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Chapitre 7

Le Cluster

Lena Martin a laissé toute sa rancœur, sa frustration et sa colère se déverser sur ses ravisseurs, en vain. Ils étaient nombreux et plus costauds. Pour la calmer, ils lui ont administré une drogue à base d’ayahuesca, une décoction sud-américaine, habituellement utilisée lors de cérémonies chamaniques. La jeune femme a serré les dents pour ne pas avaler le breuvage amer, mais là aussi la lutte a été à son désavantage. Lena est tombée dans une hébétude nauséeuse. Les regards qu’elle a jetés sur son escorte ont déclenché chez elle des fous rires suivis de périodes chimériques où il lui a semblé flotter dans une forêt exotique et odorante. Peu à peu, sa colère s’est estompée pour laisser place à une sereine impavidité. C’est ainsi que les hommes de main d’Olympe Lazarus ont pu l’emmener jusqu’à l’aéroport de Tiraspol et lui faire passer la douane sous l’œil tranquille de la police de l’air. Un des hommes, de peau mate, a guidé Lena, lentement, en lui murmurant à l’oreille. Celle-ci a écouté, le regard assujetti à des visions mêlant esprits, visages inconnus et chemins de vie potentiels.

Lorsqu’elle arrive à Semeï, Lena est emmenée en voiture à travers la steppe et les champs. Elle se sent oppressée par le tremblement général de son corps et par la crispation douloureuse qui saisit son cœur. La drogue composée d’ayahuesca n’agit plus. Au contraire, des effets secondaires angoissants apparaissent. Ses ravisseurs se mettent d’accord avec la luxueuse voiture qui les précède et poussent l’accélérateur au maximum. Lena est inconsciente lorsqu’elle est débarquée et emmenée avec célérité à l’intérieur d’un bâtiment, partie d’un ensemble plus imposant et apparemment obsolète.

Dans un des couloirs du site, aux parois renforcées par du béton lourd, à l’éclairage blanc alimenté par des spots Li-Fi[i], Olympe Lazarus, vêtue d’un ensemble de lainage couleur crème, inspecte les finitions des travaux de rénovation, guidée par ses globes oculaires[ii] qui lui renvoient des images qu’une vue normale ne pourrait pas déceler. La puce connectée à son nerf optique artificiel lui permet d’accéder à la technique de la réalité augmentée et à l’internet. Elle voit l’invisible, des accès de part et d’autres donnant sur des laboratoires et des ateliers.

Une des portes s’ouvre pour laisser le passage à un homme brun, d’une quarantaine d’années, aux sourcils broussailleux et au teint jaune. Une de ses mains connaît un début de nécrose. Olympe Lazarus s’arrête à son niveau tandis que le dosimètre implanté dans son poignet gauche s’agite :

- Professeur Laing, je ne vois pas votre dosimètre ? Le ton est sec.

- Je l’ai laissé sur mon bureau.

- Repassez par la salle de douches antiradiations et jetez vos vêtements ! Et portez votre dosimètre ! Ou faites comme moi, portez un implant.

L’homme fait une moue fugitive, il a affaire à une personne dotée d’un tempérament ombrageux et expéditif. La femme le scrute :

- Et le projet Laniakea ?

- Rien de nouveau. Ce ne sont pas des métabolismes carbonés[iii], non humains pour le dire autrement.

Son compte-rendu est mitigé. Les deux entités capturées par les équipes du site restent difficiles à étudier. L’une, chargée d’arsenic, de radon et autres molécules sulfureuses, a nécessité trois caissons successifs pour la contenir. Les combinaisons de protection chimique ne durent qu’une vingtaine de minutes. Sans compter le triste sort de deux chercheurs atteints de cancer ou de bouffées délirantes… Il soupire :

- Cette entité est virulente et semble jouer avec nous….

La femme jauge le scientifique de son regard noir, souligné par un khôl bleu vert s’étirant généreusement jusqu’aux tempes, encadrées par un carré plongeant de cheveux noirs. Le Professeur Laing fronce ses sourcils en bataille :

- Ce sont des éléments instables. L’autre paraît plus…  accessible, il ressemble à une vapeur mouvante. Je n’ai pas encore réussi à faire un prélèvement. Seuls les symboles gravés sur son caisson semblent le retenir. La seule différence notable, c’est l’absence d’effets toxiques sur l’équipe. Enfin… si je ne tiens pas compte des états d’extase proches de la catatonie... J’ai une laborantine qui s’est mise à chanter les chants de Hildegarde von Bingen...

Lazarus a un bref mouvement de la tête :

- Je veux des résultats. Si vous êtes arrivé à la limite de vos compétences et de vos connaissances,…

Le scientifique se frotte la joue, à bout de ressources, mais il tient à continuer à travailler sur ce projet et ne veut pas être  « réinventé » :

- Le nouveau matériel dont nous avions besoin est arrivé : des caméras ultrarapides permettant de voir 100 milliards d’images par seconde, des lentilles de microscope sub-longueur d’ondes,… Celui que nous avions est déjà corrodé.

Il indique que des textes anciens hermétiques seront bientôt disposés autour de la cabine de l’entité sulfureuse afin de la canaliser. La femme lui décoche un regard oblique :

- Le mot-clé est « résultat » ! A mon retour, je veux un nouveau rapport.

Le Professeur Laing l’observe poursuivre son chemin dans le corridor. Il laisse tomber son regard sur sa main douloureuse avant de retourner d’où il est venu, grâce aux informations biométriques utilisées par le système de sécurité du site pour ouvrir ou interdire les accès. Au moment où il arrive à son laboratoire, une sirène à ultra-sons, captée par tous les membres ayant un implant cérébral, s’active. Le choix d’une telle alarme a été fait pour alerter le personnel sans inquiéter les éventuels visiteurs. 

 

Il est libre ! En tourbillonnant, l’être surnaturel survole plusieurs localités agricoles et minières à la vitesse de la lumière, vitesse à laquelle il est soumis dans la réalité physique. Il lâche des flatulences à l’odeur de monoxyde de carbone et rit. Le ciel gris le réjouit. Sa présence furtive et pestilentielle au-dessus des maisons et des fermes, délimitées par des poteaux électriques en bois, assomme les habitants, les envoie dans le coma pour plusieurs jours. Il se nourrit de leur énergie offerte et se gargarise. Il plane un instant, virevolte et fonce dans l’ouest du pays, donner libre cours à son ardeur vénéneuse qu’il aime soutenir par des logorrhées cyniques que personne n’entend puisqu’elles relèvent du paranormal.

« Comme mes congénères et mon Maître, je suis méconnu. J’adore l’ambivalence de l’être humain, doté d’une certaine intelligence et d’une grande imagination, sensible au moindre phénomène inexpliqué ou irrationnel... Avide de toute-puissance, il ou elle aime contrôler et juger, et prétend vouloir tout comprendre. Il ou elle veut être Dieu, et dédie sa vie au pouvoir, à la maîtrise de l’univers et de son évolution, comme une enfant qui imiterait maladroitement ses parents. C’est risible. Même ceux qui se drapent dans la rationalité qu’ils ont érigée en idole, ceux-là ont peur même dans le tréfonds de leur âme... Et il y a les autres, ceux qui ont tant souffert qu’ils ont perdu toute espérance... J’aime agir sur le cerveau reptilien de l’être humain et utiliser le pouvoir corrosif du doute. Le cerveau archaïque est réactif et agressif. J’ai aussi mes préférences parmi les émotions. La mesquinerie par exemple est un art. Contrairement à l’Autre, j’incite volontiers les gens à répondre aux attaques réelles ou imaginaires. Pas de deuxième chance avec moi, pas question de penser qu’il y a eu quiproquo et de chercher une explication. J’ai toujours trouvé tiédasse la loi du Talion « œil pour œil, dent pour dent ». Je préfère nettement « pour un œil, les deux yeux et pour une dent, toute la gueule ». On se met sur la courge, on se tape sur la gueule et les conflits se renforcent. La mesquinerie se fonde sur un orgueil mal placé, sur la susceptibilité, sur les failles de l’enfance. C’est jouissif, en ce qui me concerne. La mesquinerie est un art de la bassesse, et ça tombe bien, car moi la bassesse est mon fonds de commerce. Affaiblir l’être humain, le faire douter, le voir s’effondrer, rater ses projets, se perdre dans les méandres de la vie, ça ne prend pas beaucoup de temps mais l’impact est considérable. Je n’ai pas beaucoup d’efforts à faire. Ai-je dit que j’étais devenu un peu paresseux avec le temps ? ».

Poussant un hurlement inaudible, il plonge sur un troupeau de saïgas, des antilopes,  qui paissent. A son passage en rase-motte, l’herbe et la terre nourricière s’empoisonnent. Les antilopes, troublées, zigzaguent en courant, les mâles secouent leurs cornes et lèvent leurs nez bombés vers le ciel. Les saïgas tombent soudain sur l’herbe froide, le cœur à l’arrêt, les yeux révulsés dans leurs orbites. L’entité prend le temps de savourer le spectacle décomposé, avant d’aller survoler une ancienne mine d’uranium où elle pense se régénérer. Mais une sorte de mini vortex jaillit d’un engin volant qui l’absorbe sans autre forme de procès. L’être invisible hurle, se débat, appelle ses congénères à l’aide mais rien n’y fait. Ses cris se font entendre en vain dans les différentes dimensions. Il sera bientôt de retour dans sa prison.

Cette fois, le Professeur Laing a comblé les failles. Suivant les consignes qu’on lui a fortement recommandées, il a sollicité la présence de démonologues et de médium pour l’aider à confiner l’entité paranormale dans son caisson. Des pupitres ont été installés tout autour sur lesquels des incantations de magie noire, des psaumes et des symboles ésotériques ont été déposés. Le scientifique va pouvoir à nouveau se plonger dans l’analyse chimique des deux êtres capturés et envisager une extraction de leurs pouvoirs surnaturels.

Une heure après son arrivée sur le site, Lena émerge de son évanouissement. Elle s’assoit sur le lit, respire les yeux fermés quelques instants avant de les rouvrir et de découvrir son nouvel environnement. Un bruit de papier attire son attention vers un renfoncement non éclairé de la pièce. La jeune femme se lève avec difficulté :

Qui est là ?

Une fragrance capiteuse s’approche d’elle :

Ne vous inquiétez pas, c’est moi, Olympe Lazarus.

Lena émet un petit rire nerveux :

- Votre parfum me soulève le cœur. Votre présence aussi.

 

La femme pose ses papiers sur une table basse et continue d’avancer :

Oui, je comprends. Mais vous êtes là pour une bonne raison.

Olympe Lazarus fait le tour de Lena et lui souffle à l’oreille :

J’ai une proposition à vous faire.

Lena frissonne et tord ses cheveux en queue de cheval. Elle se demande si elle n’est pas encore sous l’emprise de toutes les drogues qu’ils lui ont injectées ou forcées à boire. Décidée à rester calme pour l’instant, Lena regarde autour d’elle et découvre une chambre confortable, dans les tons gris, meublée d’un lit, de deux tables basses, assortie d’une salle de bain et d’un dressing que Lena peut deviner dans l’entrebâillement des portes. Une seule chose manque : une fenêtre sur l’extérieur. De son regard au khôl chargé, Olympe détaille la jeune femme, de haut en bas :

- Vous avez besoin de vous détendre, avant toute discussion sérieuse. Allez-vous doucher, ensuite quelqu’un viendra vous chercher pour une séance de relaxation.

- Et si je ne veux pas ? bougonne Lena, les bras croisés.

Olympe Lazarus hausse les épaules et sort par une porte coulissante. Elle sait que Lena sera à l’écoute, après.

La jeune femme relâche ses épaules et sa nuque. Cette histoire devient folle, pense-t-elle. On m’enlève pour m’offrir une séance de relaxation. Qu’est-ce-que Lazarus pourrait lui proposer ? Si elle est bienveillante envers elle, pourquoi l’avoir fait enlever et ne pas lui avoir proposé un rendez-vous ? La jeune femme se lève et fait le tour de la chambre, passe dans le dressing dans lequel des vêtements féminins sont mis à disposition. Lena les renifle, tentant de savoir s’ils ont déjà été portés. Elle examine les chaussures et la lingerie des plus sobres. La salle de bain est blanche, avec une baignoire, une douche massante et deux vasques. A côté, les toilettes.

Revenue dans la chambre, Lena découvre une tablette numérique posée sur un socle. Elle appuie sur la surface molle qui reste noire. Étonnée par le toucher flexible, la jeune femme prend la tablette et la manipule comme un rouleau de papier. Rien ne semble fonctionner ici. Après tout, une douche lui fera du bien. Elle ferme la porte de la salle-de-bain sans pouvoir la verrouiller, se déshabille et entre dans la douche. Le savon liquide, sans parfum, nettoie sa peau malmenée par son aventure. Elle fait mousser le savon lorsqu’une voix impersonnelle lui suggère d’utiliser aussi la brosse. Lena sursaute et replie ses bras sur son buste. Elle attend un peu, sort la tête pour vérifier s’il y a une caméra. Elle ne découvre qu’un haut-parleur inséré dans le mur près de la porte. Lena se dépêche de terminer sa douche avant d’enfiler un peignoir de bain qu’elle sort de son emballage sous vide. La sortie de bain est un peu grande mais réconfortante.

Lorsque la jeune femme sort de la pièce, elle tombe nez à nez avec l’infirmière de l’institut psychiatrique en Transnistrie. La jeune femme recule et se met en position de défense.

- Ne craignez rien, fait la femme avec une moue méprisante. Je suis ici pour vous conduire à la salle de relaxation.

- Que faites-vous ici ? s’écrie Lena, le visage déformé par une grimace inquiète.

L’infirmière a un mouvement d’épaules :

- Après votre passage, nous avons tous été mutés. J’ai la chance d’avoir rejoint ce centre. Le directeur, lui, a été affecté dans un asile en Ossétie du nord. Mon mari aussi.

Lena éclate d’un fou rire :

- Excusez-moi, arrive-t-elle à balbutier entre deux hoquets.

La femme fait une moue et prend Lena par le coude :

- Assez ri, on y va !

La jeune femme proteste, elle n’est pas habillée ! Que va-t-on encore lui faire ? L’infirmière l’entraîne dans un couloir blanc puis la fait entrer dans une salle où sont disposés au sol ce qui semble être des appareils longs de deux mètres, à la forme plus ou moins ovoïde.

- Qu’est-ce que c’est ?

Lena n’est pas rassurée par ces engins et le sourire narquois de l’infirmière. Celle-ci lui explique que ce sont des caissons individuels d’isolation sensorielle, destinés à la relaxation et à la méditation. La jeune femme s’approche de l’un d’entre eux, soulève la trappe qui recouvre une ouverture circulaire et regarde à l’intérieur.

- C’est comme une baignoire hermétique, dit l’infirmière, mais avec des propriétés particulières.

Elle poursuit son exposé en joignant le geste à la parole. Le caisson d’isolation sensorielle, en coupant la personne d’un environnement solliciteur, la met en position de se détendre profondément et de se défausser de l’anxiété et des contrariétés. Elle peut ainsi dormir, se laisser flotter, méditer, rêver,… L’infirmière donne maintenant à Lena des détails plus techniques. Le bain est composé d’eau à température agréable, entre 34 et 36° et de sel d’Epsom, du sulfate de magnésium, autorisant la flottabilité du corps et le maintien de la tête hors de l’eau.

- L’effet sur l’être humain est imparable, termine l’infirmière, et peut se prolonger plusieurs semaines.

Lena hoche la tête :

- Quelle est la durée moyenne de ce type de bain ?

- Ça dépend, répond la femme en appuyant sur le clavier d’un des caissons. Vous allez entrer dans celui-là avec ceci.

Elle lui tend des bouchons d’oreille que Lena prend dans sa main avant de regarder autour d’elle :

- Il n’y a pas de maillot de bain ?

- Il faut y aller nue.

La jeune femme lève les yeux vers la porte et les recoins de la pièce à la recherche de caméras. L’infirmière ricane :

- Vous êtes tranquille, ici. Allez, on ne va pas y passer la journée. Vous reprendrez une douche ensuite pour vous dessaler.

Lena pose le peignoir de bain et entre prudemment dans le caisson. L’eau est tropicale. La jeune femme met les bouchons d’oreilles et s’allonge. L’infirmière referme la trappe et programme le bain. La jeune femme halète, de peur de se noyer, elle craint ce cocon étanche. Ses mains touchent les parois lisses, ses pieds s’agitent mais l’eau chaude et le sel la stabilisent peu à peu. La jeune femme se laisse aller, le visage tourné vers le haut. Elle ferme les yeux et rêve de sa grand-mère Raïssa. Quand elle se réveille, elle ne sait pas depuis combien de temps elle est dans le caisson. Si elle n’était pas aussi détendue, elle paniquerait, mais le bain est comme une matrice originelle. Lena, les yeux mi-clos, songe que tout pourrait changer, que sa vie pourrait évoluer. Tout lui paraît possible. Elle est soudain saisie par une certitude qui irradie son corps flottant.

Un carillon tintinnabule joliment. Lena a cru à une musique céleste mais c’est la sonnerie qui indique la fin du bain. L’infirmière ouvre la trappe et aide la jeune femme à sortir. Elle lui tend son peignoir et l’invite à retourner se doucher pour enlever le sel. Une fois séchée et habillée grâce au choix de vêtements dans le dressing, Lena s’allonge sur le lit, espérant prolonger la sensation de béate volupté. L’effet du caisson continue son effet mais la pesanteur altère la plénitude sensorielle. La porte de la chambre s’ouvre sur Olympe Lazarus :

Comment allez-vous ?

La voix sèche crispe Lena qui, bien qu’alanguie, se lève :

Merci pour ce moment, arrive-t-elle à prononcer, avec un demi-sourire.

La femme sourit à son tour :

Venez par-là, en désignant le recoin où sont disposés deux fauteuils.

Les deux femmes s’assoient, presque face à face. Lena constate qu’Olympe Lazarus est venue avec un dispositif inconnu et ce qui semble être un tensiomètre à bras.

Vous allez prendre ma tension ?

- En quelque sorte, réplique Lazarus, le visage impassible.

Lena hausse les sourcils. Un silence passe.

- Pourquoi m’avoir fait enlever ? demande la jeune femme. Où sont les autres ?

Son hôtesse reprend :

- Les autres ? Le petit Rom ne m’intéresse pas, appuie-t-elle d’un geste désinvolte de la main. En revanche, votre ami avec un drôle de nom…

- Et Eléonore ? fait Lena, partagée entre l’aversion pour cette femme et la vanité d’avoir été « choisie ».

- Trop grosse, laisse tomber Olympe Lazarus, signe d’immaturité et d’un manque d’autodiscipline.

Lena en a le souffle coupé.

- Bien, venons-en au fait, continue la femme en croisant les jambes.

- Attendez ! Vous n’avez jamais rencontré Eléonore, comment pouvez-vous la juger… de façon lapidaire !

Olympe Lazarus soupire :

- Des photos, des vidéos, enfin, c’est simple.

Puis elle fixe Lena :

- Ecoutez-moi bien. Vous êtes prisonnière, pour l’instant. Mais vous pouvez circuler à l’étage. A une condition.

Elle lui explique que pour assurer sa sécurité et celle du site, Lena devra se soumettre à un dispositif biométrique qui lui servira de passe pour se déplacer. Elle aura ainsi l’opportunité de rencontrer différents experts ou spécialistes, de découvrir une partie des activités du site et de s’en faire une idée qui, elle en est sûre, lui fera accepter sa proposition. Lena évalue in petto ce qu’Olympe Lazarus lui dit.

- Votre proposition, finit-elle par dire, concerne, heu, les affaires… pas autre chose ?

La femme la regarde par en-dessous :

- De quoi parlez-vous ?

- Rien, excusez-moi, se hâte de répondre Lena, rouge de confusion. Je me suis mal exprimée. Votre proposition concerne mes compétences professionnelles, n’est-ce pas ?

Olympe Lazarus examine la jeune femme comme si elle cherchait à établir un diagnostic. Elle se penche vers elle et lui suggère d’avoir une nouvelle séance de caisson à isolation sensorielle. Lena se ressaisit :

- En quoi consiste votre contrôle biométrique ? Vous allez prendre l’empreinte de mon iris ou quelque chose comme ça ?

Lazarus se lève et approche son dispositif :

- Chaque personne a des empreintes digitales uniques, un adn unique et une pression artérielle spécifique, l’ensemble permet d’établir des profils biométriques. Je vais relever votre tension artérielle dans notre base de sécurité. Elle servira d’identifiant auquel seront attribuées des zones d’accès spécifiques. Quand vous passerez devant un capteur, vous serez identifiée et vous pourrez poursuivre votre chemin selon votre degré d’habilitation.

Lena comprend que son chemin dans le ou les bâtiments sera balisé.

- Vous ne me pucez pas, si je comprends bien. Je ne vais pas avoir de puce ou d’implant, de code sur ma peau ou dans mon corps.

- Nous verrons par la suite, marmonne Lazarus qui lui a fait ôter la puce insérée à l’asile psychiatrique, pendant son inconscience.

Olympe Lazarus procède à l’enregistrement de la pression artérielle de Lena et l’intègre dans la base de données.

- Voilà qui est fait. Il faut quelques minutes pour que les zones d’accès soient reliées à votre indicateur.

Lena a l’impression d’être encore dans le caisson d’isolation sensorielle, tout est si bizarre.

- Il n’y a pas de télé, d’ordinateur, interroge-t-elle en voyant Olympe Lazarus s’en aller.

- C’est comme le reste, l’accès dépend de votre habilitation. Je vous laisse.

Sur le pas de la porte, Olympe Lazarus contemple Lena de son lourd regard avant de quitter la pièce. La jeune femme ne sait pas trop quoi faire. Elle se dit qu’elle devrait commencer à visiter les lieux mais la léthargie résiduelle du bain dans le caisson d’isolation sensorielle la convainc de faire une sieste.

Après un somme d’une heure, Lena se lève ragaillardie. Elle s’aperçoit qu’un plateau repas lui a été apporté, composé d’une salade composée et de fruits, accompagnée d’une bouteille d’eau minérale. Lena est ravie car la soif la dévore. Elle s’assoit dans un des fauteuils et savoure son en-cas. A cet instant, le mur d’en face s’illumine et affiche un grand «C » mis en valeur par une musique jazzy. C’est un mur visuel informatif, de technologie Foled (Flexible Oled). Lena s’essuie la bouche et va vers l’espace mural qu’elle détaille de haut en bas. En bas à droite, il y a de légers renflements opalescents que la jeune femme effleure. Le mur se divise en plusieurs segments informatifs : une section équivalente à une lettre d’information interne, une autre consacrée aux informations pratiques comme l’accès à l’infirmerie, aux thermes, aux salles de restauration, etc., une dévoilant les nouvelles du monde filtrées par la direction du site, enfin une section dédiée aux recherches scientifiques qui reste inaccessible à Lena.

- Dommage, murmure-t-elle.

La langue utilisée par défaut est le russe mais un choix de langues allant du français à l’hébreu en passant par l’allemand, l’anglais, le chinois et l’espagnol, le portugais ou l’arabe s’offre aux résidents et visiteurs. En appuyant sur un autre bouton translucide, la jeune femme découvre une partie du plan du site et en particulier le détail des salles de son étage. Le reste n’est pas visible, sans doute censuré. Lena aimerait savoir où se trouve ce site, dans quel pays, près de quelle ville, combien d’étages il y a en tout, combien de sections et combien de personnes. Elle suppose qu’elle arrivera à en savoir plus en côtoyant les autres.

Une sonnette retentit et la porte de sa chambre s’ouvre. C’est un homme au regard lisse qui vient chercher le plateau. Lena lui pose des questions, en russe, en ukrainien, en français, auxquelles il ne répond pas. Il sourit un peu et disparaît, laissant la place à l’infirmière :

- Alors ?

- Alors quoi, réplique la jeune femme.

La femme fait une mimique et tend à Lena un objet circulaire de couleur bleu :

- C’est un bracelet connecté que vous devez porter sur vous. Quand il passera au rouge, il faudra vous inquiéter. Mais ça sera sûrement trop tard.

Lena demande si c’est un traceur, un géo-localisateur ou quelque chose de la sorte.

- C’est un compteur, un dosimètre personnalisé, finit par lâcher l’infirmière en quittant la pièce.

Restée seule, la jeune femme regarde le bracelet et essaie de se souvenir de ce que mesure un dosimètre. Elle finit par le mettre à son poignet gauche et attend de voir s’il change de couleur mais il reste bleu. L’attention de Lena est détournée par l’apparition d’une nouvelle section du mur informatif. En bas, à gauche, une liste d’indicateurs clignote puis se fige. Parmi les données affichées, date, heure locale, phases de la lune, température de la pièce, taux d’oxygène, on peut y voir le sigle « mSv » stabilisé à 16.4. Effleuré du doigt, le compteur s’anime et une voix féminine russe se fait entendre dans la chambre, rappelant que « mSv » désigne le millisievert, c’est-à-dire la quantité de rayonnements reçus par un être humain lors d’une irradiation nucléaire. La voix, presque joviale, rappelle qu’il faut au moins 100 mSv pour qu’il y ait un risque de cancer. La respiration haletante, Lena appuie à nouveau sur l’indicateur mais la voix s’est tue. Elle ne sait pas si une quantité de 16.4 est normale ou inquiétante. Elle se détourne des informations murales et parcourt sa chambre et les dépendances en vérifiant la couleur de son bracelet. Il reste bleu. Elle passe devant la porte qui s’efface devant elle. Lena hésite avant de sortir d’un pas coléreux pour chercher à qui parler.

Elle est sur le point de se présenter à une porte quand Olympe Lazarus surgit devant elle, vêtue d’un ensemble, pantalon et tunique, en lainage bleu clair, et de bottes marron. Lena pousse un cri strident. L’image de Lazarus vacille une seconde :

- C’est un hologramme. Il y a une réunion à laquelle j’aimerais que vous assistiez. L’emplacement de la salle est sur votre mur. A tout de suite.

L’image disparaît. Encore estomaquée, Lena, une main sur le cœur, essaie d’assimiler ce qui vient de se passer. Elle n’a pas eu le temps de réclamer des réponses à cette apparition holographique. Machinalement, elle retourne dans sa chambre pour savoir où elle doit se rendre.

 

En quittant l’aéroport de Semeï, Éléonore Gozzi jette un regard sur la devise qui les a accueillis « Kazakhstan is a territory of peace ». La paix, voilà ce qu’elle aimerait éprouver en retrouvant Lena. Rava, Royal et elle ont décidé de poursuivre leurs recherches en se rendant dans cette partie du pays. Ils ont opté pour l’hébergement chez l’habitant, espérant ainsi récolter des indices sur le lieu où pourrait être retenue Lena. C’est ainsi que Luba, dans sa petite Lada rouge, est venue les chercher à l’aérogare pour les emmener chez sa grand-mère qui héberge des visiteurs pour compléter ses revenus. Luba, grande jeune femme brune, d’allure sportive, aux cheveux ramenés en chignon sur la nuque, a étudié le français et a passé un an à Paris. Elle est actuellement en doctorat à l’université de Semeï.

- Dans quel domaine ? demande Eléonore, encore mélancolique.

- La médecine nucléaire.

Saint-Amant assis à côté de la jeune kazakhe l’observe discrètement. Rava est impressionné par le choix de la spécialité :

- Pourquoi la médecine nucléaire ?

Luba passe une vitesse et accélère :

- Semeï est célèbre pour sa proximité avec l’ancien polygone nucléaire, un complexe militaire soviétique où de nombreux essais nucléaires souterrains et à l’air libre ont été effectués,  vous ne le saviez pas ? Il a été mis à l’arrêt au début des années 90 et bétonné en 2012. La radioactivité a été intense pendant des décennies, avec pour conséquence de nombreux cancers, malformations, etc. La zone est encore dangereuse.

Les trois amis sont atterrés. Sous le ciel bleu et lumineux, Luba franchit un pont, continue tout droit puis tourne à droite. Elle jette un œil à ses passagers silencieux et craint d’avoir plombé l’ambiance.

- Ça va, demande-t-elle avec hésitation.

Royal s’éclaircit la voix :

- Il y a beaucoup de visiteurs étrangers ici ?

Luba s'arrête à un feu route et regarde son interlocuteur :

- C'est une ville universitaire et une ville symbole de la fin de l'utilisation des armes nucléaires. Il y a des forums internationaux, des colloques mais aussi des manifestations plus... eurasiennes.

La jeune kazakhe explique que le Président Nazarbaïev, dès son arrivée au pouvoir, a souhaité que le pays renoue avec ses minorités. Depuis, des festivités, des concours sont organisés pour valoriser la culture d’Asie centrale, comme la kazakhstanaise ou la tatare. La Lada rouge reprend sa route avant de s’immobiliser devant une grande maison datant de l’ère soviétique.

- C’est là ! dit Luba en sortant de la voiture. Ah, j’oubliais, ma grand-mère est adorable mais c’est une ancienne secrétaire du KGB local. Elle a tendance à poser des questions, mais rien d’inquiétant. Nous sommes dans un pays moderne. D’ailleurs elle parle un peu anglais. Ça suffira au quotidien.

L’air lugubre, Eléonore, Rava et Royal prennent leurs bagages et montent les quelques marches du perron gris. Luba ferme la voiture et monte derrière eux. La maison est sombre, les volets à moitié fermés.

- C’est spacieux, fait remarquer Eléonore d’un ton qui se veut enjoué.

- Oui, elle appartenait au responsable du KGB, parti depuis bien longtemps. Ma grand-mère peut y résider jusqu’à sa mort, je crois en récompense de services rendus.

Saint-Amant hausse un sourcil, se demandant ce que cette vieille dame avait pu faire dans le passé. Simple secrétaire ? La petite-fille semble un brin naïve. Il lance un regard à Rava et Eléonore qui ne semblent pas dupes. Luba monte à l’étage et leur désigne leurs chambres :

- Seul le petit-déjeuner est compris dans le tarif. Mais vous avez un petit réfrigérateur pour les autres repas.

Des pas résonnent au rez-de-chaussée. Quelqu’un appelle Luba qui s’empresse de répondre et de faire signe à ses visiteurs de redescendre :

- Je vais vous présenter ma grand-mère.

Celle-ci, les cheveux blancs coupés en carré court, les yeux gris, habillé d’un tailleur-jupe noir et d’un chemisier blanc à jabot, attend au bas des escaliers. Dotée d'une dégénérescence maculaire, elle écarquille les pupilles pour faire connaissance avec ses trois nouveaux invités puis tend la main vers le salon. Dans un anglais scolaire mais compréhensible par tous, elle propose de prendre un thé.

- Comment doit-on l’appeler, questionne Eléonore.

- Madame, elle est sensible au protocole, sourit Luba.

Ils entrent dans un petit salon douillet, où des châles rouges sont éparpillés sur le canapé vert bouteille. Sur un grand plateau de cuivre, disposé au centre de la pièce, il y a une énorme théière, cinq tasses fleuries, une pile de petits gâteaux et trois verres. Près de ces derniers, outre la carafe d’eau, il y a des petits comprimés blancs. La vieille dame détaille Eléonore avant de poser une question. Luba traduit en demandant si la jeune femme est enceinte.

- Non, pourquoi ?

Luba s’assoit en invitant les autres à faire de même :

- Je vais vous expliquer. Mais ma grand-mère tient à ce que nous prenions le thé.

Rava s’est installé du bout des fesses sur un fauteuil fatigué. A la demande de leur hôtesse, Eléonore a dû s’assoir à côté d’elle. Quant à Royal, il reste debout. Luba sert le thé et les biscuits, faits maison précise-t-elle, avant de se rassoir et de répondre aux questions de ses invités. L’ambiance se fait plus plaisante. Eléonore converse avec la vieille dame dans un anglais qui leur convient à toutes les deux et Luba veille à ce que Rava et Royal ne manquent pas de biscuits. Soudain, la maîtresse de maison s’enflamme et déverse un flot de paroles qui s’accélère. Luba affiche une mine coupable à l’adresse des trois visiteurs :

- Vous l’avez lancée sur la gloire du passé, interroge-t-elle.

- Oui, excusez-moi, fait Eléonore, penaude. Mais que dit-elle ?

Luba n’a pas besoin d’écouter sa grand-mère pour traduire son discours sans fin. Elle le connaît par cœur et le récapitule pour les trois Européens. Lorsque le Kazakhstan était encore soviétique, c’était une région de haut niveau scientifique. Il y avait le centre spatial de Baïkonour qui a connu l’apogée de l’ère spatiale soviétique, centre encore aujourd’hui contrôlé et payé par la Russie mais pour des missions moindres, selon la vieille dame. Il y avait aussi le site nucléaire de Semipalatinsk, Semeï ajoute Luba, dans lequel de grandes choses ont été faites pour la gloire de la Russie. Aujourd’hui, tout est fini… Tout est racheté par des pays étrangers ou des sociétés privées.

 

Saint-Amant s’étonne :

- Elle a des exemples ?

Luba secoue la tête :

- Je ne sais pas de qui elle tient ça. C’est faux.

Rava pose sa tasse de thé sur le grand plateau de cuivre :

- Le Kazakhstan reste un grand pays avec un grand avenir. Il suffit de se rappeler qu’il a de grosses réserves d’hydrocarbures aux abords de la Mer Caspienne.

- Pfff, fait la vieille dame pour qui tout ceci n’est que commerce et capitalisme. Elle rêve d’un renouveau idéologique et scientifique.

- Et la station spatiale internationale, l’ISS… persiste Rava, c’est loin d’être anodin. Le centre de Baïkonour a une renommée internationale.

Ayant entendu le mot « Baïkonour », leur hôtesse s’agite.

- C’était justement trop international pour elle, lui murmure Luba, heureusement l’ouverture du cosmodrome de Vostotchny[i] situé en Russie va permettre de se désengager du racket de l’Etat kazakh.

Devant la mine circonspecte de trois Européens, la jeune femme précise que la Russie payait jusqu’alors plus de 100M d’euros par an pour la location du site de Baïkonour.

Après un temps de silence, leur hôtesse saisit une canne posée près d’elle et désigne les comprimés blancs.

- Comme elle, je vous conseille de les prendre, explique Luba. Ce sont des comprimés d’iodure de potassium pour la prévention des risques dans un environnement potentiellement irradié.

Devant l’air interloqué de ses visiteurs, la jeune kazakhstanaise rappelle qu’ils sont nouveaux dans une région qui a été fortement exposée aux radiations et qu’il vaut mieux prévenir que guérir.

- Que fait-on exactement, dit Eléonore en se levant.

- Vous prenez un comprimé chacun, à croquer c’est mieux. Mais vous pouvez les avaler avec un peu d’eau.

Luba ajoute qu’il faudra en reprendre s’ils veulent aller visiter le site nucléaire.

- Ça se visite ? s’exclame Royal Saint-Amant.

- L’extérieur seulement. Le Polygone est désaffecté et fermé. Il n’y a pas grand-chose à voir.

Quand ils remontent dans leurs chambres, accompagnés par Luba, celle-ci se justifie :

- J’aime Semeï mais ce n’est pas ce qu’il y a de plus pittoresque au Kazakhstan. Si vous n’êtes pas venus pour affaire ou pour assister à un colloque, vous allez vite vous ennuyer. Bien sûr nous avons notre patrimoine, la mosquée bleue, le musée Abaï, les ponts, ah aussi la maison dans laquelle a vécu l’écrivain Dostoïevski quand il était exilé… Semeï a parfois été précurseur…

Royal Saint-Amant la rassure et d’une main dans le dos de la jeune universitaire la dirige vers l’escalier. Il a hâte d’élaborer un plan avec Rava et Eléonore.

Les trois chambres sont meublées d’un lit simple recouvert d’un édredon fleuri, d’une armoire en bois et d’un petit bureau où trônent des bibelots ainsi qu’un bloc-notes et un crayon de papier. Dans un coin, un lavabo surmonté d’un miroir permet une toilette rapide. Une serviette propre est mise à disposition. Eléonore fait le tour de sa chambre à la recherche du petit frigo, qu’elle finit par dénicher à côté de l’armoire. C’est un top, vide pour l’instant.

- Il faut faire des courses, acheter de l’eau minérale, des fruits, du pain… et du chocolat !

Son air gourmand fait rire les deux autres.

- Nous allons le faire mais pour l’instant, rappelle Royal, essayons d’établir un modus operandi.

Devant l’air surpris de Rava, il précise :

- Un plan d’action.

- Oui, oui, je sais ce qu’est un modus operandi.

Assise sur le lit, Eléonore propose d’aller à la bibliothèque municipale et de parcourir les archives des journaux pour collecter des informations sur Olympe Lazarus ou Laniakea.

- C’est une bonne idée à condition qu’il y ait des versions en français ou en anglais, estime Royal. On peut aussi se rendre sur les lieux de séminaires et de colloques voir si quelqu’un connaît Lazarus.

Rava approuve et suggère à son tour de retourner à l’aéroport pour parler au pilote du jet ou à quelqu’un qui le fréquente et qui pourrait leur en dire plus.

- Que ce soit clair ! termine Eléonore, je déconseille de nous séparer…

Comme les deux hommes protestent sur le temps que les recherches vont prendre s’ils ne se séparent pas, elle ajoute, bon coeur contre mauvaise fortune :

- Bon, on se sépare mais chacun maintient son téléphone en charge, prêt à appeler les autres. Je veux bien me rendre à la bibliothèque pendant que vous irez tous les deux à l’aéroport.

La motion est acceptée et fait monter l’adrénaline.

 

Lena Martin retrouve sa chambre et une alerte affichée sur le mur informatif. La voix féminine russe lui suggère de prendre la tablette Foled et de suivre le trajet qu’elle lui indiquera. Quand la jeune femme saisit la tablette et la tient, déroulée, comme un parchemin, celle-ci s’active et déploie en 3D un parcours depuis la chambre jusqu’à la salle de réunion. Quelques instants plus tard, Lena entre dans un auditorium d’une centaine de places. Olympe Lazarus, des femmes et des hommes, sont présents. La jeune femme se faufile entre les sièges et s’assoit là où Lazarus a pointé l’index.

- La plupart d’entre vous savent déjà pourquoi ils sont là, commence cette dernière. Nous constituons un ensemble, un conglomérat d’organisations, d’associations, d’universités et de centres de recherche pour accompagner l’évolution de la race humaine. Nous sommes un cluster, nous sommes LE Cluster.

Stupéfaite, Lena regarde autour d’elle mais personne ne bronche, elle en conclut qu’elle doit être la seule nouvelle du groupe. Lazarus mentionne les changements climatiques, la disparation de la faune, l’accroissement inéluctable de la population mondiale ainsi que l’essor de nouvelles technologies toujours plus pointues.

- Différents programmes existent de par le monde, dans différentes branches, que ce soit la biologie de synthèse, les nano et les biotechnologies, la physique quantique, l’intelligence artificielle, mais aussi l’écologie et la décroissance, et j’en passe, destinés à améliorer le monde et à modifier l’espèce humaine en fonction du nouvel environnement et des nouveaux paramètres émergents.

Lena observe la dizaine de personnes attentives aux paroles et au regard impérieux d’Olympe Lazarus. On dirait des universitaires ou des scientifiques. Plusieurs continents ou pays sont représentés.

- Autrement dit, poursuit Lazarus, nous sommes ici pour penser et réaliser le post-humain, pour nous adapter aux nouvelles conditions de vie ici sur Terre comme dans l’espace.

Un échange de questions/réponses s’ensuit tandis que Lena s’interroge sur les projets du Cluster, mot que Rabichong avait prononcé avec crainte. Si elle se fie au discours d’Olympe Lazarus, les objectifs du Cluster semblent honorables, du moins conformes à certaines tendances envisagées par des futurologues ou des gourous de la haute-technologie. La séance se termine et tous quittent un par un l’auditorium. Olympe Lazarus est restée sur l’estrade et dévisage Lena :

- Voulez-vous en savoir davantage ?  

La jeune femme se lève :

- Sur le cluster ?

- Entre autre, réplique Lazarus près de la porte.

Lena acquiesce et la suit dans un nouveau couloir inconnu de la jeune femme. Olympe hésite sur la salle, fait encore quelques pas puis revient devant une porte qui coulisse.

- On va se mettre ici.

Les deux femmes entrent dans un espace multifonctions, doté de larges fauteuils, de deux canapés, de plusieurs tables et d’une multitude d’objets et gadgets colorés. Au fond, une aire destinée à la lutte, recouverte de tatamis et de tapis de sol, met à disposition des gants de boxe, des sacs de frappe et des polochons. Lena laisse échapper un rire auquel répond Lazarus :

- C’est une salle défouloir. Il y en a plusieurs sur le site. Vous comprendrez plus tard. Venez, on va s’installer ici.

Elles prennent place à une table près de la porte puis Olympe Lazarus déploie sa tablette flexible pour décrire le fonctionnement du Cluster, organisation mondiale qui regroupe de nombreux acteurs institutionnels ou émergents dans le but d’améliorer la vie sur terre, de protéger la nature tout en faisant évoluer l’humain.

- Car, précise Lazarus, le débat ne porte pas sur le fait d’opter pour la préservation de la nature ou de celle de l’humain mais sur le fait de comment faire cohabiter les deux pour encore des centaines d’années. Si, par manque de volonté politique ou sociale et citoyenne, on n’arrive pas à préserver la nature alors il deviendra impératif d'agir sur l’humain pour qu’il s’adapte.

Sous l’œil concentré de Lena, elle poursuit en détaillant le Cluster en six grands pôles qui s’affichent sur la tablette sous forme d’icônes et d’animations graphiques : les sciences de la vie, les bio et nanotechnologies, la biologie de synthèse, les neurosciences, l’Adn ; les technologies et l’intelligence artificielle ; les exo-sciences focalisées sur l’espace, l’exploration spatiale, la vie extra-terrestre ; le surnaturel et le paranormal, les religions ; les sciences sociales et humaines, l’épigénétique avec les sociologues, futurologues, statisticiens, historiens, géopoliticiens, scénaristes, etc. Et enfin, le pôle administratif et gestion.

- Chaque secteur travaille séparément mais peut intervenir dans des projets transversaux, conclut Olympe Lazarus.

Lena hoche la tête :

- C’est intéressant, même impressionnant. Ça me paraît gigantesque. Mais je ne vois pas ce que je viens faire là-dedans.

Olympe la soupèse du regard :

- Je sais que vous êtes disponible. J’aurais besoin d’une personne supplémentaire au pôle administratif, dans mon équipe, au département fiscalité internationale.

Lena Martin s’adosse à la chaise, une moue sarcastique sur les lèvres :

- Cela concerne l’évasion fiscale ? Mais le Cluster n’est-il pas une organisation secrète et ne relevant pas des règles fiscales internationales ?

La femme ne répond pas tout de suite avant de rappeler qu’il s’agit d’optimisation fiscale, ce qui est légal, et que le Cluster n’est pas entièrement soumis au secret. Il peut faire appel à des prestataires de services ayant pignon sur rue.

- Sans société paravent entre vous et eux ? s’exclame Lena, allons, vous n’êtes pas des amateurs !

Olympe Lazarus sourit devant l’audace de la jeune femme. A cet instant, elle entend deux personnes se disputer dans le couloir. Sa vision stimulée par son nerf optique artificiel aperçoit à travers la paroi deux hommes en être presque aux mains. Sur leur passage, la porte de la salle s’efface. Ils entrent sans faire attention aux deux femmes et s’invectivent :

- Coléophysis[i] ! Microraptor[ii] ! Espèce de crétin inférieur !

- Mécréant ! Sépulcre blanchi ! Atrophié du cerveau droit ! Cerveau reptilien !

- Triple buse !

Lena se lève et hésite sur la conduite à tenir. Olympe Lazarus soupire :

- Je vous présente le paléontologue James Clark et le théologien Marc Yellowstone. Ils travaillent ensemble sur un projet.

Elle se met debout :

- Messieurs, laissez-moi vous présenter Lena Martin.

Les deux hommes maugréent, jettent un regard à la jeune femme et reprennent leur altercation.

- Vous ne faites rien ? s’étonne Lena.

- C’est une salle défouloir. Bien. Documentez-vous, discutez avec eux, faites un tour des lieux que vous pouvez visiter. Nous nous reverrons plus tard.

Olympe Lazarus salue les deux intellectuels et sort. Ébahie, Lena se rassoit.

Fin du chapitre 7

Marie-Laure Tena - 18 avril 2018

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[i] « Le LiFi, l'avenir du WiFi » - 21 juillet 2015 – site techno-sciences.com

[ii] «  Un projet d’œil bionique qui pourrait faire basculer l’humanité dans le transhumanisme » - 25 avril 2015 site iatranshumanisme.com

[iii] Le carbone est à la base de la vie sur Terre. Le carbone (18 %) se situe juste après l’oxygène (65 %) dans la composition atomique du corps humain.

iii] « La Russie a inauguré son nouveau cosmodrome Vostotchny » - Lexpress.fr 28 avril 2016

[iiii] Coléophysis, théropode – dinosaure- dont le nom signifie « forme creuse » en référence aux os creux du spécimen étudié

[iv] Microraptor – petit dinosaure – dont le nom signifie « petit voleur »

Tag(s) : #"Un monde bancal©", #Semeï, #Kazakhstan, #Cluster, #posthumain, #paranormal, #mSv, #Semipalatinsk, #transhumanisme
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