama et un débardeur. Pourquoi faire des efforts lorsqu’on n’a peu ou pas de visites et que la retraite est chiche. Leonid donne des éléments sur les recherches qu’effectue Eléonore et évoque Olympe Lazarus. L’ancien journaliste grimace et répond que cela ne lui dit rien.

- Un autre Lazarus, peut-être, suggère la jeune femme. Et Laniakea ?

L’étudiant traduit mais Garanine se tait. Il observe Eléonore et demande si elle est américaine, si c’est une espionne, une journaliste ou autre ? Quand elle découvre ce qu’il vient de dire, Eléonore est interloquée et réplique avec véhémence qu’elle cherche à aider une amie en difficulté. Un silence se fait et la jeune femme comprend qu’ils sont dans une impasse. Soit le journaliste ne sait rien, soit il se tait pour des raisons obscures, l’argent, la peur, la xénophobie, la misogynie…

Eléonore et Leonid prennent congé et se retrouvent près de leurs vélos, déçus.

 

- Je suis embarrassé, fait l’étudiant, j’étais sûr qu’il pouvait nous aider.

Il lève la tête vers le deuxième étage et découvre que son contact les observe derrière les rideaux.

- No problem, assure-t-il, j'ai un autre name et je suis sûr que nous aurons des informations.

Éléonore remonte sur la bicyclette, le coccyx douloureux :

- C’est loin d’ici ?

- Oh non, trois rues.

Leonid enfourche son vélo avec un grand sourire et repart de l’avant. La jeune femme, secouée par une bourrasque, cherche son équilibre puis se lance à la suite de son guide. Ce dernier ne lui a pas précisé que les trois rues sont plutôt de larges voies ventées. Après avoir lutté tête baissée contre les picotements de l’air, Eléonore manque de tomber lorsqu’elle pose le pied à terre devant un immeuble plus récent et plus haut.

- Alma habite au dernier étage.

- Il y a un ascenseur, souffle Eléonore qui se demande si elle n’est pas en train de suivre un entraînement pour les prochains JO.

Leonid rigole et l’entraîne avec lui. Dans l’ascenseur, ce dernier appelle son amie journaliste pour éviter de recevoir une douche froide, comme avec Garanine.

- Elle est available, s’exclame l’étudiant barbu sortant de la cabine.

La porte ouverte à moitié, Alma se tient sur le pas de la porte et les fait rentrer dans son appartement à la décoration contemporaine. C’est une femme d’une soixantaine d’années, blonde avec de nombreuses mèches blanches et grises. Vêtue d’un pantalon noir et d’un pull gris, Alma a les cheveux à hauteur d’épaules, retenues en arrière par une large barrette. Elle tient à la main droite une cigarette bien entamée, à la déconvenue d’Éléonore qui camoufle son nez dans son écharpe. La journaliste, encore en activité, les invite à s’assoir dans le canapé de cuir noir au-dessus duquel un tableau composé de lignes rouges et noires est suspendu. Elle leur propose quelque chose à boire et ses deux invités acceptent une tasse de thé. Une fois les obligations sociales remplies, Alma s’assoit à la table ronde près de la fenêtre et jette son mégot dans un cendrier à moitié vide.

- Vous êtes sur une enquête, lance-t-elle en anglais à Leonid. Tu as besoin de quoi ?

L’étudiant présente Eléonore en insistant sur le fait que ce n’est pas une espionne et donne à Alma les mêmes informations qu’à Piotr Garanine.

- Celui-ci !

La journaliste secoue la tête en traitant Garanine de péteux. Plus à son aise, Éléonore demande si elle sait quelque chose sur Olympe Lazarus. Les sourcils froncés, la bouche arquée en une moue dubitative, Alma réfléchit :

- Mais ça concerne qui et quoi, exactement ?

- Un groupement, un cluster je crois, dit Eléonore.

- Hm, mon cerveau a besoin de temps pour retrouver l’info. En attendant, je vous offre une autre tasse de thé, une bière, une vodka ?

Ils passent un bon moment à discuter de la Russie, du Président kazakh, de l’Europe et des différents conflits sur la planète. Alma, une cigarette dans une main et un biscuit dans l’autre se souvient :

- En 2014, à New-York, j’ai couvert la signature d’un ajout au protocole de Semipalatinsk sur les armes nucléaires entre les grandes puissances nucléaires, dont la France  dit-elle en désignant Eléonore, et cinq pays de l’Asie centrale dont le Kazakhstan.

La journaliste évoque aussi la prise de parole du Président kazakh à Washington en 2016 sur la non-prolifération des armes nucléaires et sur la poursuite de la paix dans le monde. Un très beau manifeste… mais des mots. Leonid est heureux de voir Alma discuter avec sa nouvelle amie française et constate que cette dernière est ravie. Éléonore profite de ce qu’Alma va dans la cuisine pour se pencher vers Leonid :

- Elle est malade, non. Un cancer ?

- Oui, généralisé, murmure-t-il l’index sur les lèvres. C’est souvent comme ça à Semeï.

Interloquée, la jeune femme s'enquiert :

- Comment ça ?

Leur hôtesse revient avec une autre boîte de biscuits et des bières puis s’installe lourdement dans un fauteuil. Elle ferme les yeux, les rouvre et affiche un pâle sourire.

- On devrait peut-être partir, lâche Eléonore.

- Non, non, votre visite me fait du bien. Mais mon corps exige un peu de repos de temps à autre pour rechercher ses batteries.

La tranquillité des lieux donne à chacun la possibilité de sombrer dans une confortable torpeur. Leonid repense à la dernière session de l’Assemblée des Peuples du Kazakhstan qui s’est déroulée à Astana le mois précédent. L’esprit d’Éléonore flotte après tant d’exercice physique. Un doux ronflement les surprend. C’est Alma qui s’est enfoncée dans une micro-sieste mais dont les yeux ouverts reflètent maintenant une énergie nouvelle.

- Allons !

Elle se lève, saisit un long châle qui traîne sur une chaise et dans lequel elle s’emmitoufle,  allume une cigarette et d’un coup de menton s’adresse à la jeune française :

- Que savez-vous de Semeï ? Pourquoi êtes-vous venue ici, à Semeï ?

Éléonore répète qu’ils cherchent une de ses amies, française aussi, enlevée par des gens qui ont atterri à l’aéroport de la ville. Depuis, ils ont perdu la trace de leur amie.

- Qu’est-ce qu’ils sont venus chercher à Semeï ? Pour quoi l’emmener ici ? s’interroge la journaliste, qui fait des va-et-vient dans le salon, les yeux fixés sur le sol. 

- Semeï est la clé, finit-elle par dire.

Alma se tourne vers Eléonore :

- Que savez-vous de cette ville, de cette région, du polygone ?

Se sentant prise en faute, la jeune femme bafouille.

- Bien, soupire la journaliste, nous allons repartir de zéro. Je vais vous faire un topo sur Semeï et peut-être cela vous donnera-t-il des indices.

- Pourquoi pas, approuve Eléonore sous l’œil satisfait de Leonid.

La femme fait le tour du salon, regarde par la fenêtre le ciel bleu puis s’assoit sur une chaise qui l’aide à soutenir son dos douloureux :

- Je pourrais commencer par la construction de la ville au début du XVIIIème siècle mais ça n’a pas beaucoup d’intérêt pour l’instant.

Eléonore a sorti de son sac le bloc-notes et le crayon trouvés dans sa chambre chez la vieille dame.

- 4, 5, 6, égrène Alma, ou 456, c’est le nombre maudit de Semeï. La ville est loin de tout, dans la steppe, loin de la précédente capitale, Alma-Ata ou Almaty, loin de Moscou, loin des espions occidentaux…

La journaliste ouvre une bière avant de dérouler l’histoire de la ville et de son environnement.

- Toute l’histoire de Semeï s’est condensée au XXème siècle.

Alma explique, les yeux dans le vague, que Semeï a été renommée ainsi en 1991, lors de l’indépendance du pays. Elle s’appelait auparavant Semipalatinsk, appellation gardée pour le site militaire nucléaire et les traités internationaux afférents. La ville aurait pu avoir un développement économique en phase avec la mondialisation mais qui voudrait s’installer sur un territoire irradié ! 456[i], c’est le nombre minimum d’explosions de bombes nucléaires entre 1949 et 1989, à la surface, dans l’atmosphère et sous terre, non loin de Semipalatinsk et de la ville militaire de Kurchatov qui a été abandonnée depuis.

- Tiens, Sakharov était un des fondateurs de la bombe thermonucléaire russe dans les années 50, plus de 20 fois supérieures à celles de Hiroshima et Nagasaki réunies[ii]. Et vous savez ce qui se passait pour la population lors des tests nucléaires en surface, qui ont représenté plus d’un tiers de l’ensemble des explosions ? On l’évacuait en plein air, un peu plus loin, alors que les champignons atomiques étaient visibles à 300 km à la ronde !

La journaliste émet un rire triste. Elle insiste sur le fait que les bombes nucléaires du polygone de Semipalatinsk ont provoqué des effets cent fois plus nocifs que Tchernobyl[iii].

- Et personne n’en parle ! Tout ici est encore irradié mais tout le monde semble s’en être accommodé.

Leonid hoche la tête tandis qu’Eléonore, le crayon levé, est saisie d’effroi. Alma cite ensuite le Président Kazakh qui veut faire du territoire une zone d’échanges scientifiques, de médiation sur les accords portant sur la question nucléaire, mais aussi une destination touristique…

- A l’époque, qui a choisi Semipalatinsk ?

La journaliste se tourne vers Leonid qui se redresse :

- Beria, je crois, un des maîtres d’œuvre russes des goulags et de la répression de l’opposition. Il était aussi le fondateur d’un réseau international d’espionnage. Il est mort en 1953. C’était un homme à multiples fonctions, quasi banni à la fin de sa vie, et qui pourtant avait contribué à mettre en place le programme nucléaire soviétique.

Éléonore secoue la tête :

- J’ai l’impression de m’engluer dans l’histoire sombre de l’Union Soviétique.

Sa remarque fait rire Alma et Leonid. La journaliste respire difficilement avant de se ressaisir et de poursuivre en accordant du crédit au Président Nazarbaïev qui s’est lancé dans une croisade anti-armes nucléaires. Le polygone de Semipalatinsk a été fermé en 1991, après l’indépendance donc, et a fait l’objet d’un chantier de sécurisation et de bétonnage pendant dix-sept ans. En 2012, une commémoration a été organisée pour la fermeture définitive du site et pour un « monde plus sûr », slogan proclamé lors de la cérémonie.

- L’ironie, sourit Alma, c’est que ce sont les ennemis de l’Union Soviétique, les Etats-Unis qui ont contribué financièrement aux travaux.

- Il reste tout de même des centaines de kilos de plutonium dans les sous-sols du site, estime Leonid. Le bilan de santé de la population, qui s’élevait à l’époque dans la région à environ 1,5 million, reste fragile. Oui, il y a ici plus de cancers, de malformations, un taux élevé d’infertilité, de suicides aussi… Les bergers continuent de faire paître leurs troupeaux alors que l’herbe est certainement contaminée.

Éléonore a la tête qui tourne devant tant d’informations lugubres. Mais quel rapport avec la disparition de Lena ? Elle demande si on peut pénétrer sur le site.

- Il y a quand même quelques gardes et des drones mais l’endroit est si vaste… rappelle Leonid.

- Oui, admet Alma, je crois que la superficie du Polygone et de ses abords est supérieure à celle de… du Koweït. Mais il faut mettre ça en perspective, le Kazakhstan est grand, il est 4 à 5 fois plus grand que la France.

La jeune Française fait part de ses doutes concernant Lena. Elle ne voit pas comment faire le lien entre l’histoire de Semipalatinsk ou Semeï et Olympe Lazarus. La journaliste est plus qu’intéressée par l’enquête que mène Éléonore et ses amis et lui propose de faire des recherches pour eux. La jeune femme est soulagée de cette aide inattendue.

- Elle fait quoi dans la vie, cette Lazarus ? s’enquiert Alma.

- Je n’ai pas bien compris, elle est dans le biomimétisme je crois et peut-être le transhumanisme.

 

A l’aéroport de Semeï, Royal et Rava sont passés à l’action. Le garde posté devant le salon VIP a été relevé par un de ses collègues dont la physionomie a laissé penser à Saint-Aimant qu’il serait plus corruptible. En effet, après mûre réflexion, l’homme a accepté d’ouvrir la porte pendant quelques minutes moyennant une vingtaine d’euros. Rava et Royal entrent dans la pénombre et le silence. Il n’y a personne si ce n’est une vague silhouette allongée dans un canapé, au fond du salon.

- Ça fait combien de temps qu’il dort, à ton avis, chuchote Rava, c’est une marmotte.

- Il est peut-être malade…

Les deux hommes s’approchent à pas de loup de la forme allongée. Inquiet, Rava reste à une certaine distance, droit comme un « i ». Royal Saint-Amant frôle le pilote et se penche sur son visage, le touchant du bout des doigts pour le réveiller en douceur. L’homme ne bouge pas. Saint-Amant fait pression sur l’épaule :

- Commandant, souffle-t-il.

La tête du pilote bouge légèrement et un objet tombe sur le sol. Rava se précipite pour le rattraper :

- Mon Dieu, qu’est-ce que c’est ?

Il le lance à Saint-Amant qui le saisit au vol. Après un examen rapide et dégoûté, ce dernier se demande si ce n’est pas un œil de verre.

- Trop mou, fait remarquer Rava.

L’objet dans la paume de Royal a de pâles reflets liquides. Celui-ci l’approche de son visage et de celui de Rava et l’effleure :

- Oh, soupire Saint-Amant, c’est un œil,

- Il a été énucléé ? grimace Rava, il est mort ?

Saint-Amant revient vers le divan où gît le pilote et pose un doigt là où il manque l’œil. Il colle son visage sur le visage de l’autre, détaille l’état de son cou, écoute le cœur puis rend son verdict :

-  On dirait un androïde.

 

Rava étouffe un juron et s’approche à son tour :

- Une intelligence artificielle comme on dit aujourd’hui ?

- Sans doute, visiblement il n’est plus en état.

Le jeune homme pouffe de rire :

- Il a peut-être été renvoyé pour incompétence ou malformation physique…

Royal pose délicatement l’œil dans son orbite puis les deux comparses échangent quelques idées saugrenues sur l’androïde.

- On devrait y aller, finit par dire Rava, il pourrait être encore connecté.

A ce moment, le garde passe la porte et les voit près du corps du pilote. Ébranlé dans sa tranquillité, il appelle la sécurité à sa rescousse, tout en serrant les 20€ cachés dans sa poche de pantalon. Saint-Amant et Rava quitte le carré VIP en courant, zigzaguent dans le hall puis sautent dans la voiture qui prend la route de Semeï à toute vitesse.

La sécurité a eu le temps de relever l’immatriculation et de visionner les caméras de sécurité. Ils ont les images de Royal et Rava qu’ils comparent aux vols au départ d’Astana et à destination de Semeï et finissent par les identifier. Entre temps, les gardes affectés au salon privé ont réalisé que le pilote n’était pas humain et qu’il n’y ne semblait pas avoir eu de délit ou de crime.

- Et l’immatriculation de la voiture ? demande le chef de la sécurité.

- Le véhicule appartient à Madame Nikolovna, affirme un des vigiles de l’aéroport.

- Nikolovna, répète le responsable, la vieille du KGB ?

- Oui.

Laissant s’échapper une longue respiration ennuyée, il donne l’ordre de laisser tomber tant qu’aucun délit n’a été constaté.

 

Sur la route de Semeï, Royal et Rava rient comme deux gamins d’avoir découvert un commandant de bord artificiel énucléé et d’avoir échappé aux cerbères aéroportuaires. Entre deux hoquets hilares, le jeune homme s’émeut à la pensée qu’ils puissent être retrouvés grâce à l’immatriculation de la voiture.

- On verra bien, conclut Royal en appuyant sur la pédale d’accélérateur.

Mais quand ils arrivent aux abords de la maison de leur hôtesse, tout est calme. La vieille dame a entendu le bruit du moteur et se tient sur le seuil de la maison :

- Tout était bien ?

Les deux hommes échangent un bref regard : la femme n’a pas l’air au courant.

- Oui, nous vous remercions.

La vieille Nikolovna hoche de la tête et s’efface pour les laisser entrer. Elle les informe que leur jeune amie est déjà rentrée. Montant les escaliers quatre à quatre, Rava et Royal rejoignent Éléonore dans sa chambre. Celle-ci sourit de les voir aussi fébriles :

- Une boisson et un biscuit ?

Elle leur tend une assiette de gâteaux secs colorés :

- Vous avez trouvé quelque chose ?

Ils lui racontent la découverte de l’androïde muet et à moitié aveugle. A cette évocation, les deux hommes partagent un fou rire, vite réprimé.

- Le plus étonnant est que le carré VIP était sous bonne garde, c’est la première fois que je vois ça, explique Royal Saint-Amant.

Rava opine de la tête pendant qu’il croque dans un deuxième biscuit :

- Et ils étaient armés, ajoute-t-il, des miettes coincées aux commissures des lèvres.

Éléonore termine une tasse de thé :

- Biomimétisme, transhumanisme, maintenant un androïde comme commandant de bord, tout désigne Olympe Lazarus.

Au bout d’un instant, la jeune femme demande s’il n’y avait pas un bouton on/off, une commande quelque part pour l’activer et le faire parler. Royal rappelle qu’ils n’ont pas eu beaucoup de temps et qu’ils ne sont pas des experts en intelligence artificielle.

- Mais toi, à la bibliothèque, tu as trouvé quelque chose ?

Éléonore prend un air gourmand et se cale contre les coussins du lit. Elle leur raconte sa rencontre avec Leonid, étudiant, puis avec deux journalistes dont l’une, Alma, qui s’est proposée pour effectuer des recherches pour eux.

- Ah bon, s’étonne Rava, …

- Laisse-moi parler, je n’ai pas fini, déclare la jeune femme.

Elle rapporte tout ce qu’Alma, confirmé par Leonid, lui a dit sur l’histoire de Semeï et du Polygone nucléaire de Semipalatinsk.

- Vous vous rendez compte, insiste-elle, un enfant sur 20 est né avec des malformations, des difformités tristes et effrayantes à voir. Alma m’a montré des photos. On dirait des petits « elephant men ».

Éléonore finit son exposé en reprenant certains chiffres de mortalité précoce des enfants nés entre 1949 et aujourd’hui.

- Pendant quarante ans, cela a été une zone d’essais nucléaires au détriment de toute la population et de l’environnement, faune et flore comprises.

Rava et Saint-Amant se sont assis pendant l’exposé de la jeune femme. Ils sont confondus par ce qu’ils viennent d’apprendre.

- C’est pour ça, les comprimés d’iodure de potassium, grogne Royal.

Rava s’est tassé sur lui-même :

- Et pourtant, le polygone fait partie de notre enquête, si j’ai bien compris.

- J’ai déjà prévu une visite de l’extérieur demain matin, annonce Éléonore. Nous partons en bus faire une visite touristique. D’ici là, Alma aura sans doute des informations pour nous.

Royal Saint-Amant, qui se souvient d’avoir hésité à accepter cette dernière dans le groupe, constate à présent qu’elle est utile et prévoyante. Il est embarrassé à l’idée de l’avoir jugée hâtivement et sur les apparences.

- Je te remercie pour tout ce que tu as fait aujourd’hui, lui déclare-t-il. C’est appréciable.

Éléonore est surprise mais une douleur dans le fessier l’empêche de se mouvoir avec aisance. Ainsi, au lieu de faire une bise à Saint-Amant, elle lui fait un clin d’œil malicieux. Ils finissent la journée dans la chambre de la jeune femme, un en-cas comme dîner, et des échanges amicaux, légers et sans soucis. Luba passe leur dire bonsoir, sa grand-mère les salue également mais d’un regard suspicieux avant de leur souhaiter une bonne nuit.

Fin du chapitre 8

Marie-Laure Tena - 25 avril 2018

[ii] « L’information est physique même dans les systèmes quantiques » 20 avril 2016 https://actualite.housseniawriting.com/science/2016/04/20/linformation-physique-meme-systemes-quantiques/14978/

[iii] Karl Popper – philosophe et épistémologue – a écrit sur les critères de la scientificité – cf http://www.philosciences.com/Pss/philosophie-et-science/methode-scientifique-paradigme-scientifique/112-karl-popper-et-les-criteres-de-la-scientificite

[iv] Irritator, nom donné à une catégorie de dinosaure et qui tire son origine de la difficulté à restaurer son crâne abîmé

[i] Site « History of Kazakhstan » http://e-history.kz/en/contents/view/2483 - article “We prevented Third World War”

[ii] Article de Slate.fr du 28 septembre 2013 – « La mémoire irradiée : à quoi ressemble le dépotoir atomique de l’ex URSS ?» auteur Jason Baynham

[iii] Extraits de l'article paru dans la revue Prostor n°11, novembre 1990 « Le polygone atomique de Semipalatinsk vu par mes propres yeux » du Professeur Saïm Balmukhanov, membre de l'Académie des Sciences médicales du Kazakstan, Président de IPPNW-Kazakstan (International Physicians for the Prevention of Nuclear Wars)

 
Tag(s) : #"Un monde bancal©", #Kazakhstan, #scientificité, #bombeA, #transhumanisme, #semipalatinsk, #nucléaire, #Tchernobyl
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