Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Chapitre 6

De l’Europe orientale  à l’Asie centrale

Après un moment de stupeur, Rava et les autres courent vers la route. Il n’y a pas âme qui vive.

- Où est Lena ?

La question d’Éléonore retentit dans le vide. Rava lance un appel pour trouver la jeune femme. Sans doute s’est-elle perdue. Il espère encore que ce n’est pas elle qui a hurlé, que la voiture ne l’a pas emportée. Sous l’autorité de Costică, une battue est organisée alors que d’autres montent en voiture pour repérer le véhicule qui est passé. L’un des Tsiganes enfourche même un cheval pour parcourir les champs et les prés. Rava pense au drone papillon et va le récupérer pour survoler les environs. Royal Saint-Amant voudrait se lever mais la tête lui tourne et des acouphènes circulent dans son crâne. Rava revient vers lui :

- Comment ça va ?

Saint-Amant fait une grimace :

- J’ai l’impression d’avoir reçu une décharge.

Rava tire une chaise et s’assoit :

- C’est bizarre, non ?

- Quoi ?

Le jeune homme observe la montre connectée au drone puis souligne la concomitance entre le malaise de Royal et le cri sans doute émis par Lena avant de disparaître. Rava rappelle que les deux ont été enlevés et séquestrés dans la clinique.

- Tu penses qu’on nous a fait quelque chose ?

- Pourquoi pas ?

Royal déclare qu’il ne se souvient pas d’une intervention quelconque sur leurs personnes. Éléonore, qui a parcouru le chemin de terre dans un sens puis un autre, revient, les joues roses et le souffle frais :

- Pas de Lena en vue. Je suis un peu démoralisée, fait-elle en s’affalant sur une chaise.

Les trois amis se regardent, désemparés car tous leurs espoirs reposent sur le fragile drone. Après plusieurs minutes de recherche, tous conviennent que Lena a été enlevée. Pourquoi elle et pas les autres, se demande Costică qui trouve que la tournure des événements ne leur est pas favorable. Rava l’observe et devine le raisonnement de l’ancien.

- Je crois qu’il vaut mieux partir, dit-il aux deux autres. Nous allons finir par porter malheur aux miens.

Ils tombent d’accord même s’ils ne savent pas où aller pour l’instant. Et que faire de Lena ? Il est hors de question de l’abandonner.

- J’ai réfléchi, annonce Royal d’un ton plus affermi. Je voudrais vérifier une hypothèse en passant un scanner de mon crâne. J’ai pu être pucé et Lena aussi, ce qui expliquerait comment ils nous ont retrouvés. Mais avant, je dois contacter Nick, il pourra nous aider.

Éléonore s’étonne que leurs ennemis n’aient pas cherché à les enlever tous.

- Lena était seule… rappelle Rava.

Saint-Amant fait part de la nécessité de téléphoner avec une autre carte Sim ou un téléphone prépayé. Sa demande est relayée dans la ferme et Yoshka vient peu de temps après avec ce qu’il faut. Royal insère la carte Sim et appelle le jeune hacker français. Après avoir été informé brièvement des circonstances,  Nick va tenter de suivre le drone dans la mesure où la batterie tient toujours.

- Je viens d’en mettre une nouvelle, le rassure Rava, en haussant la voix près du micro du smartphone.

Nick promet de les rappeler dès qu’il aura localisé le drone et la voiture. Royal et Éléonore dévisagent leur jeune ami :

- Une autre carte Sim, puis une batterie pour drone ? avance Saint-Amant. Ta famille et tes amis sont d’une grande utilité. Je trouve ça inquiétant et un peu surnaturel…

Les yeux assombris, le visage soudain marqué, Rava explique :

- Dès que je leur ai donné le drone, cette nuit, ils se sont débrouillés pour récupérer des batteries, au cas où.

Royal sourit en coin :

- Ils sont très réactifs…

- Oui, dit Rava, l’instinct de survie sans doute.

Un ange passe qu’Eléonore balaie de la main en proposant de trouver un cabinet médical ou une clinique qui veuille bien radiographier ou scanner la tête de Saint-Amant, sans que les autorités transnistriennes, ou du moins Olympe Lazarus, n’en aient vent. De concert, ils ramassent leurs affaires et celles de Lena. Le cavalier parti à la recherche de Lena revient, les cheveux au vent. Éléonore le trouve très séduisant mais le temps n’est pas à la romance et Lena reste introuvable.

La famille de Rava apporte une dernière contribution à l’enquête et à la recherche de Lena en conduisant les trois amis à une antenne médicale financée par l’Union européenne, située dans un village non loin de la banlieue de Tiraspol. Sur le perron du cabinet, Costică remet un bout de papier à Rava sur lequel apparaît un numéro de téléphone :

- Vedel doit quitter la Transnistrie, il passera vous prendre quand vous l’appellerez.

Rava sert Yoshka et Costică dans ses bras, il leur murmure quelques mots à l’oreille, sourit et les embrasse à nouveau. Royal et Éléonore procèdent à des adieux plus sobres mais sincères.

Le médecin qui les reçoit est un homme maigre, d’une quarantaine d’années, doté de lunettes, aux cheveux hirsutes et au regard malicieux. Il accepte d’ausculter Royal Saint-Amant et de lui faire passer un scanner. Éléonore et Rava attendent dans la salle d’attente. Au bout d’une demi-heure, le médecin et Royal ressortent de la cabine. Ce dernier tient dans sa main, protégée par une feuille de papier stérile, un minuscule dispositif électronique. Rava et Éléonore se penchent au-dessus :

- C’était donc ça ?

- Ils l’avaient implanté derrière l’oreille gauche, annonce le médecin dans un français chantant.

Celui-ci accepte de les laisser se concerter dans un bureau annexe mais les invite toutefois à partir le plus tôt possible. Royal Saint-Amant montre le pansement qui recouvre l’incision lorsqu’on sonne à la porte du cabinet. C’est Vedel qui, malgré sa blessure et l’avis de recherche lancé à son encontre, vient chercher le trio pour le faire sortir de Transnistrie. Son regard alerte et la fluidité de ces mouvements expriment sa nervosité.

- Nous devons énormément à ces gens, constate Éléonore en sortant de l’immeuble. Comment payer cette dette ?

Son regard croise celui de Rava :

- Ils savent ce que c’est d’être pourchassés, c’est dans l’Histoire, c’est leur histoire depuis des siècles.

Éléonore secoue la tête tandis que Vedel, impatient de partir, lui fait un clin d’œil pour l’inciter à monter dans un 4*4 gris foncé et poussiéreux. La jeune femme rosit et s’installe à l’arrière, rejointe par Rava qui lui saisit la main pour conforter sa promesse :

- Si en chemin, nous avons moyen de les aider, nous le ferons !

Saint-Amant s’installe devant :

- Je voudrais avoir des nouvelles de Nick avant de quitter cette ville.

Il jette un regard à Vedel qui introduit la clé de contact avant de se tourner vers Rava. Ce dernier traduit ses paroles à leur chauffeur qui râle puis se lance dans un petit discours à l’adresse de son cousin éloigné qui hoche de la tête avant de répliquer. Rava annonce que Vedel va garer le véhicule non loin de l’église d'à côté, le temps d’un appel téléphonique. Une fois protégés par la masse de l'édifice et de ses arbres, ils ressentent tous du soulagement. Royal sort du 4*4 et s’adosse à un arbre. Éléonore ouvre la portière arrière et laisse ses pieds survoler le sol herbeux. Vedel va fumer une cigarette, puis une deuxième.

- Tu te rappelles, dit la jeune femme, sur la route pour aller à Tiraspol, nous avons croisé des voitures officielles moldaves accompagnées par des fonctionnaires européens…

- L’EUBAM[i], murmure Rava.

- Oui… Ne risque-t-on pas de les rencontrer ? Je crois qu’ils patrouillaient sur la frontière et sur les routes de contrebande, non ?

Le jeune homme admet que c’est un risque à envisager. A moins que ces fonctionnaires puissent les protéger de l’emprise de Lazarus.

- C’est quitte ou double, confirme-t-il.

Les yeux dans le vague, Éléonore demande s’il n’y a pas un autre chemin.

- En dehors de la Moldavie ? Pour rejoindre la France, on traverse soit l’Ukraine, pas très stable, soit la Roumanie. Même si tu voulais emprunter la Mer Noire, il faudrait à un moment donné passer par un de ces deux pays.

Rava conclut d’un ton tranquille :

- On n’aura rien à craindre en Roumanie, j’en suis sûr.

Il tourne la tête vers Vedel qui, une cigarette à la main, regarde fixement Royal Saint-Amant. Celui-ci, toujours au téléphone près de l’arbre, affiche un air estomaqué. En alerte, Rava et son cousin se précipitent vers lui. Éléonore, surprise, se lance à son tour avec un temps de retard. Il y a une légère brise et l’air sent bon l’herbe coupée. La jeune femme écarte une mèche de cheveux de ses yeux et respire à fond. Vedel est à quelques mètres de Royal, attendant la fin de la conversation téléphonique. Rava s’est approché, à l’affût des paroles de son ami, mais pour l’instant, Nick parle et ce qu’il dit étonne Saint-Amant. Eléonore est à ses côtés :

- Il a retrouvé Lena ? murmure-t-elle.

Royal la regarde, lui sourit et lève l’index pour signifier le silence. Quand il termine la communication, il a l’impression d’avoir trois statues de sel devant lui. Vedel est le premier à bouger. Jetant son mégot de cigarette, il s’avance vers lui et lève le menton comme pour dire « Et alors ? ». Éléonore s’éclaire devant l’espoir de retrouver bientôt Lena. Rava ne fait pas un geste, sans doute de peur de briser l’optimisme qu’il voit dans les yeux de Royal. Ce dernier met le smartphone dans sa poche et rit.

- Incroyable ! s’exclame-t-il. Il a piraté un satellite !

Les questions fusent : qui a fait quoi ? Un satellite ? Où est Lena ? Même Vedel est pris par l’excitation ambiante et rigole. Royal Saint-Amant se calme :

- Nick a pu retrouver la trace du drone mais il a préféré utiliser un satellite civil pour visualiser le trajet de la voiture.

- Et alors ? fait Eléonore, le cœur battant.

Royal revient vers le véhicule, suivi par les autres. S’appuyant sur la portière ouverte, il explique ce que Nick a trouvé :

- Il existe des satellites civils qu’on peut louer. Il a réussi à pirater un groupement d’entreprises qui loue un de ces satellites pour l’orienter sur la Transnistrie et sur la voiture que le drone a suivi un temps.

Rava, Vedel et Eléonore l’écoutent avec attention. Saint-Amant annonce que le drone a été abattu par les ravisseurs de Lena mais que le satellite a permis de cibler la voiture et de la suivre jusqu’à un petit aéroport privé d’où un jet est parti… pour le Kazakhstan, via Moscou. Nick a pu accéder au plan de vol et devrait pouvoir suivre l’avion jusqu’à sa destination, c’est-à-dire Astana, la capitale. Il a aperçu plusieurs silhouettes dont une qui semblait être soutenue par les autres. Il pense que c’est Lena.

- Le Kazakhstan !? On va finir par faire le tour de la planète.

L’exclamation d’Eléonore fait sourire Royal :

- Tu es partante pour poursuivre l’aventure ?

La jeune femme le regarde, étonnée :

- Heu, je n’y ai pas réfléchi. C’est un vaste pays au régime politique plutôt dictatorial… en pleine Asie centrale.

Vedel prend la parole, traduite par Rava :

- Que vont-ils faire là-bas ?

Ils s’interrogent mutuellement du regard sur la suite à donner.

- Nick est sûr que Lena est dans l’avion, qu’ils ne l’ont pas laissée quelque part ici ?

La question de Rava les ramène à la réalité. Tous les passagers ou certains d’entre eux ont pris un avion pour le Kazakhstan. Mais pour quoi faire ? Et, s’ils l’ont fait, pourquoi y emmener Lena ?

- On ne peut pas prendre une décision rapide, conseille Royal.

- Oui, mais on ne peut pas rester en Transnistrie, rappelle Rava, en jetant un coup d’œil à Vedel.

Éléonore s’éloigne et va réfléchir dans l’église qui donne à voir de vieilles fresques aux couleurs effacées sur les façades extérieures et tout à l’intérieur. Le bâtiment est composé d’une nef centrale et d’une abside, agrémentées d’étroites fenêtres et de petites voûtes. Une odeur de cire flotte dans l’air. La paix du lieu de culte offre un autre tempo à la jeune femme. Son esprit embrouillé l’incite à faire appel à l’intelligence de cet extraordinaire Esprit Saint.e a la conviction de devoir retrouver Lena.

 

A l’extérieur, les autres l’appellent et crient son prénom. Éléonore fronce les sourcils, elle a besoin d’un petit instant pour retrouver son énergie et sa vaillance. Elle entend la porte de l’église s’ouvrir, il est temps pour elle de repartir. Elle est convaincue que tout se joue là-bas, au Kazakhstan.

- On y va ? s’écrie-t-elle en rejoignant les autres.

- Où ça ? réplique Rava.

- Trouver Lena.

L’échange est énergique. Saint-Amant s’assoit dans 4*4 et consulte son smartphone :

- Il y a plusieurs vols pour aller au Kazakhstan, via Moscou, Istanbul, Frankfurt… avec de longues escales, cinq heures par ci, trois heures par là.

La jeune femme grimace :

- Il n’y a pas plus simple ?

- Si mais c’est plus cher.

Royal trouve des vols depuis Bucarest jusqu’à Astana, en passant rapidement par l’aéroport de Vienne en Autriche. Pendant ce temps, Rava demande à Vedel s’il peut les conduire jusqu’à la capitale roumaine. Celui-ci prévient qu’il faudra environ sept heures de voiture pour y arriver, que les routes seront difficiles et qu’il évitera autant que possible les contrôles douaniers ou policiers qui rythment les routes menant de la Moldavie à la Roumanie. Éléonore s’approche de Royal et lui demande une faveur : lui payer son billet d’avion pour Astana et accepter en retour une reconnaissance de dette.

- Avant de s’emballer, répond ce dernier, nous devons vérifier que nos passeports sont valides et que les fiches Interpol ont été levées.

Vedel s’agite et apostrophe Rava. Celui-ci interprète l’inquiétude du Tsigane en étant restés trop longtemps au même endroit et la nécessité de lever le camp.

- On aura quand même besoin de s’arrêter quelque part pour prendre nos dispositions, fait remarquer Royal.

- On fera ça en route, tranche Rava qui ne veut pas créer d’ennuis supplémentaires à son cousin tsigane.

Le véhicule prend la route d’est en ouest pour quitter la Transnistrie, traverser la Moldavie en diagonale avant de poursuivre à l’est pour rejoindre la capitale roumaine. Vedel propose de passer la frontière roumaine au niveau de Galaţi ou de Braila, là où on est sûr que les passeports des Occidentaux seront valides. Rava acquiesce et comprend que sur certaines portions de routes, son cousin devra se cacher dans le coffre ou sous les sièges.

Vedel conduit en silence. La blessure qui l’a reçue l’oblige à se tenir vouté au-dessus du volant. Les paysages défilent, des arbres à perte de vue, des routes se transformant en chemins puis en routes, quelques maisons de pierres et pour l’instant pas de tracasserie policière. Ils font une halte pour partager des sandwiches achetés dans la dernière localité qu’ils ont traversée. Saint-Amant propose de se relayer au volant mais Rava conseille d’attendre d’être en Roumanie, étant donné que les routes moldaves qu’emprunte Vedel sont tortueuses et à l’écart des axes les plus fréquentés.

- De plus, fait Rava, il est le seul de nous quatre à pouvoir anticiper les contrôles policiers ou douaniers.

On est en pleine cambrousse, pense Royal en constatant qu’il n’y pas de réseau téléphonique. Le périple reprend, suivi de près par le crépuscule.  Vedel conduit d’une main ferme. Ses yeux sont en alerte, de peur de découvrir un nouveau point de contrôle. Il repense à ses nombreux allers-retours en Europe, pour rejoindre de la famille, pour tenter de profiter des richesses parfois gaspillées des gadje de l’Ouest… Il s’est déjà fait expulsé mais ne regrette rien. En réalité, il se sent dans son élément avec sa famille, ses amis, et tient à sa liberté de naviguer entre les Balkans et l'Europe orientale. La mentalité distante et méfiante de l’Europe de l’Ouest, la charité pingre, les regards froids ou inaccessibles, l’ont fait renoncer à un exil définitif. Vedel soupire. Oui, il lui est arrivé de prendre du cuivre ici ou là. Sa vie est faite de voluptés, de rires, d’insouciance, de rixes, d’infractions à la loi des gadje mais aussi de pauvreté et de mépris. Il soupire à nouveau et plisse les yeux pour mieux se concentrer sur la route.

Royal Saint-Amant s’est laissé bercer un temps par le roulis du 4*4. Il a hâte de recontacter Nick pour en savoir plus sur le vol qui emmène Lena au Kazakhstan. Son cerveau fait défiler les dernières semaines de sa vie, entre son étude au sujet des médiums et astrologues, l’enquête sur le meurtre de Rabichong et l’aventure qui s’en est suivie. Royal se voit soudain comme un dilettante, qui a retrouvé le goût de la lutte et de la recherche de la vérité. Il s’était endormi sur ses revenus confortables, sur quelques articles qu’on lui commandait, et sur cette idée de faire paraître un guide européen des médium et devins. C’est comme s’il se réveillait d’une longue période apathique, comme si une nouvelle vie commençait !

Sous le quart de lune, le véhicule s’arrête près d’une ravine. Les trois passagers sortent de leur léthargie tandis que Vedel prend la parole, la voix cassée. Rava l’écoute en silence, humidifie ses lèvres et son palais :

- Il dit qu’il y a sans doute un point de contrôle non loin. Il vaudrait mieux qu’il se cache à l’arrière du 4*4 et que Royal prenne le volant. Un Occidental passera mieux qu’un Français à la tête de tsigane, comme moi.

 

Vedel se dégourdit les jambes, fume plusieurs cigarettes et monte à l’arrière se cacher dans un espace étroit au revers des sièges. Éléonore se réinstalle, hésitant à appuyer son dos contre les coussins de peur d’écraser le Tsigane. Royal se met au volant, pleins phares, et démarre. Depuis sa cache, Vedel, via Rava assis près de la jeune femme, donne des instructions pour suivre la bonne route.

 

Après deux ou trois lacets, le véhicule est contraint de s’arrêter devant des barrières de bois entourés de fil barbelé. Un gros spot lumineux inonde le 4*4 de sa clarté tandis qu’un officier des douanes, sous l’œil scrutateur de ses collègues, s’approche. Découvrant un Occidental au volant, il devient soupçonneux et demande à Royal de couper le moteur, avant de poser de nombreuses questions en anglais. Il réclame les pièces d’identité qu’il donne à un de ses subordonnées pour vérification. Saint-Amant répond du mieux possible, jouant le touriste perdu tentant de rejoindre la Roumanie, ce qui n’est pas très loin de la vérité. Rava retient son souffle, il a une tête à faire l’objet de contrôles à chaque passage de frontière. A l’arrière, Éléonore croise élégamment les jambes et lance un sourire timide au fonctionnaire. Elle perçoit dans son dos un corps en position allongée et sent l’odeur des cigarettes de Vedel. La jeune femme a la nausée.

 

Le contrôle prend près d’une heure. Les passeports passent de mains en mains, des coups de téléphone sont passés, le véhicule est examiné dessus, dessous et dedans, sans aller toutefois à soulever les sièges arrières. Le douanier explique qu’il est dangereux de circuler la nuit sur ces routes où l’on trouve des contrebandiers et des bandits. Royal Saint-Amant, qui a dû sortir de la voiture pour une fouille succincte, insiste pour aller le plus vite à Bucarest. Il met en avant leur état de fatigue générale et leur désir de rentrer en France. Le fonctionnaire des douanes s’étonne qu’ils n’aient pas de billets d’avion en poche. Un court instant gêné, Saint-Aimant répond qu’ils prendront leurs billets à l’aéroport. L’officier paraît dubitatif, cependant n’ayant rien à reprocher aux voyageurs, il les laisse partir en leur indiquant la meilleure route pour passer la frontière. Une fois le 4*4 parti, il passe un appel au poste de contrôle suivant.

 

Royal continue de conduire une vingtaine de kilomètres avant de s’arrêter à nouveau sur le bord de la route. Il fait nuit noire et un vent froid s’est levé.

 

- Je boirais volontiers un café, s’exclame-t-il en sortant du 4*4.

- Et moi un thé bien chaud, Éléonore a déplié ses jambes et a mis le pied dehors en soupirant d’aise.

Vedel, aidé par Rava, s’extirpe de la cachette et, les jambes tremblantes de fatigue, fait quelques pas à l’orée de la forêt. Son état n’est pas des plus enviables, la blessure s’est rouverte et la concentration exigée par la conduite nocturne sur des routes improbables l’ont épuisé. Rava veut prendre la relève de Saint-Amant en se faisant guider par son cousin assis à ses côtés. Après un bol d’air vivifiant, les quatre voyageurs reprennent la route. Saint-Amant s’est assis à l’arrière, à côté d’Éléonore. Rava conduit prudemment, jetant régulièrement un coup d’œil à Vedel, inquiet pour sa santé.

La jeune femme est sur le point de s’endormir, appuyant sa tête contre la vitre. Elle est satisfaite à l’idée de ne pas conduire un type de véhicule qu’elle ne connaît pas dans une région insolite, de surcroît de nuit. Mais s’il le faut, elle pilotera le 4*4 demain. Sa rêverie l’amène à considérer le chemin parcouru depuis qu’elle a accepté Dieu dans sa vie. Au début, elle avait été perturbée par certains croyants qui lui prédisaient un avenir de missionnaire, un rôle de femme au foyer, un horizon biblique morne. étriqué Or, la jeune femme n’a jamais aimé se sentir enfermée dans un seul système de pensée. Lors de sa conversion, elle avait eu peur que la volonté de Dieu pour elle soit une vie de souffrance ou de privation. Tous les témoignages qu’on lui donnait à lire ou à voir étaient épouvantables, des parcours accidentés, des obstacles à dépasser... Cette vision teintée de dolorisme, entrecoupée de joies et de chants, n’était pas pour elle, même si elle avait rencontré des personnes très diverses qui lui avaient fait du bien et qu’elle avait encore dans son cœur. A la fin, le plus dur a été de perdre tout contact avec ses ami(e)s parce qu’elle est partie, et qu’elle n’est plus ni à convertir ni à fréquenter. Depuis, Éléonore a renoué avec Dieu une relation « interpersonnelle », intime et sincère, adaptée à son cas. A cette pensée, la jeune femme sourit, les yeux pétillants. Les cahots du 4*4 ne l’indisposent plus, elle va s’endormir enveloppée par la certitude joyeuse que Dieu est avec elle.

Plusieurs heures ont passé. Quand la jeune femme ouvre les yeux, la nuque ankylosée, la bouche pâteuse, elle ne comprend pas ce qu’elle voit :

- On est où ?

Elle se redresse :

- C’est horrible ici !

Rava et Saint-Aimant éclatent de rire. Ils ont franchi la frontière aux abords de Galaţi, ville roumaine, au passé industriel et portuaire important et aujourd’hui délétère. Située sur la rive sud du Danube, Galaţi est un port qui croule sous les carcasses de navires et d’infrastructures des années soviétiques, touché par le chômage et la pauvreté. Vedel est de nouveau au volant et circule aisément dans la ville, en direction de Bucarest. Le Tsigane devient volubile et fait des gestes de la main droite. Rava traduit à l’adresse de ses deux amis français qu’il devient impératif de s’arrêter à une station essence et de prendre un repas chaud. Saint-Amant découvre qu’il peut avoir accès au réseau téléphonique et téléphoner à Nick. Ils ne sont plus qu’à deux ou trois heures de la capitale roumaine. Vedel fait le plein d’essence, s’achète des cigarettes et trouve un petit restaurant à la lisière de Galaţi où faire une pause avant de reprendre la route. Saint-Amant en profite pour joindre Nick qui lui restitue les dernières informations. Le jet où se trouve Lena est reparti pour Astana, capitale du Kazakhstan. Pour faciliter le trajet des trois voyageurs, il a créé des e-billets à leur nom en partance de l’aéroport international d’Henri-Coandă, au nord de Bucarest.

- Nous n’avons rien à payer ? demande Éléonore.

- Rien, confirme Royal. Il a retenu trois places sur Tarom, la compagnie nationale roumaine avec étape en Autriche.

Nick indique que l’avion commercial partira en fin d’après-midi pour arriver six heures plus tard, dans la nuit à Astana. Sa sœur Audrey, prévoyante, leur a réservé des chambres d’hôtel pour deux nuits. Là aussi, l’agilité informatique de Nick a fait des merveilles car, à leur soulagement, le séjour est tous frais payés. Lorsqu’ils arrivent à l’aéroport d’Henri-Coandă, Rava, Éléonore et Royal descendent du 4*4 et prennent leurs bagages. Vedel sort du véhicule, les salue et les regarde entrer dans l’aérogare. Il reste un moment les mains dans les poches, immobile, avant de monter ans le véhicule et retrouver une de ses connaissances à Bucarest.

Les trois voyageurs ont reçu les e-billets sur leur boîte mail respective. Mais la première chose qu’Éléonore fait est d’aller se rafraîchir et se changer dans les toilettes prévues à cet effet. Les deux hommes vérifient les horaires et le numéro du vol. Quand la jeune femme revient, Saint-Amant va à son tour se débarbouiller. Restés seuls, Rava et elle vont s’assoir dans des fauteuils où relâcher leur tension.

- Comment s’est passé le passage à la frontière, demande la jeune femme. Pas de problème pour Vedel ?

- Oui et non, dit Rava, la tête penchée, les yeux fixés sur le sol. Vedel s’est caché à l’arrière, comme la première fois.

- Je n’ai rien senti, fait remarquer Eléonore.

Rava sourit et la regarde :

- Tu dormais si profondément…

Il explique que le premier point de contrôle avait donné l’alerte à tous les autres. Quand ils sont arrivés à la frontière, les douaniers accompagnés de policiers les ont fait descendre du 4*4, ont fouillé leurs valises et ont posé de nouveau les mêmes questions. Ils avaient peur d’être face à des espions. Éléonore rit :

- Des espions de quoi ? Franchement. Mais moi, ils ne m’ont pas réveillée ou fait sortir de la voiture.

Le jeune homme toussote :

- Nous leur avons montré ton air candide et paisible, nous avons plaidé pour toi, pour qu’ils te laissent dormir. C’était aussi une façon de les éloigner d’une fouille approfondie de l’intérieur du 4*4.

Éléonore opine de la tête mais reste focalisée sur l’adjectif « candide » et ne sait pas trop comment le prendre.

Le vol vers Astana se déroule sans encombre et l’étape intermédiaire est courte. Ils arrivent vers 23h au Kazakhstan et se dirigent immédiatement vers l’hôtel que Nick leur a choisi, et non des moindres, le Marriott-Hôtel, un 5 étoiles, à quelques pas du centre-ville. Astana est une toute nouvelle capitale, choisie par l’actuel Président Nazarbaïev à la fin des années 90.

La ville a été érigée, en pleine steppe, selon les consignes de ce dernier, s’orientant vers un style géométrique et futuriste. Le taxi de l’aéroport les dépose devant le Marriott qui reçoit régulièrement des délégations étrangères.

- Magnifique ! s’écrie Éléonore en levant les yeux sur l’immeuble qui s’offre à eux.

Les chambres réservées par Nick et Audrey ne sont pas les plus luxueuses mais restent très belles et confortables. Après une toilette revigorante, les trois compagnons se retrouvent dans la chambre de Saint-Amant qui a commandé, à cette occasion, un plateau pour trois via le room-service. La dégustation des mets et des boissons efface la fatigue et permet de relativiser pour un instant les derniers événements. Rava et Éléonore se dirigent vers les fenêtres et ouvrent l’une d’entre elles. L’air est frais et parfumé. Les lumières des bâtiments officiels et des sites touristiques dessinent des ombres mystérieuses dans un décor étonnant et enchanteur.

- Je suppose qu’ici aussi, nous n’aurons pas le temps de visiter… déplore Éléonore en revenant vers la desserte pour tartiner de la crème fraîche épaisse sur du pain grillé, avant d’y ajouter du saumon fumé.

Royal admet la chose :

- Notre priorité est de retrouver Lena et de comprendre le fin mot de l’histoire concernant Rabichong, si nous en avons les moyens.

- Mais comment savoir où elle est passée ? s’inquiète Rava en fermant la fenêtre.

La question clôt la collation et la discussion. Saint-Amant allume la télé et zappe machinalement. De nombreux reportages kazakhs font l’éloge du Président Nazarbaïev et de ses initiatives pour le développement du pays et de la population. Réélu régulièrement depuis 1990, date de l’émancipation du pays de l’ex URSS, Nazarbaïev gère un pays au moins cinq fois plus grand que la France mais doté de gisements[2 considérables d’hydrocarbures. Le Kazakhstan est en relation d’affaires avec de nombreux pays occidentaux, la Grande-Bretagne, les États-Unis, la France, …

- On dit « kazakh » ou « kazakhstanais »,  demande soudain Éléonore.

Rava prend son smartphone pour vérifier :

- Alors "kazakhstanais" désigne tout habitant du Kazakhstan. Le "kazakh" est un habitant du pays mais de l'ethnie locale, d'origine turco-mongole.

A ce moment précis, le mobile de Saint-Amant résonne. Celui-ci décroche, les sourcils froncés, mais c’est Nick qui a collecté de nouvelles informations. Il a pu dénicher le plan de vol du jet qui a emmené Lena. L’avion, après avoir fait halte à Moscou, s’est posé à Astana pour repartir vers la ville de Semeï, à 600 km à l’est de la capitale.

- Semeï ? s’exclame Royal.

- Qu’est-ce qui se passe, fait Eléonore en s’approchant de lui, à l’instar de Rava.

Au bout du téléphone, Nick donne de plus amples explications. Semeï est une ville proche d’un ancien site d’essais d’armes nucléaires, le Polygone, qui fonctionnait pendant la période soviétique et jusqu’au tout début des années 90. Il ajoute quelques détails culturels qui pourront servir d’alibis, s’ils y vont.

- Quel rapport avec Lena ? s’impatiente Saint-Amant.

- Elle doit être là-bas, à cette heure. Le jet s’est posé et a disparu de mes radars. Tout me porte à croire que votre amie est là-bas. C’est votre prochaine destination.

Nick donne des indications sur la façon de se rendre à Semeï, le plus court étant l’avion avec la compagnie nationale Air Astana à des prix très abordables.

- Je vous laisse vous débrouiller sur ce coup, c’est facile.

Quand Royal raccroche, il souffle bruyamment puis se tourne vers les deux autres à qui il résume ce que Nick lui a dit.

- Ça commence à ressembler à une chasse au trésor avec des indices au compte-goutte, … remarque Rava, contrarié.

Léonore se cale dans le fauteuil et exprime sa peur, peur d’être coincée loin de la France, sans aide officielle, à la recherche d’une ombre. Royal ressent cette impression d’être à la merci d’inconnus.

- Je vais jusqu’à Semeï mais ensuite, je rentre en France, déclare Rava. Si on ne retrouve pas Lena là-bas, j’arrête et je confie tout à la police, une fois rentré à la maison.

- C’est ce qu’on aurait dû faire, murmure la jeune femme. On peut encore le faire.

- Tu veux abandonner ? lui demande Royal.

Éléonore, la mine fatiguée, ne sait plus ce quoi penser. Elle veut dormir et réfléchir ensuite.

- Ça me paraît sage, approuve Saint-Amant.

Ils se disent bonsoir et décident de se retrouver le lendemain matin dans la salle à manger à 8h00.

Fin du chapitre 6

Marie-Laure Tena - 11 avril 2018

[i]The European Union Assistance Mission to Moldavia and Ukraine

Tag(s) : #"Un monde bancal©", #Tsiganes, #Kazakhstan, #Semeï ou Semey

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :