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Chapitre 5

Une force d’appui

Le fourgon ralentit devant un large portail avant d’emprunter une voie goudronnée qui mène à un institut privé. Rava reçoit un signal du papillon électronique et transfère le fichier sur son smartphone pour plus de lisibilité. Il sait où ses amis ont été emmenés. Il rappelle le numéro local puis s’enquiert d’Éléonore. La sonnerie du portable retentit plusieurs fois avant qu’un souffle ne réponde. Rava fronce les sourcils :

- Éléonore ?

Quelqu’un lui répond avec une voix éthérée.

- Éléonore ? insiste-t-il, inquiet.

- Qui est-ce ? fait le souffle.

- Rava. Tu es où ? Que se passe-t-il ? Tu es à l’hôtel ?

Éléonore Gozzi lui raconte comment elle a pu quitter l’hôtel en catimini, craignant d’être retenue par des policiers. Elle chuchote au téléphone qu’elle ne sait pas où elle est.

- Où sont les autres ? dit-elle.

Rava est embarrassé, il lui avoue que Royal et Lena ont été enlevés mais que, grâce au drone, il sait où ils sont. Il rassure Éléonore lui disant qu’il va passer la prendre puis qu’ils iront libérer leurs amis.

- Tu arrives dans combien de temps ? articule la jeune femme.

Le téléphone collé à l'oreille, le jeune homme monte à l'arrière d'une vieille Mercedes noire :

- D’ici 15mn. Essaie de trouver la gare centrale, ce n’est pas loin de l’hôtel et on passe te prendre.

Il raccroche, salue le conducteur et le passager assis devant. Le chauffeur marmonne quelques mots et démarre. Ils prennent la direction de Tiraspol et de la gare centrale. La pluie se met à tomber dru sur les rues désertées. Seul le bruit des essuie-glaces raclant avec frénésie le pare-brise résonne dans l’habitacle.

Éléonore a réussi à trouver la gare centrale. En chemin, elle a croisé des soldats russes en uniforme qui, avec la nuit et l’averse brutale, renforcent son sentiment de panique. Elle a mis son sac au-dessus de la tête pour se protéger mais les bourrasques lui renvoient des rafales d’eau sur les jambes et le dos. Elle ne sait pas si elle doit attendre dehors ou à l’intérieur. La pluie l’incite à rentrer dans le hall mais elle pourrait rater Rava. L’humidité qui la transperce et le regard pesant d’un homme l’incitent pourtant à pénétrer dans la gare. Là, la jeune femme se dirige vers les panneaux indiquant les horaires des prochains trains afin de se donner une contenance et compte sur Rava pour se sortir de cette situation oppressante.

 

Débarrassés de leurs liens, Royal Saint-Amant et Lena Martin sont conduits dans une salle d’attente à la lumière jaune distillée par une ampoule dénudée. La jeune femme a l’impression d’avoir reçu un coup de massue. Éjectée du fourgon par les quatre hommes, elle a à peine eu le temps de découvrir le bâtiment aux fenêtres sécurisées par de gros barreaux et aux portes verrouillées. Le silence qui règne dans les locaux s’accompagne d’une odeur de produits chimiques. Saint-Amant s’en veut de ne pas avoir réagi comme il aurait dû, en se battant. Il jette un œil blasé sur la bague électrique qu’il a sortie de sa poche.  C’est avec des armes qu’ils auraient dû y aller, pas avec ces gadgets. Il regarde autour de lui et réalise qu’il a été désinvolte en prenant cette affaire comme une sorte de jeu d’aventures. 

Une clé dans la serrure attire l’attention de Lena vers la porte. Une infirmière âgée et musclée la prend par le bras et l’emmène à travers un couloir aux relents de savon noir et de sueur. La femme fait entrer Lena dans un bureau où un homme en blouse blanche l’attend. Avant de repartir, l’infirmière fouille la jeune femme et lui confisque toutes ses affaires dont sa pièce d’identité, son smartphone et la bague. La pièce est envahie de dossiers débordant des armoires métalliques. La seule fenêtre est recouverte d’un grillage épais.

- Asseyez-vous, fait le directeur de l’institut en russe.

Lena Martin hésite puis se laisse tomber sur une chaise en skaï. L’homme est satisfait :

- Je vois que vous me comprenez. C’est bien. Savez-vous pourquoi vous êtes ici ?

- Je ne sais même pas où je suis, rétorque Léna en se redressant.

Le directeur arbore un sourire bienveillant en se présentant et en expliquant que cet institut est une clinique psychiatrique privée.

- Je ne vois pas le rapport avec moi !

- Allons, nous avions si bien commencé cet entretien, dit le directeur. Je suis médecin et psychiatre et je vois dans votre dossier que vous souffrez de schizophrénie paranoïde.

Lena sursaute :

- Mon dossier ? Quel dossier ? Je ne suis en Transnistrie que depuis 24h. Vous essayez de me faire passer pour folle ?

Le médecin se renverse en arrière et soupire en secouant lentement la tête :

- Le déni n’est pas la direction à prendre, on a dû vous le dire…

- Je suis citoyenne française ! s’écrie la jeune femme. Renvoyez-moi dans mon pays !

L’homme explique qu’il ne peut pas la laisser sortir en l’état et qu’elle doit d’abord prendre un traitement pour stabiliser son humeur. Lena se lève en hurlant de colère. Elle se rend compte que ce n’est pas le bon comportement à avoir mais elle est à bout de nerfs. Deux hommes entrent dans le bureau du directeur, s’emparent de la jeune femme et la traîne vers un autre couloir. Là, l’infirmière l’attend. Lena est déshabillée, douchée au jet d’eau froide, rhabillée d’une chemise de nuit effilochée puis emportée dans une cellule où on l’attache à un sommier, avant de lui administrer une piqûre de neuroleptiques. La jeune femme entend le bruit assourdissant d’un trousseau de clés puis tombe en léthargie.

 

A Tiraspol, dans l’obscurité pluvieuse, Rava n’a pas vu Éléonore aux abords de la gare. Il décide d’entrer dans le bâtiment tandis que la Mercedes les attendra non loin.

 

Toujours dans la salle d’attente de l’institut psychiatrique, Royal Saint-Amant ne se fait pas d’illusion. Il a entendu les cris de rage de Lena et les portes claquer. Le bruit des clés fait écho dans les couloirs. Le directeur demande à ce qu’on lui amène l’autre visiteur. Royal ne parle pas russe ou moldave mais il fait comprendre qu’il n’a pas besoin d’être porté par ses deux geôliers. Il entre calmement dans le bureau et s’assoit d’office face au responsable de l’institut qui se présente une nouvelle fois, mais en anglais, en tant que médecin, psychiatre et administrateur de l’endroit. L’infirmière entre en silence, procède à la fouille de Royal et confisque ses affaires avant de repartir.

- Je ne comprends pas la raison de ma présence et de celle de mon amie dans cet endroit. Nous venions de rendre visite à la directrice d’une entreprise quand vos hommes ont surgi…

- Oui, oui, admet le médecin. Mais voilà, continue-t-il. C’est la directrice elle-même, Madame Lazarus, qui nous a contactés pour les informer que des individus dangereux étaient dans ses locaux.

- Dangereux pour qui ? ne peut s’empêcher de demander Royal.

- Voyez vous-même, fait l’homme en lui tendant deux fiches Interpol. Vous êtes recherchés et êtes considérés comme atteints de troubles psychiatriques graves.

- La garce ! murmure Royal.

Le médecin sourit :

- Qui allons-nous croire ? Vous ou une notable de Tiraspol ?

- Je suis citoyen européen ! réplique Saint-Amant.

- Et nous, plutôt pro-russe, mais qui est qui ne change rien à votre situation.

Le directeur de l’institut explique que Lena et lui vont devoir rester ici quelques jours pour leur permettre d’établir un diagnostic et un traitement approprié. Ensuite, ils contacteront les autorités européennes pour un éventuel transfert vers la France. Royal ressent le contrecoup d’une telle décision. Ils vont les shooter pour mieux les neutraliser ! Mais pourquoi ne pas les tuer tout de suite ? Il croit entendre un murmure, un écho lui chuchotant qu’ils ont encore besoin d’eux. Saint-Amant regarde autour de lui mais il n’y a que le directeur dans la pièce, qui le soupèse du regard :

- On entend des voix ?

- Non !

Le médecin se lève :

- Vous avez besoin de repos. Vous allez être amené à votre cellule où des médicaments vous seront administrés, pour votre bien, j’insiste. Alors ne faites pas du grabuge comme votre amie.

- Comment va-t-elle ?

Le médecin sourit :

- Elle se repose.

La porte du bureau s’ouvre à nouveau laissant voir deux de leurs quatre ravisseurs. Royal se  met debout, réfléchit à une parade mais n’en trouve pas. Il suit les deux hommes qui le conduisent à la douche après laquelle on l’affuble d’un pyjama gris taché. Il est emmené dans une cellule où les attend un infirmier au large dos et au regard fermé. Celui-ci tend une dose de comprimés à Saint-Amant et un verre d’eau. Les trois hommes le regardent avaler son traitement puis le laissent seul.

Celui-ci parcourt des yeux la pièce aux murs de béton aveugle et inondée d’une lumière crue. Comment sortir de là ? Régurgiter les médicaments, voilà ce qu’il doit faire. Royal met deux doigts dans la gorge pour vomir, en vain. Il enlève sa veste de pyjama et enfourne une des manches dans sa gorge, le plus loin possible. Il se sent étouffer. Sa tête part en arrière puis après un spasme violent repart en avant. Le corps se courbe et se crispe sous une convulsion avant de se relâcher. Pendant cette chorégraphie saccadée, Royal a vomi, et les comprimés oranges et blancs, agglutinés à de la bile et à de la salive, gisent sur le sol. Il les fait disparaître rapidement et s’allonge sur le sommier sale de la cellule, des battements sanguins dans la tête.

 

Éléonore sursaute et réprime un cri lorsqu’elle sent une main sur son épaule. A son grand soulagement, c’est Rava. Le hall de la gare est vide et il fait froid. Le jeune homme relate le peu qu’il sait, l’immeuble végétalisé gardé par un robot, et la sortie brusque de leurs amis emmenés dans un fourgon d’une clinique psychiatrique.

- Je le sais, explique Rava, car grâce au drone que j’ai réussi à fixer, j’ai pu suivre leur itinéraire.

- Que fait-on ?

La jeune femme est pâle. Rava la dévisage avant de lui dire :

- Tu sais, j’ai de la famille éloignée ici. Je crois qu’il faut qu’on se repose un peu pour établir un plan pour les sortir de là et quitter le pays.

Éléonore, grelottante, hésite :

- Tu crois qu’ils sont morts ?

-  Non, riposte le jeune homme.

Il la prend par le bras et la conduit à l’extérieur, en direction de la Mercedes noire. Quand elle voit la voiture et distingue deux silhouettes d’hommes, Éléonore se raidit et ralentit le pas.

- Ce sont des cousins, soupire Rava.

La jeune femme ne paraît pas convaincue par l’argument. Les deux hommes ont un air sinistre et maintenant qu’elle observe Rava à la lumière d’un réverbère, elle lui trouve un aspect trouble. Après tout, elle ne le connaît pas tant que ça.

- -Écoute, reprend le jeune homme sur un ton plus autoritaire, je suis d’origine romani, tsigane si tu préfères, ou encore Rom. C’est pour cela que Royal m’a emmené avec lui. J’ai de la famille ici, une famille lointaine et élargie. Ils peuvent nous aider.

Il lui lâche le bras :

- Que décides-tu ? Rester ici, retourner à l’hôtel, venir avec moi ?

Éléonore a honte de son indécision et de sa réticence à faire confiance à des Tsiganes. De toute manière, elle n’a pas grand choix :

- Tu es sûr qu’on peut leur faire confiance ?

Rava comprend qu’Éléonore a besoin d’être rassurée. Lui faisant à nouveau face, il la regarde dans les yeux :

- Je suis là et je te protège.

Le ton affirmé du jeune tsigane tranquillise la jeune femme qui accepte de le suivre et de monter dans la voiture. Celle-ci sent le vieux cuir et la boue. Les deux hommes saluent Éléonore d’un mouvement de tête puis la voiture démarre sans attendre. Rava a déjà expliqué à ses lointains cousins la situation et la mission que ses amis se sont donnée.

La nuit est profonde, pourtant il n’est pas encore dix heures du soir. La Mercedes roule sur des routes secondaires dans la campagne transnistrienne. Des formes noires défilent, sans doute des exploitations agricoles.  Les phares de la voiture éclairent la route et les bas-côtés qui laissent devenir des clôtures de bois ou de fil de fer. Éléonore croit entendre des chevaux s’ébrouer. La voiture ralentit et à un croisement tourne sur la gauche. La route devient chemin agricole qui les mène jusqu’à une ferme d’un étage assortie d’une grange fermée. Une fenêtre du rez-de-chaussée est restée allumée. Quand la Mercedes s’arrête doucement devant la porte d’entrée, un jeune couple sort sur le seuil à deux pas duquel se trouve une meule à affutage. Le chauffeur ouvre la portière et se met à leur parler rapidement. Son passager sort de la voiture et entre dans la ferme. Rava descend du véhicule et présente Éléonore dans une langue qu’elle ne comprend pas.

- Ils vont nous héberger cette nuit. Demain matin, on définira un plan d’attaque.

- Mais, tu es sûr que nous ne dérangeons pas ? Et si nous leurs causions des problèmes ?

Un coup de vent vient frapper les arbres et secouer un groupe de corbeaux. Le bruit d’une voiture roulant sur l’axe principal se fait entendre. Rava tape du pied :

- Tu es décidément bien timorée ! Allez, viens !

Il entre à son tour dans le bâtiment, suivi de très près par la jeune femme. Dans la cuisine, ça sent l’oignon, le poil mouillé du chien et les vieux meubles en bois. Il fait bon et l’atmosphère familiale qui s’en dégage est apaisante. La jeune agricultrice sert deux assiettes de soupe à Rava et Éléonore tandis que son mari coupe deux tranches épaisses d’un pain au levain un peu trop cuit. Une horloge vénérable laisse échapper un « dong » indiquant la demie de dix heures. Le fermier s’installe dans un coin et prends sa guitare qu’il effleure machinalement. Autant le dire tout de suite, Éléonore ne supporte pas le bruit de la guitare mais tout bien pesé, il vaut mieux ça que d’être enfermée dans une clinique psychiatrique ! Elle termine son repas roboratif en lançant un sourire à son hôtesse qui le lui renvoie.

Les deux hommes qui les ont amenés jusqu’à cette ferme font leur apparition dans la cuisine. Ils posent leurs gros blousons sur une chaise avant de s’adresser au maître de maison. Ils entament une conversation rapide dont Rava ne perd pas un mot. Éléonore regarde la scène et tente de comprendre ce qui se passe. Elle sent une tension et découvre que Rava est penché en avant comme pour bondir.

- Qu’y-a-t-il ? ne peut-elle s’empêcher de demander.

- Ils veulent intervenir cette nuit plutôt que demain, traduit machinalement Rava.

Sous le coup de l’information, Éléonore s’affaisse à demi sur la table. Elle voudrait tellement se coucher et dormir. La discussion continue entre les hommes aux visages burinés mais la jeune femme laisse une torpeur l’envelopper. Elle reste ainsi quelques instants jusqu’à ce que le claquement de plusieurs portières retentisse dans la cour de la ferme. Rava se précipite à l’extérieur et découvre plusieurs voitures, des berlines mais aussi des 4*4. La jeune femme s’étire puis va à la fenêtre pour constater qu’un rassemblement d’hommes a envahi l’espace entre le corps de ferme et la grange. Des poules qui s’étaient égarées dans l’obscurité gloussent et caquètent affolées. Le chien de la maison se précipite à l’extérieur pour mettre de l’ordre dans tout ça. Rava revient sur ses pas :

- Éléonore, reste ici. Nous allons dans la grange pour discuter. Ils ont l’air décidé. Je vais avec eux et je te dirai ce qu’ils ont décidé.

La jeune femme n’ose pas émettre une objection et fait signe qu’elle a compris. En réalité, elle ne sait pas si elle doit s’offusquer ou non d’être mise à l’écart. Encore un truc d’hommes ? Cela dit, elle ne parle pas la langue romani et n’a pas d’idée sur la façon d’agir pour libérer leurs deux amis. Ce qui lui reste, à ce stade, c’est la prière et la sieste.

 

Dans son état comateux, Lena Martin fait des rêves dont elle ne se souviendra sans doute pas à son réveil. C’est un mélange de rêves professionnels où elle perd sa place et où les autres rient. Elle voit des gens lui poser des questions qu’elle ne comprend pas, elle court dans un sens alors qu’on lui annonce que c’est à l’autre bout qu’une réunion a lieu et ses membres sont si lourds, comme inertes. Lena se voit dégringoler, perdre son statut, errer dans les rues se trompant toujours de direction. Elle est à l’université et découvre qu’elle est inscrite à de examens dont elle ignore tout, elle arrive en retard, n’a pas révisé. Puis un responsable d’équipe vient la voir et lui parle dans une langue inconnue et se sent submergée par l’incompétence. Lena geint puis une larme affleure le long des cils.

Royal Saint-Amant a aussi un sommeil perturbé par des pirates et par un Rabichong aux envies de meurtre. Le rêve prend des allures de roman d’aventures. Il se rêve en moussaillon du XVIème siècle, dans l’océan indien, houspillé par les autres marins.

Rabichong sort son coutelas pour l’agiter sous le nez du mousse :

- Tu veux que j’te coupe les oreilles ? Allez, feignasse, va nettoyer les étages inférieurs !

Royal ne se le fait pas dire deux fois et se précipite prendre un seau de soufre pour laver le passage qui mène au pont inférieur et le débarrasser des odeurs putrides et des miasmes que les aliments et les objets en décomposition à cause du sel marin ou du manque d’hygiène disséminent sur le navire. Rabichong poursuit le mousse avec son coutelas :

- Grouille ! Plus vite ! Tu es lent !

Lorsque la nuit arrive, l’agitation du navire s’estompe. Royal s’est faufilé hors de son hamac pour profiter du peu de solitude que le soir lui a donnée. Il ne veut pas être marin, mais écrivain. Il observe le ciel étoilé, la lune voilée. Le mousse rêve lorsqu’il entend un plouf. Dans l’obscurité qui le protège, il se dirige vers l’endroit d’où le bruit lui semble être venu. Une odeur forte de transpiration mâtinée de rhum lui soulève le cœur.

- Dis-donc, chuchote le marin, tu ne devrais pas être là. Un coup de vent, une vague trop haute et hop, un homme à la mer !! Et à mon avis, on n’pourra pas te repêcher...

Royal comprend que Rabichong se tient devant lui et l’empêche de passer.

- C’était quoi, ce plouf ? demande-t-il.

Des ordures, réplique Rabichong. Et si tu continues à être sur mon chemin, tu vas finir par te retrouver toi aussi dans le grand tas d’ordures universel, si tu m’comprends !

Le garçon se tait. Le marin semble hésiter sur la conduite à tenir mais finalement rentre dans les quartiers de l’équipage. Royal soupire et fait de même. Le lendemain matin, on constate l’absence d’un des lascars, matelot du Cap-Vert, que l’on attribue à une perte d’équilibre et à une chute à la mer due à l’alcool. Le mousse veut signaler que les trois matelots embauchés sur le navire ne boivent pas d’alcool lorsque son regard croise celui de Rabichong. Celui-ci s’avance droit sur lui, le coutelas à la main, le sourire épais. Soudain, une femme, extraordinaire événement sur un navire de cette époque, une femme donc, sort de la cale armée d’une hache d’abordage. Rabichong et la femme qui s’avère être Olympe Lazarus, se jettent sur Royal dans l’intention de le tuer et de le dépecer. Le jeune mousse hurle :

C’est lui, c’est lui !  C’est le tueur de lascars !

L’équipage se fige. La houle s’accentue et fait tanguer le navire. Rabichong pose la lame de son coutelas rance sur la gorge de Royal

Tu veux venir avec moi ? rugit le marin en déployant un rire en cascade.

La question semble familière au mousse... qui se réveille.

Royal Saint-Aimant jaillit de sa couche en toussant. Il pose la main sur son cou et aspire l’air comme s’il avait été en apnée. Rabichong lui paraît plus vivant que jamais mais aussi plus féroce. Que veut dire ce rêve ? Ça n’a aucun sens. Il regarde sa montre mais celle-ci a été emportée par l’infirmière. Royal ne sait pas s’il a dormi une heure ou toute la nuit. Il se sent écœuré. L’odeur des algues et de la sueur des hommes continue de l’imprégner. Il colle son oreille à l’épaisse porte de la cellule. Tout est calme, comme dans un mouroir…

 

Dans la grange éclairée par une ampoule blafarde, une petite trentaine d’hommes de tous âges, armés pour la plupart de fusils, se sont réunis. Costică, un homme trapu et musclé, d’une soixantaine d’années, au regard bleu acier, se hisse sur un porte-engin agricole afin de s’adresser à la troupe. Il évoque des gadje prisonniers dans une clinique privée, des amis de Rava à qui il passe la parole, après avoir rappelé les liens de filiation du jeune homme dans la communauté. Dans la foule, certains murmurent, opinent de la tête. Rava salue tout le monde et explique qu’ils sont à la recherche de meurtriers. Malheureusement, des personnes malveillantes ont porté atteinte à la dignité et à la liberté de ses amis. D’une voix forte, Rava réclame l’aide de son peuple, de sa famille. Il ajoute qu’il faut les faire évader sans effusion de violence, le plus rapidement possible. Certains hommes sortent des couteaux, tandis que certains brandissent leurs fusils. Un homme joue des coudes pour atteindre le premier cercle et proteste. Il exige d’emmener son AK47. Qui sait si on ne les attend pas avec un arsenal ? Un nouveau débat a lieu, clôt rapidement par l’ancien qui, sautant du porte-engin, déclare que l’attaque se fera sous deux angles : un groupe en retrait encerclant la clinique, armés de fusils au cas où, et un groupe plus resserré pour l’intervention dans les locaux, muni de couteaux, de gourdins ou de matraques. Le premier objectif est de repérer les lieux.

Rava intervient pour leur annoncer qu’il peut avoir les plans de l’institut sur son mobile. Il espère qu’en France Nick est éveillé et saura leur fournir les documents. Un bon quart d’heure plus tard, Rava montre les schémas des bâtiments à Costică qui chausse des lunettes pour assimiler les informations. Certains hommes restent calmes, silencieux, d’autres ont le corps impatient.

Dans la cuisine, Éléonore s’est assise près de la fenêtre, les yeux levés vers le ciel nocturne. Elle serre son sac contre elle. Son regard redescend et se pose sur les silhouettes qui s’affairent près des voitures. Son esprit ne s’est pas encore fait à la situation et flotte, indécis. Rava ouvre la porte dans un élan énergique, laissant entrer le froid émanant de la terre :

- Ça y est, on a un plan. On va y aller, je pense qu’il vaut mieux que tu restes ici.

La jeune femme se secoue :

- Tu vas me laisser seule ? Pour combien de temps ? Tout est si bizarre.

Rava sourit, dit un mot à la jeune fermière qui acquiesce avant de quitter la cuisine, puis s’approche d’Éléonore et lui pose une main sur l’épaule :

- Oui, je comprends que tout te semble étrange. Mais tu es bien ici. Tu es en sécurité, avec Andronica. Je ne sais pas pour combien de temps on en aura. Compte deux ou trois heures.

Il lui sourit à nouveau et va rejoindre le groupe d’hommes dehors. Andronica revient dans la cuisine :

- Éléonore ! dit-elle en roulant un peu le « r ».

La fermière fait signe à la jeune femme de venir dans la pièce d’à-côté. Là, un lit a été aménagé avec une grosse couette duveteuse, des revues moldaves et un petit ouvrage ancien et abîmé sont disposées sur la table de chevet, près d’une cruche d’eau et d’un verre. Une petite lampe recouverte de tissu rouge donne à la pièce une ambiance intimiste. Éléonore prend possession du lit avec un grand soulagement. Elle enlève ses chaussures, cale des coussins sous sa nuque et commence à feuilleter le livre dont l’intérieur révèle de minuscules enluminures médiévales sur les saisons, agrémentées d’animaux grotesques et de figures humaines hilares. La jeune femme renifle ce qui est sans doute un incunable, l’ouvre de nouveau au hasard, l’admire longtemps avant de parcourir machinalement les magazines laissés à sa disposition.  Au bout d’un moment, elle regarde autour d’elle. En face du lit, il y a une grande armoire en bois sombre et à côté une chaise en paille blonde. La jeune femme se remémore la ferme de son grand-oncle dans le sud-ouest de la France, où elle aimait aller, petite. Elle se noyait alors dans une immense couette bourrée de plumes qui émergeaient parfois des coutures. Le matin, elle allait ramasser les œufs au derrière des poules. Toute la ferme avait une odeur particulière, de terre, de paille et de lessive. Son coin préféré était le lavoir, situé dans une petite dépendance sentant bon le savon de Marseille. Éléonore soupire d’aise, elle se sent bien ici, finalement. Du coin de l’œil, par l’entrebâillement de la porte, Andronica vérifie que son invitée va bien avant de sortir dans la cour, retrouver son mari Yoshka.

Les hommes se synchronisent avant l’opération « Gadje ». Il faut environ une heure avant d’arriver à l’institut psychiatrique, et le même temps pour revenir à la ferme. L’idée est de pénétrer dans les bâtiments discrètement. Costică et Rava pensent que Royal et Lena doivent être enfermés dans des cellules ou au mieux gardés dans une salle du pavillon de l’administration. L’ancien teste l’oreillette de son téléphone et fait une dernière fois le tour des hommes pour vérifier qu’ils savent ce qu’ils ont à faire. Un convoi de cinq véhicules et une camionnette quitte la ferme, laissant Andronica de garde à la ferme.

 

Royal Saint-Amant se demande comment sortir de cette clinique. Il pense à Lena dont il a entendu les cris. Il tourne en rond dans la cellule sans une ombre pour pouvoir penser. De son côté, Lena Martin dort toujours, secouée par des cauchemars d’échecs, de ratage et de honte.

A l’extérieur, sous la lune pleine, des hommes ont arrêté le moteur de leurs voitures et se dispersent selon le plan. Un groupe encercle la propriété, en appui à la lisière des champs. Le reste de la troupe, dont Rava et Costică, passe à l’action.

Les hommes, armés de matraques, de poings américains ou de couteaux à lame d’acier, avec manche en cuir, en bois sculpté ou en acier carbone, attendent que Rava lance l’assaut. Celui-ci inspecte une partie de l’enceinte ainsi que le large portail. Pas d’électrification, pas de vigiles tournés vers l’extérieur, d’ailleurs pas de vigile tout court. Les informations envoyées par Nick sont exactes, tout a été réalisé pour empêcher les patients de sortir mais rien n’a été vraiment pensé pour éviter les intrus.

Rava module un long sifflement qui donne le départ. Dans un même élan, la dizaine d’hommes escalade la muraille et retombe sur de la terre gazonnée. Un léger froissement dû aux vêtements s’est fait entendre mais bien trop bas pour être remarqué depuis l’institut. Ils attendent un moment qu’une meute de chiens surgisse mais rien. La troupe avance à pas constant, évitant les rayons du halo lunaire. Une fois arrivés à la porte principale de la clinique, force est de constater que toutes les fenêtres ont des barreaux recouverts la nuit par des volets métalliques. Il faut entrer par la porte, celle-ci ou une autre. Un des équipiers de Rava ricane en silence et examine la serrure. Il sort un trousseau composé de clés de différentes tailles et de tiges métalliques. L’homme choisit une de ces dernières au bout cranté de part et d’autre et enfonce son museau dans la serrure puis se laisse guider par la manipulation de cet objet qu’on appelle aussi clé bulgare.  « Ça tombe bien ! » chuchote l’homme à Costică, ce n’était pas une serrure électronique… La porte est déverrouillée. Rava la pousse doucement de peur qu’elle ne se mette à couiner. Une odeur de médicaments les accueille en silence.

A l’extérieur de l’enceinte, les hommes, fusils aux bras, surveillent les alentours et la route principale. Quatre hommes ont escaladé le mur aux quatre points cardinaux afin de surveiller la propriété et l’éventuelle animation qu’il pourrait y avoir dans les locaux.

Grâce aux plans transmis par Nick, Rava avance vite, une torche à la main, suivi par ses compagnons. Deux grands couloirs s’offrent à leur vue. Le groupe se sépare, communiquant par des gestes de la main ou par des murmures maîtrisés. Rava s’oriente vers les bureaux administratifs et s’arrête devant le bureau de la direction. L’ouvreur de portes intervient de nouveau grâce à son trousseau et fait entrer le jeune homme dans la pièce. Les jets de lumière des torches éclairent les chaises, les dossiers suspendus, les armoires ouvertes et les papiers laissés sur la table du directeur. Rava y découvre les deux fiches d’Interpol aux noms de ses amis. Il soupire et déplore que leurs ennemis aient autant de moyens. Mais le temps n’est pas aux lamentations. Après avoir pris le temps d’inspecter la direction administrative avec son équipe, Rava en conclut qu’il faut chercher leurs amis dans les chambres d’isolement voire dans tous les recoins sombres de cet institut silencieux. 

L’autre groupe vient de longer la salle commune et les chambres de certains patients privilégiés. Il est hors de question de les réveiller et se retrouver en pleine confusion.

Au bout d’un nouveau couloir, les hommes découvrent des portes métalliques fermées, pourvues d’œilletons à hauteur d’homme et, situées au milieu, des fentes affectées aux passages de plateaux ou de courriers. Certains regardent autour d’eux, surpris de ne pas voir surgir le personnel médical ou un vigile. Mais qui penserait à attaquer un asile psychiatrique, dans la profonde République Moldave du Dniestr ?

Situé entre le bâtiment et le mur d’enceinte, se trouve un pavillon qui accueille parfois des membres de la famille d’un des patients. Le plus souvent, il sert de logement à l’infirmière principale et à son mari quand celle-ci finit tard. L’arrivée des deux étrangers la veille au soir a entraîné un léger surcroît de travail pour l’infirmière qui a décidé de rester sur place avec son mari, gardien de jour dans la propriété. Composé d’un salon, d’une petite cuisine, d’une salle d’eau et d’une chambre pour deux, le pavillon a été restauré il y a quelques années déjà et son état commence à se détériorer. Le mari de l’infirmière dort d’un sommeil troublé par l’abus d’une vodka Kvint. Sa femme se lève, certaine d’avoir entendu du bruit dans le parc. Elle fait le tour du pavillon, jetant un regard à chaque fenêtre. Là, elle croit voir la silhouette d’un homme sur le mur d’enceinte. Tiré de sa lourde somnolence par les mouvements de son épouse, le gardien gémit et allume la lampe de chevet. Mais avant qu’il ait pu dire un mot, sa femme lui intime d’éteindre, ce qu’il fait aussitôt avant de sombrer dans les bras de Morphée.

L’infirmière est sûre qu’il y a des visiteurs indésirables dans l’institut. Elle téléphone au directeur rentré chez lui puis revêt avec hâte un pantalon, une veste de chasse et des bottes avant de saisir le fusil laissé près de la porte. Courbée, la femme sort du pavillon, l’arme contre le corps, et tente de dénombrer les inconnus avant de rejoindre l’aile administrative de l’institut psychiatrique. Lorsqu’elle aperçoit le reflet d’une lampe à l’intérieur du bâtiment, l’infirmière réalise qu’ils sont partout et plus nombreux qu’elle ne le pensait. Convaincue que ces hommes sont venus à la rescousse des deux étrangers, elle avance déterminée à faire usage de son arme.

Sur le mur d’enceinte, les yeux d’un des Tsiganes ont eu le temps de capter la brève lumière dans le pavillon. Sans attendre, l’homme active son oreillette et prévient Costică. Ce dernier est en compagnie de Rava, à la croisée d’un couloir et d’un escalier descendant dans les sous-sols.

- Quelqu’un arrive ! dit-il. Avec une arme. Que fait-on ?

Rava est indécis. Ils ne vont pas assez vite et n’ont toujours pas trouvé ses deux amis. Si quelqu’un les a vus, la police ne va pas tarder. Le souffle court, le jeune homme enjoint la troupe à accélérer le mouvement, quitte à faire un peu plus de bruit. Il faut maintenant agir très vite.

Royal Saint-Amant, les nerfs à vif, entend résonner des pas dans le couloir. Il colle son oreille contre la porte froide. Il y a là plusieurs personnes marchant vite mais s’arrêtant devant toutes les chambres. Bizarrement, il n’y a pas l’écho du cliquetis des clés ni le claquement caractéristique des caches métalliques des œilletons que l’on soulève pour observer les malades. On dirait des ombres. Perdu pour perdu, Royal tambourine à la porte. Dans le couloir, c’est le silence suivi de chuchotements puis d’un bruit d’un grattement insistant au niveau de la serrure. La porte s’entrouvre, Royal recule, le corps tendu. II découvre trois hommes bruns et typés qui l’invitent à sortir dans une langue inconnue. Comme il reste immobile, un des hommes lui répète «Rava » plusieurs fois en lui faisant signe de les suivre. Dubitatif, Royal emboîte leurs pas, cette fois à la recherche de Lena.

Costică reçoit dans son oreillette l’information de la libération de Saint-Amant. Rava soupire d’aise et lance une prière au ciel pour que tout se termine vite et bien.

L’infirmière a progressé pour atteindre une porte de service dont elle a la clé. Aux aguets, elle entre dans l’institut et arme le fusil. Elle ne comprend pas que l’infirmier de garde n’ait pas bougé ni signalé la présence d’intrus. Et où le gardien de nuit ? Une fureur contre les incompétents s’empare d’elle. Pour un peu, elle tirerait sur tout ce qui bouge, afin de se décharger de cette violence qui l’envahit. Elle a l’impression de revivre, avec des variantes, un épisode de sa vie lors de la seconde guerre de Tchétchénie, lorsqu’elle faisait partie du personnel médical russe.

Malgré les récriminations de ses nouveaux amis, Royal va de porte en porte, ouvre l’œilleton sans faire de bruit et cherche Lena. A l’étage supérieur, dans un renfoncement, se trouve une chambre d’isolement éloignée des autres et qu’ils n’ont pas encore inspectée. La vue d’une jeune femme ligotée sur un sommier donne un coup au cœur de Royal. Quand la porte cède à la manipulation talentueuse de sa serrure, le groupe d’hommes se précipite à l’intérieur. Au loin, des sirènes de police résonnent.

Secouée, Lena tente de reprendre conscience et découvre de grands yeux noirs posés sur elle. Elle a la sensation que des corbeaux s’envolent et l’emmènent avec eux. Dans un dernier regard à demi-lucide, elle voit Royal qui lui lance un clin d’œil. Le groupe repart au galop avec Lena sur le dos d’un des Tsiganes. Royal s’est proposé mais son état un peu titubant a dissuadé les autres. Des coups de feu retentissent au rez-de-chaussée.

L’infirmière est une ennemie féroce qui tient à son territoire et aux patients qu’on lui confie. Elle blesse un des hommes tandis qu’un autre lui jette un couteau qui lui érafle le bras. Elle crie de rage et court vers eux en les mitraillant. Les Tsiganes s’éparpillent dans les couloirs et sortent du bâtiment en survolant le sol. Le groupe mené par Rava et Costică descend les escaliers et court dans les couloirs quand l’un d’entre eux décide d’ouvrir les chambres réservées aux patients aux pathologies légères. Le vacarme et les cavalcades agitent les malades qui tentent de comprendre ce qui se passe en entrebâillant leur porte. Ceux qui sont retenus dans des chambres d’isolement poussent des cris. Hébétés, le gardien de nuit et l’infirmier de garde surgissent d’un local technique où ils ont passé le temps à jouer aux cartes et à picoler. En courant, Costică sort de la poche de sa veste un épais câble électrique et leur assène à chacun un joli coup sur la tête. Les deux employés de l’institut s’affalent aussitôt, piétinés par les malades en déroute.

A l’extérieur, les guetteurs ont tiré en l’air pour effrayer la police. Quand Costică sort lui aussi de l’institut psychiatrique, tous les Tsiganes se replient vers leurs véhicules, s’installent au volant et démarrent en trombe, laissant derrière eux des nuages de poussière et de boue... Rava fait signe à Royal et à l’homme qui porte Lena de le rejoindre dans la camionnette. Sur le perron de l’institut, l’infirmière fulmine, son fusil déchargé sous le bras blessé. Elle sait que ce sont des Tsiganes, des Roms qui l’ont attaquée. Ils paieront.

Plusieurs véhicules de police arrivent aux abords de la propriété, suivis de près par le directeur de l’institut. Rugissant, l’infirmière indique aux premiers policiers descendus de voiture qu’il faut prendre en chasse ceux qui viennent de partir. Le directeur entre dans le hall pour constater les dégâts puis ressort en criant au scandale et s’en prend à l’officier de police le plus gradé. Il pense surtout à Olympe Lazarus qui n’a aucun sens de l’humour.

 

Les policiers tentent de suivre les traces des malfaiteurs mais les véhicules de ces derniers ont dû être boostés et sont difficiles à suivre. Un des agents propose de revenir à l’institut psychiatrique pour entendre l’infirmière et les témoins et de laisser le repérage des fuyards à un hélicoptère. Aussitôt dit, aussitôt fait, un engin de l’armée russe prend son envol non loin de Tiraspol, direction la campagne et les routes autour de l’institut. Il fait nuit et malgré la lune vive, l’engin allume un vaste projecteur sur le paysage nocturne. Pourtant, il n’y a rien sur les routes ni sur les chemins, à part un chat, un âne qui a fugué… Les corbeaux croassent de mécontentement.

Les voitures tsiganes ont quitté les routes principales ainsi que les chemins connus pour s’enfoncer dans les bosquets ou dans des fermes amies. Ils attendront le petit matin pour rejoindre la ferme où les attendent Andronica et Éléonore.

Les policiers font le tour de l’institut psychiatrique, à la recherche d’indices et d’empreintes. Ils en ont trouvé de nombreuses, celles du personnel médical, des gardiens et d’autres plus ou moins inconnues. Les empreintes laissées sur le couteau lancé sur l’infirmière a permis d’identifier son propriétaire, déjà connu, comme on dit, des services de police. C’est une piste qui mène tout droit à un village tsigane.

Au petit matin, Éléonore en boule sur le lit, le livre aux enluminures serré contre elle, est tirée du sommeil par les notes douces d’un accordéon. Le musicien semble jouer dehors, près de la fenêtre de la chambre. La jeune femme sent l’odeur du pain, elle regarde son montre, il est quatre et demie. Dans la cuisine, Andronica, qui a peu dormi, commence à s’inquiéter quand elle voit une voiture de police s’arrêter dans la cour de la ferme. Elle va voir Éléonore et par des gestes lui suggère de feindre de dormir. La jeune femme s’exécute, le cœur battant. La fermière tsigane arrange son châle, ouvre la porte et attend.

Deux policiers sortent du véhicule, un jeune et un plus âgé, sans doute le chef. Le plus jeune regarde autour de lui avec suspicion. Il jette un coup d’œil réprobateur à la jeune Tsigane puis, obéissant aux ordres de son chef, va fureter dans la ferme en commençant par la grange. Le plus âgé des policiers, un peu ventru, affiche un air blasé. Il demande à Andronica si elle reconnaît l’homme sur la photo qu’il lui présente, tout en sachant qu’elle lui dira non. Effectivement, la jeune femme nie en ajoutant que ce n’est pas parce que c’est un Tsigane qu’elle sait qui c’est. Le jeune policier revient pour déclarer qu’il n’a rien trouvé de particulier. Se tournant vers la Tsigane, il demande à inspecter la maison. Andronica se fige sur le seuil. Elle pense à Éléonore qui pourrait être recherchée, elle aussi, par les autorités.

A ce moment, un vieil homme ridé à la barbe blanche naissante, portant un accordéon et affublé d’un petit chapeau de cuir noir, émerge de l’arrière de la maison et s’assoit sur la chaise paillée adossée au mur du corps de ferme. Il se cale, écarte les cuisses pour y poser l’accordéon et fixe son regard sur les deux agents. Ces derniers comprennent que la fermière n’est peut-être pas si seule que ça. Ils ont reçu des consignes de ne pas faire de vagues pendant leur enquête. Ce que les policiers savent et que les Tsiganes ignorent, c’est que, dans un tout dernier rebondissement politico-économique, peut-être éphémère, les représentants de la Transnistrie disent vouloir se rapprocher de l’Union européenne, avec pour corollaire, entre autres, une plus grande vigilance portée aux droits de l’homme et des minorités… Les policiers se retirent en déclarant qu’ils vont faire le tour des fermes roms. Ils espèrent que les recherches menées par leurs collègues seront plus fructueuses.

Par un effet quasi magique, les hommes, qui ont participé à l’intervention nocturne à l’institut psychiatrique, réapparaissent un par un à la ferme d’Andronica et Yoshka. Les voitures sont garées dans la grange et les hommes entrent dans la cuisine. Royal, aidé par Rava, sort de la camionnette, ébahi par son sauvetage et le décor agricole qui les accueille lui et Lena. Cette dernière est encore comateuse. Elle est portée dans une autre chambre de la ferme, posée sur un lit à l’épais matelas mou. Éléonore entend le raffut des voitures, des palabres et l’écho de la voix de Rava et de Royal. Se levant d’un bond, la jeune femme se précipite dans la cuisine, les cheveux en l’air, le livre toujours dans les mains. Elle y découvre Rava et surtout Saint-Amant. Ravie de le revoir en bonne santé, elle lui saute au cou :

- Je suis contente ! J’ai tellement eu peur !

Royal rit puis s’écarte un peu :

- Et toi, ça va ?

Éléonore lui raconte ce qui lui est arrivé depuis l’hôtel.

- Mais… Lena ? Je ne la vois pas.

Rava lui raconte l’assaut donné à l’institut et la découverte de Lena dans une chambre d’isolement, plongée dans un sommeil artificiel. La jeune femme, d’un pas affermi, se rend dans la chambre. Elle y découvre Lena, les yeux mi-clos, le visage fripé, des marques sur les poignets recroquevillés. Elle laisse le petit livre près de son amie et retourne près des autres.

Dans la cuisine, l’assemblée est nombreuse. Ils seraient mieux dans la grange mais ils craignent que l’hélicoptère russe ne patrouille encore. Après avoir salué l’ancien à l’accordéon, Costică entre et demande le silence. Andronica sert du café et met à disposition du pain, du beurre et de la charcuterie. Éléonore, qui préfère le thé, salive en découvrant le petit déjeuner ; elle se rapproche de ses amis, trouve une petite place non loin d’eux, mais après réflexion, demande à Rava si Andronica a besoin de son aide pour faire le service, le café ou la vaisselle. Elle en profite pour mentionner son désir d’avaler une bonne tasse de thé. Costică, qui a pris la parole, lui lance un regard sévère. Mi-figue, mi-raisin, la jeune femme se tait. Rava sourit et parvient à chuchoter à l’oreille de la fermière les propos d’Éléonore. Andronica sourit à son tour et va préparer une théière pour son invitée.

Costică rappelle qu’ils doivent faire profil bas pendant quelques temps. Vedel, l’homme blessé par l’infirmière, a été déposé chez l’un des leurs pour être soigné. Les « gadje » sont saufs mais il est nécessaire et urgent de les évacuer loin d’eux. Rava opine de la tête et fait office de traducteur auprès de Royal et Éléonore.  Costică termine son laïus en déclarant que Vedel, Rava et les trois « gadje » ne peuvent pas rester en Transnistrie ni repasser par la frontière moldave. Il est à craindre qu’ils soient recherchés dans toute cette partie des Balkans.

- Que nous conseille-t-il, alors ? s’inquiète Saint-Amant.

- Moi, je ne vais pas en Ukraine ! s’insurge Éléonore en terminant sa tasse de thé.

Rava calme les choses :

- Nous allons trouver une solution. Nous partirons ce soir, je pense. En attendant, je propose de nous reposer et de remercier nos hôtes…

- Ta famille, précise la jeune femme. J’aimerais bien que tu nous expliques.

- Je ne suis pas sûr que ce soit le bon moment, commence le jeune homme.

- C’est le meilleur moment qui soit ! assure la jeune femme.

Les Tsiganes les regardent, intrigués. Rava leur explique qu’il doit discuter avec ses amis. Sur ces paroles, le jeune homme, Royal et Éléonore quittent la cuisine et s’en vont rejoindre la léthargique Lena. En les voyant arriver, cette dernière se redresse contre les coussins et dit d’une voix pâteuse :

- Ah vous voilà ! J’ai une de ces soifs ! J’ai vidé la carafe…

Rava repart chercher de l'eau, pendant qu’Éléonore se pose sur le lit et que Royal se laisse glisser dans un vieux fauteuil moelleux.

- Que s’est-il passé ? Où sommes-nous ? Qui sont tous ces gens ?

Saint-Amant et Éléonore s'amusent de cette avalanche de questions puis rapportent ce qui s'est déroulé depuis 'l"internement" de la jeune femme.

- Des Tsiganes ? interroge cette dernière. Comment ça se fait ?

- Rava va nous expliquer, répond Éléonore en le désignant du menton.

Le jeune homme pose la carafe, soupire et ferme la porte.

-Je suis d’origine tsigane, tsigane des Balkans et plus exactement de la Transnistrie.

Lena dévisage Rava puis Royal :

- Tu le savais ?

Ce dernier fait un mouvement de la tête. Rava s’assoit à cheval sur une chaise et commence son récit. Les Roms, gitans, tsiganes, Romani ou Manouches auraient émigré de l’Inde aux alentours du IXème siècle après JC, se dispersant peu à peu dans toute l’Europe et au-delà.

- Je vais vous la faire courte, tient à préciser Rava à ses amis.

Il raconte qu’au Moyen-âge des clans se sont installés dans toute l’Europe, connaissant des périodes tranquilles mais le plus souvent houleuses. Considérés peu à peu comme des parias et sans-abris, les Tsiganes ont été l’objet d’ostracisme de la part des pouvoirs en place, de siècle en siècle. On les considérait comme des agents du Malin, tuant et volant des enfants. Ainsi, en Allemagne, dès le début du XXème siècle, des dispositifs furent pris par les pouvoirs publics afin de les contrôler. A leur tour, Hitler et ses acolytes décidèrent d’éradiquer « le fléau tsigane » en les déportant dans des camps d’extermination ou dans des territoires hostiles comme la Moldavie ou Bessarabie, et l’actuelle Transnistrie, et ce sans compter bien sûr les massacres perpétrés ici ou là dans une Europe en guerre.

- On estime à près de 500 000 Rom morts avant et pendant la guerre. Mes grands-parents, leurs familles et leurs amis ont été déportés en Transnistrie en 1942[i] pour y être exterminés mais, heureusement, et je ne sais pas par quel hasard, ils en ont réchappé. Certains de leurs amis ou de leurs proches sont morts de maladie et de faim. A la fin de la guerre, ma famille est restée et s’est installée, le plus discrètement possible. De toute façon, personne ne veut de nous… Alors ici ou ailleurs.

Les amis de Rava se taisent. Lena se sent engourdie et le récit du jeune homme la met mal à l’aise. Éléonore est gênée par la simplicité du constat d’une situation horrible. Royal Saint-Amant se racle la gorge. Il voudrait prononcer des mots de réconfort mais n’en trouve aucun.

- C’est atroce, commence par dire Lena, mais, aujourd’hui, ce qu’on connaît des Roms, ce sont les bandes organisées de vol de cuivre, de mendicité, de prostitution, de pickpocket…

Éléonore ouvre de grands yeux devant le franc-parler de la jeune femme. Royal se lève :

- Ce n’est pas une raison pour mépriser les Roms ou Tsiganes et les envoyer à la mort.

- Ce n’est pas ce que j’ai dit. Mais la réalité, c’est que personne n’est très enthousiaste à l’idée de les accueillir.

Rava est songeur. Éléonore va se servir un verre d’eau tandis que Royal estime que les propos de Lena sont à mettre sur le compte des résidus de neuroleptiques dans son sang.

- En attendant, ajoute Éléonore, ils nous ont sauvé la vie !

- Oui, approuve Royal, et il faudrait pouvoir les remercier.

Rava se lève et révèle qu’il a donné le drone papillon à leurs sauveurs. Avant le début de l’opération, il avait expliqué à Costică où ses hommes pourraient trouver le drone. Il leur a aussi offert sa bague électrique.

- Ça va suffire ? demande Royal, dubitatif.

- Une liasse de billets serait la bienvenue, suggère Rava en souriant.

- On va se retrouver sans rien, marmonne Lena Martin sur son lit.

Les autres lui lancent un regard qui de commisération qui de désapprobation, avant de rejoindre leurs nouveaux amis.

Rassurés par les nouvelles sur l’arrêt de l’enquête, les Tsiganes se répandent dans la ferme en riant de satisfaction. Il est temps de préparer le repas, un beau cochon de lait à rôtir.  Andronica a donné des vêtements à Lena qui jette avec plaisir son espèce de chemise de nuit de l’institut psychiatrique. Dans la cour, Rava, Éléonore et Royal discutent, assis en rond sur des chaises en bois.

- Dis-moi, toi qui viens de cette terre, comment t’es-tu retrouvé en France ?

Saint-Amant jette un regard embarrassé à Éléonore. Rava s'adosse à la chaise :

- J’ai été adopté par un couple de Français. Mes parents sont morts quand j’avais six ans et mes grands-parents, comme mes autres parents, n’ont pas été jugés aptes à m’élever. J’ai passé du temps dans un orphelinat moldave puis roumain.

Royal est encore plus gêné par cette révélation et lance un regard mécontent à la jeune femme qui rougit :

- Désolée.

- Pas de souci, fait Rava.

Un ange passe, puis un autre jusqu’à ce que Lena Martin, les cheveux ramassés en chignon, vienne les rejoindre avec une chaise prise dans la cuisine.

- Alors, où en est-on ? On rentre en France ?

Yoshka, le mari d’Andronica, pose des bières, quelques verres et de l’eau à leurs pieds. Le groupe le remercie avant de reprendre sa discussion.

- J’aimerais bien qu’on m’explique ce que vous avez découvert dans les locaux de Laniakea et ce qui s’est passé pour vous retrouver dans un asile psychiatrique, fait Éléonore en avalant d’un trait un verre d’eau.

Lena relate leur rencontre avec Olympe Lazarus et les instruments obsolètes contrastant avec par exemple les plantes bioluminescentes.

- Des machines à écrire, des fiches perforées ? rit Éléonore. Vous étiez dans un espace-temps soviétique ?

- Le reste était moins marrant, fait remarquer Lena, les quatre types, la clinique, la douche froide…. D’ailleurs avez-vous pu récupérer nos affaires ?

Rava se lève :

- Je vais voir.

La jeune femme fait une petite moue :

- Si on ne demande pas, on n’a pas ?

- Arrête, lui rétorque Éléonore, ça devient lourd !

Lena croise les bras et prend un air hautain. Royal boit sa bière et promène son regard sur la ferme. Éléonore toussote avant de prendre une gorgée d'eau.

 

Le ciel bleu se teinte doucement d’un camaïeu de gris. L’odeur du cochon de lait rôti commence à poindre. Les bruits des animaux, poules, chien, hennissements lointains de chevaux, se mêlent aux discussions des hommes et aux cris des enfants. Les femmes sont à la cuisine ou en train d’installer les tables. Rava revient les bras chargés, suivi d’un autre jeune homme, au pas incertain, et encombré d’affaires :

- Voici Darius, on vient rapporter nos sacs, ceux de la clinique et ceux de l’hôtel.

Le petit groupe remercie Darius et se précipite sur les effets déposés à terre. Lena soupire d’aise de retrouver son sac ; Éléonore s’étonne en récupérant ses bagages :

- Vous êtes passés à l’hôtel ? Il n’y a pas eu de problème ?

Rava fait un clin d’œil à Darius et explique que, pour certains, rien n'est compliqué. Royal est satisfait de retrouver son smartphone et son portefeuille duquel il retire une liasse d'euros qu'il donne comme promis à Costică. Rava s'assoit et se régale d'une bière fraîche. Lena réajuste quelques mèches de cheveux :

- Je vais aller faire un tour.

Saint-Amant lui conseille de ne pas s’éloigner tant que le danger n’est pas assurément écarté. Elle opine de la tête et sort de la ferme pour longer le chemin de terre. La brise caresse ses cheveux. A côté, le flux d’un ruisseau enchante les passereaux. Lena est heureuse de retrouver un peu de paix et de tranquillité.

A la ferme, Rava et les autres étudient les différentes possibilités de retourner en France et par quel chemin ou de continuer leur enquête sur la mort de Rabichong.

- Je ne vois pas ce qu’on pourrait faire. Nous avons essayé mais nous sommes tombés sur un mur. Après tout, ce Rabichong n’était rien pour nous. Nous ne sommes pas les Avengers, termine Éléonore en esquissant un demi-sourire.

Royal reconnaît que la situation est bloquée et qu’ils sont allés de désillusions en désillusions. Rava les écoute. Que pourrait-il dire, lui qui n’a pas rencontré Rabichong et qui n’a pas écouté ses divagations ? Saint-Amant est sûr qu’il y a anguille sous roche et que le Cluster cache quelque chose de plus dramatique. Il se souvient de l’anxiété de Rabichong et surtout de sa demande d’écrire un article sur un cluster… Le journaliste en lui l’incite à vouloir poursuivre l’aventure. Mais seul ou avec les autres ? Alors, une douleur aiguë éclate dans sa tête avec une violence qui l’oblige à tomber à terre. Ceux qui sont près de lui s’inquiètent et s’agenouillent près de lui.

- Royal !?

Il ne répond pas, paralysé par la douleur. Après quelques petites respirations, Saint-Amant, le visage empourpré, arrive à articuler :

- Une brûlure dans la tête….

Rava et Darius le relèvent et l’aident à s’assoir. Éléonore tend un verre d’eau à Royal. Yoshka et sa femme, Costică et d’autres s’approchent et demandent ce qui se passe. Personne n’a le temps de répondre quand un cri féminin retentit, suivi de sanglots. Tous se figent, certains esquissent le signe de la croix. Les oiseaux s’envolent et disparaissent dans un nuage. Un autre bruit fait écho, le moteur puissant d’un véhicule déjà loin. Des gouttes de pluie tombent mollement sur les Tsiganes et leurs amis.

Fin du chapitre 5

Marie-Laure Tena- 4 avril 2018

[i] Site «Collectif -  Les mots sont importants » LMSI.net : Les roms : une nation sans territoire ? (Deuxième partie)

Tag(s) : #"Un monde bancal©", #géopolitique, #Tsiganes

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