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Chapitre 4

Contacts

Un homme entre dans le local, à visage découvert. Sans doute un des ravisseurs. Royal s’inquiète. Dans les films, ce n’est jamais bon signe. L’homme racle sa gorge, sort un papier et lit :

- Depuis quand connaissez-vous Monsieur Rabichong ?

- Ah, c’est bien ça ! constate Royal. Je peux savoir enfin de quoi il s’agit ? demande-t-il.

L’homme se rapproche dangereusement et relit la question. L’odeur âcre que ce dernier dégage indispose Saint-Amant. En fait, on dirait l’odeur de fluides corporels. Il se décide à répondre aux questions, puisqu’il n’a rien à cacher :

- Je l’ai rencontré un soir dans un café. Nous avons discuté une heure ou deux. Nous avons échangé des idées sur la spiritualité. C’est tout.

- Et les autres ? fait l’homme, à l’accent plus prononcé qu’au début.

- Les filles ? Comme moi, elles étaient là à cause de la pluie. C’était le hasard.

L’inconnu relit sa feuille et sort. Il entre dans une pièce blanche, sorte d’ancien laboratoire aux paillasses abandonnées, et transmet les réponses à son partenaire qui les relaie par téléphone à une autre personne. Quand celui-ci raccroche, il saisit une sacoche de médecin et sort du matériel. D’un mouvement du menton, il ordonne à l’autre d’aller chercher Saint-Amant, puis déplie une table d’auscultation posée derrière la porte et termine par la désinfection du matériel chirurgical. Quand Royal arrive, tout est prêt.

Eh ho ! crie-t-il en gigotant violemment, malgré la pression exercée par un des ravisseurs.

L’autre homme intervient pour le contenir et lui faire une piqûre. Mais Saint-Amant résiste, sa colère et sa peur décuplant sa force et son envie de vivre. Retrouvant ses réflexes d’adolescent et sa technique de rugbyman amateur éclairé, il envoie un coup de coude dans l’estomac d’un des deux hommes, mord la main qui lui enserre le bras, donne des coups de pieds dans tous les sens, envoie un coup de poing rageur dans la face de l’un et termine par un uppercut dans le menton de l’autre. Étourdis, les ravisseurs sont tombés.

Royal ouvre la porte, la referme en la bloquant avec ce qu’il lui tombe sous la main, chaises, lavabo dévissé traînant sur le sol, balais, etc. Il atteint un couloir blanc dont il ouvre une à une les portes puis se jette dans le premier ascenseur qu’il voit. Avant d’appuyer sur le dernier bouton, il entend les deux hommes se lancer contre la porte de la salle blanche. Costauds, ils finiront par sortir. Rassuré un instant par l’isolement procuré par l’ascenseur, Saint-Amant régule sa respiration, les yeux fixés sur le bouton allumé du quinzième étage. Arrivé en haut, il parcourt un long corridor au bout duquel il distingue une sorte de gros interrupteur rond et blanc sur lequel il appuie en hâte, ouvrant l’accès à une pièce donnant sur une terrasse. Saint-Amant fait quelques pas hésitants à l’extérieur et découvre la hauteur de l’immeuble dans lequel il a été emmené. Il regarde rapidement autour de lui et réalise qu’il est non seulement dans un cul-de-sac mais qu’il se retrouve dans l’immeuble où il y avait encore peu de jours l’entreprise AdaptBioC. En pleine confusion, il essaie de trouver une solution et retourne à l’intérieur. Saint-Amant fait le tour de la salle et ouvre un large placard contenant un drôle d’engin en forme de havresac, constitué de deux bonbonnes de gaz à l’arrière et de deux manettes à l’avant.

Oh ! s’exclame-t-il doucement. Un jet-pack !

Quelques années auparavant, l’immeuble était encore occupé par des sociétés innovantes et des start-ups œuvrant pour l’aérospatiale. Une grande exposition avait été organisée sur les engins volants du futur. Les vols de plus en plus audacieux des jet-packs avaient plu au public. Puis, l’engin, pourtant onéreux, avait fait place à la démonstration des premières voitures volantes destinées au grand public, revêtant des formes allant du mini hélicoptère à la voiture-drone.

Pour l’heure, Royal Saint-Amant n’en revient pas mais le temps presse et son enthousiasme doit céder la place à l’action immédiate, d’autant que ses deux assaillants ont réussi à sortir du local et que leurs pas résonnent. Il examine le réacteur dorsal, soupèse les bonbonnes, vérifie les branchements et toque sur les instruments de mesure. Saint-Amant n’est pas sûr de lui mais doit s’échapper au plus vite. L’excitation d’essayer un jetpack l’incite à prendre des risques. Il endosse l’espèce de sac-à-dos avec les bonbonnes de gaz, passe les harnais de part et d’autre de ses jambes, enfile des gants, ajuste ses avant-bras le long des longues manettes et finit par mettre le casque. Il n’a pas le temps de revêtir la combinaison qui est rangée sur une étagère. Royal se positionne au bord de la terrasse située à 45 mètres du sol et jette un regard en bas puis derrière lui. Les deux hommes surgissent sur la terrasse. La pluie reprend de plus belle. Saint-Amant ne sait pas si l’équipement supportera la mauvaise météo. Tout ce qu’il sait, c’est qu’il ne veut pas être un sujet d’expérimentation chirurgicale pour ses agresseurs. Il appuie sur le bouton poussoir de la manette droite et sens une puissante poussée le projeter dans les airs. Il tangue, descend puis remonte aussitôt. Lors du décollage, le réacteur dorsal a craché un important nuage brûlant d’eau et d’oxygène qui a fait reculer les deux assaillants de Royal. La stupéfaction est grande, d’autant que l’engin émet un bruit de cocotte-minute, un tapage propre à réveiller tout un quartier. Saint-Amant reçoit la pluie dans le visage tandis qu’il descend à vive allure vers le bitume. Le jetpack crachote puis s’éteint à quelques mètres du sol. Royal essaie de le diriger en actionnant les manettes et finit par tomber sur la pelouse du rond-point situé au bas de l’immeuble. Quand les malfrats réalisent que leur proie s’échappe, ils prennent les escaliers en rugissant.

Non loin de Saint-Amant, un taxi maraude. Le chauffeur vient de faire sa dernière course et navigue dans les rues pour rentrer chez lui. Il aime changer d’itinéraire et ce soir un tintamarre incongru dans les airs l’a attiré près d’un immeuble de quinze étages. C’est là qu’il voit une silhouette aérienne choir sur le rond-point. Tout d’abord inquiet, le chauffeur de taxi reste derrière son volant, à essayer de comprendre ce que ses yeux lui montrent. L’homme des airs se débarrasse de son équipement et titube jusqu’au véhicule. Le chauffeur sort :

- Vous venez d’où comme ça ?

Groggy, Saint-Amant ne répond pas.

- Vous êtes astronaute ?

Le cœur au bord des lèvres, tremblant, les côtes et les jambes endolories par la chute, Royal sourit :

- Je faisais un essai.

Les deux malfrats sortent de l’immeuble en courant.

- Je ne voudrais pas vous alarmer, fait Saint-Amant, en s’avançant vers le taxi, mais il faut partir. S’il-vous-plaît.

Le chauffeur tourne la tête vers les hommes qui cavalent vers eux. Il s’installe vite derrière son volant, fait signe à l’homme volant qui s’assoit aussitôt. La voiture démarre en trombe, faisant crisser les pneus. Quand ils se sont un peu éloignés, le chauffeur gare la voiture dans une allée :

- C’était qui ? Vous êtes un agent secret ? Vous n'êtes pas un terroriste ou quelque chose dans le genre, au moins ?

Royal se met à rire mais ne veut pas inquiéter son sauveur :

- Pas vraiment. C’est un jeu de simulation grandeur nature.

- Alors, vous êtes une sorte de geek, comme on dit.

Le taxi se remet en route pour conduire son passager jusqu’à l’hôtel de police. Là, le lieutenant de police Luengo, rappelé par un de ses collaborateurs, s’enferme avec Saint-Amant afin que celui-ci lui raconte en détail sa mésaventure, ce qui amène le policier à exiger qu’il passe une visite médicale approfondie. En parallèle, des portraits robots sont réalisés et une fouille de l’immeuble où il a été séquestré est ordonnée. Le policier rassure Royal quant à la sécurité de sa voisine et des deux jeunes femmes mêlées à cette histoire.

- Je vous déconseille de rentrer chez vous, bien sûr, finit par dire Luengo. Vous savez où aller pour ce soir ?

- Il est tard mais oui. Il faudrait que je passe un coup de fil. Ils m’ont pris mon portable.

Une voiture banalisée laisse Royal Saint-Amant devant l’entrée d’un HLM où vit Fayza, une de ses relations. C’est une jeune femme au courage étonnant, et dont l’histoire et la capacité de résilience fascinent Saint-Amant. A moitié érythréenne et à moitié éthiopienne, la jeune femme a été enlevée adolescente et vendue à une famille de Saoudiens. Elle a été une de leurs esclaves dans leur résidence suisse jusqu’à ce qu’un mouvement protestant, militant contre l’esclavage, réussisse à la faire sortir et à la prendre sous sa protection. Fayza est maintenant libre, indépendante, souvent souriante malgré un passé violent et tourmenté. La jeune femme a la foi, elle l’a toujours eue, elle n’a jamais perdu confiance en Dieu. C’est bien ça qui trouble Royal Saint-Amant.

Pour l’instant, la jeune femme, vêtue d’une longue tunique bleue ciel, l’accueille. Son ami lui donne quelques explications et sollicite son hospitalité. Fayza accepte d’autant plus volontiers que les amis qui logeaient chez elle sont partis la veille. Ils installent ensemble le coin où dormira Royal. La jeune femme lui sert une assiette de purée de lentilles aux épices. Le mets est chaud et réconfortant et l’emporte dans un sommeil réparateur. Le lendemain matin, Fayza présente un tout jeune homme à son ami :

- Il s’appelle Rava.

Ce dernier salue Royal d’un sourire lumineux sur son visage hâlé. Il fait plus d’1m75, de mince corpulence, ses cheveux sont d’un noir brillant. Cependant, le dessin de ses bras laisse deviner une certaine musculature. Fayza explique que le jeune homme pourra être utile à Saint-Amant si ce dernier met en œuvre ses projets. Après une courte discussion, Royal et Rava tombent d’accord. Chacun va acheter un portable prépayé et communiquer à l’autre et à lui seul son numéro. Royal prévoit d’en acheter deux autres, un pour communiquer avec Lena Martin et Éléonore Gozzi ou bien avec Luengo, si c’est nécessaire, et un troisième pour d’éventuelles communications avec le camp d’en face.

Royal remercie Fayza de son hospitalité, serre la main de Rava et repart vers l’hôtel de police en utilisant le réseau des bus de la ville. En chemin, il en profite pour acheter ses portables et annoncer son arrivé à Luengo. Dès son arrivée dans le bureau du policier, celui-ci prend la parole d’un ton tranché :

- Bien, nous n’avons rien trouvé d’intéressant dans l’immeuble où vous étiez hier soir. Il y a bien une salle blanche, même plusieurs, nous avons trouvé des traces de pas, nous avons fouillé partout. La terrasse a été inspectée. Nous n’avons pas trouvé trace de votre jetpack si ce n’est un bout d’une manette. Je suppose que les dealers d’électronique ou les ferrailleurs ont dû s’en donner à cœur joie. L’immeuble appartient à une société écran. Et si vous avez pu vous balader dans les étages et voler leur jetpack, c’est que la sécurité a été réduite malgré des serrures biométriques dans le hall que vos agresseurs ont su maîtriser.

Royal Saint-Amant, éreinté par ses récentes péripéties, s’agace :

- Et depuis le début, quels sont vos résultats ? Nos assaillants sont bien venus de quelque part. Hier soir, un des deux avait un accent d’Europe de l’Est. Enfin, je crois. Et le siège social d’AdaptBioC se trouve en Moldavie… ou à côté. Bref, vous-êtes-vous mis en relation avec vos confrères de là-bas ?

Le lieutenant  de police profite d’une pause de Saint-Amant pour convenir que les résultats concrets ne sont pas satisfaisants et que l’enquête les entraîne sur un terrain inconnu et sans doute européen où il devient nécessaire de s’allier les forces et les moyens d’autres départements de différents ministères. Royal, rassuré par le réalisme de Luengo, lui confie ses projets. Muni d’une carte de presse à jour, il a décidé de se rendre en Transnistrie pour réaliser un reportage sur les activités de la maison-mère d’AdaptBioC. Il en profitera pour écrire un article sur cette région sécessionniste de la Moldavie, voisine de l’Ukraine. Le top serait de contribuer à élucider l’assassinat de Rabichong et de lever le mystère sur le fameux « Cluster » que ce dernier avait évoqué avec émotion.

- Vous savez que les Affaires Etrangères ne garantissent pas votre sécurité en Transnistrie, l’informe Luengo.

Saint-Amant opine mais a décidé d’aller jusqu’au bout. Il a déjà établi son itinéraire et doit faire quelques achats avant son départ. Le policier lui conseille de bien garder sur lui les coordonnées de l’ambassade française en Moldavie et des numéros d’urgence médicale.

- En attendant, votre sécurité ici reste aléatoire, fait Luengo.

L’homme l’admet :

- J’ai des amis qui vont pouvoir m’héberger quelques jours.

Ils se dévisagent quand le téléphone sonne. Ce sont les résultats des analyses de sang de Royal Saint-Amant. En dehors d’un résidu de drogue, tout semble bien aller. Les deux hommes se lèvent et se serrent la main. Tout est dit.

Après avoir passé une nouvelle nuit chez Fayza, Saint-Amant veut dire au revoir à Éléonore Gozzi et à Lena Martin qui acceptent le rendez-vous en début de soirée dans un restaurant chinois.

Il fait bon, le printemps s’installe enfin avec l’odeur des jeunes plantes et de la terre nouvelle. Lena Martin a laissé ses cheveux libres, qui lui donnent un air moins austère. Un pendentif en or autour de son cou tombe avec élégance sur son pull rouge sombre. Elle arrive dans la rue piétonne du restaurant et emprunte le chemin central. Derrière elle, Éléonore Gozzi est sur le point de la rejoindre. Cette dernière se sent un peu mieux depuis qu’elle a perdu deux kilos, il faut bien un début, et s’est inscrite à une formation d’auto-défense. Elle se sent jolie, dans sa tenue noire, enrobée dans un parfum poivré et chaud. Elle est contente de revoir Royal. Soudain, elle distingue un jeune gars foncer sur Lena. Il tend le bras vers la poitrine de cette dernière qui l’aperçoit enfin. Il va lui arracher son pendentif. Mais quelle idée de l’exhiber en ces temps où l’or se revend facilement ! Le sang d’Éléonore ne fait qu’un tour. Elle saisit un objet dans son sac et le lance à la tête du malfrat qui le reçoit au niveau de la tempe et le déséquilibre. Lena en profite pour le repousser. Manquant de tomber, le voyou arrive à se redresser et détale, un bleu sur la commissure de l’œil gauche. Éléonore arrive au niveau de Lena :

- Ça va ? s’inquiète-t-elle en ramassant l’objet qu’elle a catapulté.

Lena Martin reprend son souffle, une main fermée sur son pendentif :

- Merci. Mais c’était quoi, ce que tu lui as lancé à la tête ?

- Une Bible.

Éléonore sourit puis constate que le jet a disloqué le livre :

- Dommage, je l’aime bien celle-ci mais heureusement j’en ai d’autres.

- Et tu fais souvent ça ?

Le sourire de son amie s’élargit devant la stupéfaction de Lena :

- Ça m’arrive.

- On aurait dit les tables de la Loi, fait Lena mi-figue, mi-raisin. Finalement tu es dangereuse.

- Juste indignée, rectifie Éléonore.

- Tu pourrais peut-être créer un sport de combat à base d’objets religieux…

Les deux jeunes femmes terminent leur discussion en riant. Elles entrent dans le restaurant et découvre que Royal Saint-Amant, déjà installé, a commandé trois cocktails maison. Il a l’air épanoui, avec sa barbe de trois jours. Elles s’assoient et lui relatent ce qui vient de se passer.

- Tu a toujours une Bible sur toi ? demande Saint-Amant.

- Il se trouve que j’ai une réunion de prières juste après le repas.

Éléonore prend son verre et savoure lentement le cocktail.

- Je croyais que les chrétiens étaient pacifistes, ajoute-t-il.

La jeune femme termine son verre et explique que rien n’empêche un chrétien de se défendre.

- C’est avant tout spirituel. Cependant, nous sommes les brebis de Jésus, pas des moutons à tondre.

Lena sourit :

- Quand même, quel beau lancer ce soir !

Après des échanges sur le canard laqué, les nouilles sautées ou la soupe aigre-douce, chacun commande, vin, eau et thé au jasmin en plus. Avant de passer aux desserts, Royal Saint-Amant s’éclaircit la voix :

- Voilà. Je pense que vous vous en doutez, j’ai décidé de continuer l’enquête sur Rabichong.

Quand il prononce ce nom, sa voix baisse jusqu’au murmure. Il dévoile son plan, s’attendant à des réfutations mais c’est le silence qui accueille son laïus. Un serveur arrive, qui prend la commande des desserts. Après son départ, Éléonore résume :

- Donc, tu prends un vol pour Chisinau, capitale de la Moldavie puis un bus pour aller en Transnistrie interviewer les patrons de Rabichong. Si tout va bien, tu as ton article et si tout va mal…

Lena Martin se pince les lèvres. Elle ne sait pas quoi dire, en réalité elle envie Royal de pouvoir partir comme ça, enquêter, prendre des risques. Désormais, elle peut se le permettre puisque sa hiérarchie vient de lui apprendre qu’elle sera licenciée avec des dizaines d’autres. Éléonore regrette d’avoir été directe. Royal est surpris, il s’attendait à une réaction de Lena. Celle-ci finit par intervenir :

- Ton plan a l’air structuré. Le danger reste le même, mais ici ou là-bas…

Saint-Amant reprend la parole :

- Imagine qu’il y ait réellement un cluster, un groupe, décidé à imposer sa vision de l’humanité à la population mondiale. Il est encore peut-être temps d’agir, non ?

- Tu crois que ça peut aller jusque-là ?

- Après tout, reprend-il, Hitler voulait créer une nouvelle race d’hommes.

Il regarde Éléonore puis Lena, avant d’expliquer que de nombreux mouvements scientifiques ou technologiques se concertent pour annoncer une nouvelle ère de l’humanité, l’homme augmenté, dépossédé de sa chair corruptible pour atteindre une quasi immortalité technologique et génétique.

- Oui, le transhumanisme, fait Lena avec un clin d’œil malicieux à l’adresse d’Éléonore.

Royal insiste sur le fait que ce mouvement global accélère et qu’il peut apporter un mieux-être comme une domination mondiale par une élite implantée, augmentée, robotisée !

- Quel scoop si Rabichong avait raison !

Saint-Amant continue sur sa lancée en évoquant des gourous qui sauront parler aux foules, puis la banalisation des implants et des puces NFC[i] soi-disant pour faciliter les échanges commerciaux, remplacer les objets ou encore réparer le corps humain, mais qui favoriseront la domination des corps et des esprits. Plus de dix mille personnes implantées dans le monde, à leur demande, ont été répertoriés. Des entreprises pucent déjà leurs employés. Qu’en sera-t-il dans dix ou quinze ans ?

Le serveur apporte une banane flambée au saké, une salade de litchis et de la nougatine asiatique. Lena écoute son voisin, une moue inquiète sur le visage.

- Ton agitation ne me rassure pas. Il y a de nouvelles technologies et tu es en train de jeter le bébé avec l’eau du bain. Tout dépend de l’usage qu’on en fait !

Éléonore goûte son dessert avec délectation, ce qui ne l’empêche pas de donner en partie raison à Royal. Elle indique que dans la Bible, dans le livre de la Révélation, autrement dit le livre de l’Apocalypse[i], les populations seront toutes marquées, sans doute pucées, et contrôlées par la bête. Lena frissonne, le coude posé sur la table, elle appuie sa tête contre sa paume. La jeune femme voudrait que ce délire mystique cesse. Éléonore sirote son saké tiède :

- Excusez-moi, je dois vous saouler avec mes histoires bibliques. En général, je suis plus discrète.

- Et si on se recentrait sur le projet de Royal ? propose Lena qui a hâte d’en finir.

Celui-ci la remercie et présente ses excuses pour son exaltation. Éléonore se redresse, l’air confus. Elle sait que tout le monde n’aime pas entendre parler de religion et en particulier de christianisme. Souvent, Éléonore se tait et estompe une partie de son identité. Par les temps qui courent, les raccourcis sont vite pris et les jugements hâtifs. Elle ne sait pas comment rattraper la situation.

- Tu as raison, fait-elle à leur adresse, j’ai fait ma crise, je suis maintenant tout-ouïe.

Lena désigne les gribouillis qu’a dessinés Royal sur la sur-nappe en papier.

- Tu as déjà pris ton billet ? Il y a beaucoup de vols à destination de la Moldavie ?

- Je le prends prochainement et non, il y a quelques vols par semaine. En fait, je lance tout cette semaine. - Ce que j’espère, fait-il en rigolant, c’est que l’avion ne sera pas abattu par un missile venu d’Ukraine… ou d’ailleurs.

Son trait d’humour faisant un flop, il passe aux détails de son déplacement, des hôtels qu’il envisage de réserver à Chisinau puis à Tiraspol. Il part avec des euros et des dollars et verra sur place comment retirer des lei, la monnaie locale, si nécessaire.

- Et si j’allais avec toi ?

La question de Lena Martin le laisse sans voix.

- Je sais, j’ai un boulot mais je pense pouvoir me libérer. Je parle russe et ukrainien, ça peut servir, surtout en Transnistrie. Et mon passeport est à jour.

La jeune femme ne veut pas évoquer son licenciement, pas tout de suite. Plusieurs services de la banque sont concernés dans le monde entier. Quand elle a reçu sa lettre, Lena a eu l’impression que le monde s’effondrait. Il y avait des rumeurs mais elle pensait être à l’abri. Elle se sent vaguement has-been et s’est dit que le projet de Saint-Amant serait à même de l’aider à rebondir.

De son côté, Éléonore a le vertige. Elle aimerait partir mais craint d’être un boulet, entre sa corpulence et ses logorrhées bibliques… et s’inquiète aussi des éventuels frais occasionnés. Elle retient sa respiration. Saint-Amant réfléchit. Il se voyait partir seul ou accompagné de Rava, le jeune homme que son amie Fayza lui a présenté. Il évalue le pour et le contre, le risque d’être ralenti mais aussi la possibilité d’élargir son champ d’action grâce aux talents linguistiques de Lena. Il la considère comme une personne efficace. C’est là qu’il croise le regard anxieux d’Éléonore. Royal voit bien qu’elle veut faire partie de l’expédition mais quels atouts a-t-elle ? Il ne doute pas des qualités humaines de la jeune femme mais dans l’action… Il ne veut pas perdre de temps à l’attendre quand il faudra courir. Éléonore se tait. Elle se souvient de ses cours de sport, quand personne ne la choisissait pour faire partie d’une équipe de volley ou autre. Elle ressent la même chose, ce regard qui jauge ses capacités, ce sourire charitable avant de lui annoncer qu’elle doit rester sur le banc.

- Bon, vous m’enverrez des sms de là-bas, lâche-t-elle, les épaules basses.

- Et se passer d’une lanceuse de Bible ?

Éléonore cligne des yeux. Royal Saint-Amant, sans trop savoir pourquoi mais il sait que ça doit être ainsi, lui annonce qu’elle peut se joindre à eux si elle le désire. La jeune femme éclate de rire tandis que Lena soupire.

Trois jours plus tard, les deux femmes, pantalons sombres, parka et veste en cuir, ont rendez-vous avec leurs bagages devant l’immeuble de Saint-Amant. Bon point de départ, constate Royal lorsqu’il les rejoint avec son sac à dos. Ils prennent un taxi et se rendent chez Nick et Audrey, le hacker et sa sœur, qui vivent dans une vieille bâtisse, accolée à un immeuble de quatre étages. Nick s’occupe de la partie informatique et technique et Audrey de la mise en relation et de l’administratif. C’est un jeune homme brun, mince, aux biceps développés par les exercices de musculation. Il porte un jean et une chemise noire avec des imprimés blancs. Audrey, sa sœur, une brunette au regard chocolat et au sourire ravageur, a revêtu des leggings blancs sous un long t-shirt destructuré marron. Rava, pantalon de jogging skinny noir et sweet à manches longues de même couleur, est déjà là. C’est un festival de mode, s’ébahit Éléonore quand elle arrive dans la pièce principale. Elle jette rapidement un œil sur sa propre tenue puis se souvient que « comparaison n’est pas raison » et que, de toutes façons, ils n’ont pas le même âge.

Le groupe se réunit autour d’une table sur laquelle Nick a posé un grand écran Oled sur lequel  apparaît la carte régionale de la Moldavie et de la « République Moldave du Dniestr », c’est-à-dire la Transnistrie, longeant l’Ukraine. Nick explique que la région sécessionniste pourrait être une prochaine pomme de discorde entre la Russie et l’Union Européenne. Alors que la Transnistrie veut faire partie du giron russe, la Moldavie, dont elle s’est séparée unilatéralement, voudrait intégrer l’Union européenne. Les langues parlées sont le roumain, le russe et l’ukrainien et accessoirement le gagaouze. A ces mots, Lena sourit, preuve étant faite de son utilité. De son index, Nick montre le parcours qu’effectuera l’Airbus A319 d’Air Moldova depuis la France jusqu’à Chisinau, la capitale moldave. Il survolera l’Allemagne, l’Autriche, la Slovaquie et la Roumanie. Audrey répertorie les documents nécessaires, comme le passeport en cours, certains vaccins utiles et les numéros d’urgence. Éléonore, Royal et Lena sortent leurs papiers et valident la check-list de la jeune fille. Nick va dans une autre pièce et revient chargé d’une grosse boîte en carton.

- Voilà quelques gadgets qui devraient vous aider dans les situations difficiles. C’est petit et ça se cache facilement.

Il sort délicatement chaque pièce du carton et les pose sur la table. Des objets noirs, constitués de deux parties, un boitier de 2 à 3 cm soudé à un anneau et sur lequel on distingue une petite plaque métallique, et un petit papillon transparent doté d’un boitier électronique et d’un embout en plastique font l’étonnement de l’équipe.

- J’ai pensé, explique Nick avec un sourire caustique, que vous pourriez avoir besoin d’un soutien logistique.

Audrey prend un des objets noirs :

- C’est une arme à impulsion électrique miniature. On passe la bague au doigt, on cale la partie « déclencheur » dans la paume de la main, l’arc électrique se forme et hop votre adversaire est KO pour plusieurs minutes.

- Un Taser ? Je peux ? fait Lena.

Nick et Audrey acquiescent. Le jeune hacker donne plus de détails sur le fonctionnement de la bague électrique sous l’œil attentif des autres. Lena la passe à l’index mais Nick lui conseille le majeur qui est central et plus stable.

- Ils ne sont pas chargés mais vous avez les cordons d’alimentation, conclut Audrey.

Éléonore s’inquiète du coût des pièces mais Nick lui dit que ça, c’est cadeau. Elle le remercie tout en se demandant ce qui ne sera pas « cadeau ».

- Et lui ? dit Royal en regardant l’espèce de papillon inerte.

Nick se met à rire. Il sort une montre connectée et l’active. Aussitôt le papillon s’envole selon les directives du jeune homme.

- Un insecte télécommandé ? s’exclame Lena dépitée.

- Quand un dispositif volant peut enregistrer des sons et des images et s’immiscer là où on le souhaite, on appelle ça un drone, assure Nick. Un espion à votre service. On peut aussi le fixer sur un véhicule si on veut le suivre.

Lena, Royal, Éléonore et Rava sont épatés.

Après une pause, Nick et Royal retournent devant les claviers et les multi-écrans du jeune homme. Sur le sol, les câbles sont rassemblés non loin d’un boîtier qui sert de serveur personnel au hacker. Celui-ci initie trois niveaux de code avant d’accéder à l’internet. Les deux hommes espèrent approfondir les recherches sur la société-mère de Rabichong et pirater ses bases de données. Le site officiel s’affiche mais tout est écrit dans une langue inconnue. Nick tente une intrusion qui le ramène chaque fois à la page d’accueil. Il n’y a pas d’adresse mail à infiltrer, pas de virus à envoyer.

Nick réfléchit dans son coin :

Royal, je vais te donner du matériel. Si tu veux pouvoir accéder à leurs infos, tu devras charger le logiciel que je vais te donner sur ton PC portable puis le mettre en œuvre selon les consignes que je te donnerais. Grâce aux ondes sons, il pourra entrer en contact avec n’importe quel de leur PC, connecté ou non, et récupérer les données.

Saint-Amant n’est pas enchanté de cette nouvelle mission. Nick lui rétorque que c’est nécessaire pour accéder aux serveurs internes d’AdaptBioC en Transnistrie. Par précaution, le jeune homme récupère tous les portables et télécharge sur chacun un fichier de détection d’écoute et d’interception des communications.

Comme ça, souligne Nick, vous pourrez savoir si vous êtes sur écoute ou non.

Royal débat avec Nick et Lena de la durée de leur séjour en Moldavie puis en Transnistrie. Ils décident de prendre une nuit à Chisinau à l’aller, une nuit au retour et une nuit à Tiraspol. Sollicitée, Lena Martin appelle les hôtels en russe et réserve les chambres.

Le soir est tombé et l’excitation du voyage cède la place à la fatigue et aux doutes. Eléonore s’approche de Lena, debout contre la fenêtre.

- C’est une situation étrange. Qui aurait-pu dire que nous partirions ensemble à l’aventure quand nous nous sommes rencontrés ?

Lena tourne la tête et sourit. L’aventure pour elle est de se retrouver au chômage. Que fera-t-elle quand elle sera de retour ? Royal vérifie une nouvelle fois son matériel et les recommandations de Nick. Rava a fait des recherches dans l’après-midi sur le passage de la pseudo-frontière » entre la Moldavie et la République du Dniestr et le résultat est aléatoire, tout peut se passer facilement ou bien partir en vrille avec la fouille des bagages et des personnes ainsi que d’éventuelles demandes de bakchichs.

Le lendemain, en tout début d’après-midi, Rava, au volant d’un minibus, amène l’équipe à l’aéroport de Paris-Beauvais, situé à plus de soixante kilomètres de la capitale. L’équipe décharge ses affaires tandis que Rava va garer le véhicule dans un des parkings officiels. Lena et Éléonore sont curieuses de savoir quel passeport utilise Rava. Ce prénom serait polynésien mais les caractéristiques physiques du jeune homme semblent indiquer une ou plusieurs autres ascendances étrangères. Les deux jeunes femmes conjecturent sur les origines asiatiques, moyen-orientales ou océaniennes de Rava. Mais celui-ci a déjà rangé son passeport, avec un petit sourire.

- Finalement, ce n’est pas très grand un A319, fait remarquer Éléonore avant de poser le pied à l’intérieur de l’appareil. Je préfère ça à un vieux Tupolev.

- L’A319 est un dérivé de l’A320 avec moins de sièges, lui explique Royal.

La jeune femme découvre les sièges et les compartiments aux parois jaunies.

- Il doit avoir quel âge ? continue-t-elle en s’asseyant à côté de Rava, installé près du hublot. 

Saint-Amant lui propose de poser la question à l’équipage. A l’instar de Lena, il prend place sur les sièges situés devant Rava et Éléonore. Celle-ci voit bientôt un homme s’assoir à côté d’elle. Il la salue brièvement et ouvre un Coran dans lequel il plonge toute son attention. Éléonore est saisie mais se raisonne car comme on dit « pas d’amalgames ». Le décollage s’effectue au grand plaisir de Royal qui aime sentir cette poussée des réacteurs dans les airs. Le vol va durer près de trois heures et une collation minimaliste sera servie.

Rava s’est endormi. Lena est rêveuse et Royal parcourt un livre sur le biomimétisme. Éléonore dresse la tête et constate que l’avion est presque plein. Son voisin continue de lire. Elle sort une revue transhumaniste de son sac à main et se met à la feuilleter. Ce qu’elle lit la révolte. Depuis qu’elle a reçu Dieu dans sa vie, elle considère que la malédiction plurimillénaire des hommes est d’oublier les leçons de l’Histoire et de rêver de devenir des dieux. Toute-puissance et vanité !

- Ça vous inquiète, demande son voisin d'une voix calme.

- Quoi donc ?

- Le transhumanisme.

 

Éléonore le regarde de plus près et découvre un homme mince, au costume noir, à la barbichette courte et au regard incisifs derrière ses lunettes.

- C’est un peu… angoissant. Une autre humanité, plus agile, plus forte, moins… mortelle. Une humanité à deux étages : les hommes augmentés et les autres.

L’homme acquiesce :

- C’est toute la question de la condition humaine qui est posée.

Il poursuit sur la finitude humaine, ses limites physiques et psychiques. Il rappelle que l’humanité a évolué depuis la sortie d’Afrique, il y a des dizaines de milliers d’années et que l’avenir semble conduire les êtres humains inexorablement vers un post humanisme où la machine dominera et où l’homme aura perdu sa vulnérabilité au profit d’une quasi immortalité mais pour en faire quoi ?

Le voisin d’Éléonore bouge pour mieux la regarder :

- Vous êtes croyante ?

- Chrétienne. Et vous ?

Il rit doucement en se référant à son « apparence musulmane ». Oui, il est croyant et un musulman non pas modéré mais réformiste.

- En Occident, vous passez votre temps à vous demander si Dieu existe. Nous, nous préférons considérer cette question comme résolue. Je fais partie de ceux qui estiment nécessaire de relire le Coran à l’aune de notre temps.

Éléonore est ravie de se découvrir un voisin branché « spiritualité » sans être un intégriste ou un adhérent du New Age qui, quoi qu’on en pense, est toujours d’actualité dans certains cercles. Ils échangent quelques mots avant de revenir sur la question des technologies et du transhumanisme.

- Sans vouloir vous blesser, dit l’homme, avez-vous noté que les chrétiens sont plus facilement, je dirais, scientophobes que les musulmans ?

La jeune femme fronce un sourcil :

- C’est-à-dire ?

- Nous n’avons jamais condamné Galilée pour ses découvertes et ses assertions. Le Vatican l’a fait. Les savants arabes cherchaient à comprendre l’univers grâce à la philosophie, aux mathématiques et à l’astronomie. Jusqu’à un certain stade, les chrétiens ont toujours eu peur que la science démontre l’inexistence de Dieu. Ce n’est pas notre cas.

Déstabilisée par cette argumentation, Éléonore n’a jamais envisagé les choses sous cet angle. L’homme la dévisage en silence.

- Les musulmans seraient plus scientifiques que les chrétiens ? demande-t-elle déconcertée.

Le visage durci, il précise sa pensée en rappelant la flambée du fondamentalisme et des inepties pseudo-scientifiques proférées dans certaines universités arabes, depuis une trentaine d’années dans de nombreux pays.

- Mais certains de nos philosophes[i] ont prôné et prônent encore la confluence entre la religion et la science, entre la foi et la rationalité.

Devant eux, Royal s’agite et Lena tourne la tête et jette un regard assassin à Éléonore :

- Qu’est-ce qu’il y a ?

Cette dernière s’empresse de les rassurer avant de continuer la conversation avec son voisin, sur un mode plus confidentiel. Celui-ci lui décrit avec bonhommie une vision interactive de la foi et de la science. Selon lui, rien n’est contradictoire mais plutôt complémentaire.

- Il faut avant tout chercher ce qui s’interpelle et se répond entre les fondements religieux et les certitudes scientifiques. Et si la science exige de l’acuité intellectuelle et une remise en question régulière, c’est tout à fait ce que certains versets du Coran mettent en exergue. L’intelligence serait alors de trouver le point d’interaction et non pas de rejeter l’un ou l’autre.

Sous le regard attentif de la jeune femme, l’homme explique que la première notion de « djihad » est celle de se remettre en question, de regarder en soi-même, de s’améliorer pour viser l’excellence spirituelle, physique et intellectuelle. C’est un combat entre la chair et l’esprit, comme disent les chrétiens. Si la science et la spiritualité progressent de concert, l’être humain est appelé à faire de grandes choses… en bonne intelligence.

Après un court silence, Éléonore lui fait part de ses propres pensées et cite quelques versets issus de différentes parties de la Bible, comme « mettez les esprits à l’épreuve », « examinez toutes choses »… Éléonore termine enfin son intervention par ce verset « et ils examinaient chaque jour les Écritures pour voir si ce qu’on leur disait était exact ».

- Du fastchecking avant l’heure ! conclut-elle, tandis que devant Lena soupire de plus en plus fort.

C'est à ce moment que le commandant de bord annonce l'atterrissage sur l'aéroport de Chisinau.

- Il y aurait encore tant à dire, fait son voisin. J’espère que nous aurons l’occasion de continuer cette joyeuse discussion.

Éléonore le remercie et lui souhaite bonne continuation. L’appareil fait un atterrissage impeccable et quelques minutes plus tard, les quatre Français récupèrent leurs bagages.

L’hôtel réservé se situe non loin de la gare centrale d’autobus. Devant le terminal de l’aéroport, des taxis et des transports en commun attendent. Certains taxis ressemblent à des minibus. L’équipe s’engouffre dans l’un d’eux après que Lena a vérifié les tarifs dérisoires, moins de 10€ pour se rendre à leur hôtel, à moins de 20km de là. La pluie battante rend difficile la découverte de la ville et de son patrimoine historique. On devine çà et là de belles avenues et de vastes espaces verts. Le chauffeur explique à Lena qu’il pleut ainsi depuis plusieurs jours mais que ce n’est rien comparé aux pluies diluviennes en Roumanie. La jeune femme discute avec lui avant de se tourner vers ses amis et de leur expliquer que la Moldavie est actuellement en proie à de nombreuses manifestations contre la corruption. Certains quittent même la région pour rejoindre la Transnistrie où l’on vit presque mieux, surtout à la retraite, grâce aux russes. Le taxi leur suggère de partir tôt le lendemain matin, avant une nouvelle manifestation.

- Je ne vais rien voir de cette ville magnifique, si je comprends bien ! râle Éléonore.

- On n’est pas là pour faire du tourisme, lui rappelle Royal.

La jeune femme pense que les deux auraient pu se faire si elle n’avait pas compris qu’elle était en minorité.

Après vingt minutes de circulation difficile sur l’avenue Dacia, le taxi arrive devant l’hôtel qui se situe près de l’Arc de Triomphe de Chisinau, devant lequel ils sont passés rapidement. De facture contemporaine, l’hôtel propose à ses visiteurs un confort complet avec des chambres modernes, dans un décor aux notes subtiles d’un passé glorieux, le Wi-Fi à tous les étages, des salles de sport, un sauna, un restaurant gastronomique et un longe-bar cosy. Tout est fait pour accueillir le visiteur local comme le voyageur international. Éléonore est déçue de ne pas visiter le centre de Chisinau. Le taxi est passé devant l’opéra national et son architecture sobre et bétonné des années 40 ou 50 a désarçonné la jeune femme. Elle aurait voulu prendre des photos de la place du gouvernement, de la cathédrale de la Nativité édifiée au début du XIXème siècle et restaurée dans les années 1990 et flâner dans les beaux jardins de la Capitale.

Le groupe effectue les formalités administratives à la réception puis montent dans leur chambre respective. Un décor ouaté dans les tons bruns et blanc cassé les accueille. Éléonore se jette sur le lit.  De son côté, Royal vérifie la connexion internet haut-débit pour laquelle il a payé. Lena regarde par la fenêtre tandis que de son côté, Rava prend une douche.

Le soir venu, ils se retrouvent au restaurant de l’hôtel, tapissé de rouge sombre et où la lumière tamisée, projetée par des appliques murales style art nouveau, donne à Éléonore l’impression d’être loin du siècle et de la turbulence de la vie moderne. Royal apprécie l’endroit avant de se diriger vers la table qui leur est réservée. Une fois assis, il propose un vin local pour accompagner leur premier repas en Europe orientale. Le sommelier leur conseille de découvrir un des joyaux du vignoble moldave, un rouge Purcari, et rappelle au passage que la vinification était déjà un art en Moldavie, il y a plus de 4 000 ans. Ces dernières décennies, les viticulteurs moldaves ont rencontré quelques déconvenues avec la Russie, leur principal client, qui a imposé un embargo sur leurs importations viticoles, ce qui a contraint les producteurs à se tourner vers l’Europe et en particulier la Scandinavie pour rebondir.

- Alors, dit-il, nos vins seront bientôt sur vos tables.

Lena Martin effectue la traduction et remercie le caviste en lui donnant un pourboire. Les convives choisissent ensuite leur menu, qui des poivrons farcis, qui des soupes aigres-douces au poulet, qui un steak-frites... Pendant le repas, le sommelier revient et les invite à venir visiter le soir même les caves de Cricova :

- C’est une vraie ville avec près de 100km de rues. Dans ces caves on y fait vieillir plusieurs vins et même le champagne, fait-il satisfait. C’est magnifique, vous ne pouvez pas rater ça.

- C’est où, exactement, demande Royal Saint-Amant.

L’échanson explique que Cricova n’est qu’à une quinzaine de kilomètres de Chisinau. L’invitation est déclinée.

- Peut-être au retour, laisse espérer Royal.

Le repas est agréable et l’ambiance dans la salle reposante. L’équipe commence à se détendre et même Rava sourit. Les deux jeunes femmes l’observent en se demandant ce qui peut bien, parfois, obscurcir le visage du jeune homme.

- Vous savez que les Moldaves sont de gros buveurs, dit ce dernier sur le ton de la confidence, ils boivent plus que les Polonais ou les Russes. La Moldavie fait partie des 25 premiers producteurs de vins au monde, sans compter le cognac, les eaux de vie industrielles ou artisanales.

- Comment tu sais ça ? s’étonne Éléonore.

- J’ai lu dans l’avion, au lieu de discuter… répond-il avec un clin d’œil, et notre sommelier a oublié de préciser que les caves de Milestii Mici sont plus grandes que celles de Cricova. Elles couvrent une surface de 200km² ! En fait ce sont d’anciens tunnels.

- Il a peut-être une commission pour présenter les productions Cricova, suggère Lena en terminant un dessert à la crème.

Au moment où le café va leur être servi, un petit groupe fait son entrée dans la salle du restaurant. Au milieu d’eux, Éléonore reconnaît son voisin d’avion. Celui-ci la remarque et lui fait un geste amical de la main. Après avoir échangé quelques mots avec ses compagnons, il se dirige vers la table de la jeune femme.

- Oh non, soupire Lena. Dans l’avion, ils étaient insupportables. Ils ne vont pas recommencer !

L’homme salue la tablée :

- Je me rends compte que je ne me suis pas présenté lors de notre voyage. Je suis Driss Benmakhlouf, aumônier musulman.

- Ah oui ? Dans quel corps ? demande Royal.

Driss Benmakhlouf sourit :

- Dans l’armée de l’air. Je suis aussi docteur en psychologie et en théologie.

Lena est surprise. Selon elle, tous les gogos, les crédules, les croyants, chrétiens ou autres, sont des esprits faibles pétris de peur de vivre sans béquille ou sans gourou.

- C’est l’armée de l’air française ? s’enquiert Éléonore.

- Oui.

Royal se pousse avec sa chaise et invite l’aumônier à leur table.

- Volontiers mais juste pour un instant, je suis attendu par mes amis.

La tablée se met à lui poser des questions sur sa vocation, sa formation, les difficultés qu’il rencontre et sur les raisons de sa présence en Moldavie. Il répond patiemment et explique qu’il doit assister à un colloque interreligieux interarmées. Soudain, Lena met les coudes sur la table, croise les mains, pose son visage dessus et regarde l’aumônier dans les yeux :

- Franchement, tout ça n’est qu’un moyen pour les hommes d’aliéner les femmes.

- Tout ça quoi, fait-il attentif.

- La religion ! lance la jeune femme. Je vous ai entendu dans l’avion vous et elle… Personnellement, je ne vois pas à quoi ça sert. Il y a eu les mythes fondateurs, les religions plus complexes mais aujourd’hui, de quoi avons-nous besoin ?

- D’espérance et de reconnaissance, répond Driss Benmakhlouf.

Lena ne s’attendait pas à cette réponse mais poursuit :

- Et la domination de la femme par l’homme prônée par la Bible, la charia qui lapide à tout va et qui n’existe que pour broyer l’être humain et la femme en particulier ?

- Lena ! intervient Éléonore, choquée par cet élan colérique.

- Laissez, c’est une bonne question et tout dépend de ce que vous entendez par « charia ».

- La loi islamique, la loi d’hommes psychopathes ! rétorque Lena, comme déchaînée.

L’aumônier militaire dodeline de la tête comme pour exprimer une ambivalence. De loin, le groupe qui accompagnait Benmakhlouf s’inquiète. Ce dernier leur sourit et fait signe de patienter.

- Le mot « charia » est heureusement polymorphe et son tout premier sens est « voie ». S’arrêter à une seule de ses significations réduit le point de vue intellectuel et spirituel. C’est un vaste débat théologique et philosophique que vous soumettez.

L’homme entreprend d’exposer l’idée selon laquelle depuis des siècles, certains philosophes et théologiens musulmans considèrent la charia comme la loi divine mais avant tout comme un chemin à suivre, une invitation à réfléchir sur la parole prophétique. C’est à rapprocher du concept de la pratique du « Dharma », c’est à la fois suivre le canon, être protégé par la loi et suivre l’enseignement et la voie qui amènent les croyants à progresser à tous les niveaux. La charia est loi et esprit de la loi. Là, l’intelligence a toute sa place. Si la religion est vivante, ses fondamentaux doivent l’être également. L’aumônier se lève :

- Ai-je apporté quelques éléments à votre interrogation ? demande-t-il à Lena.

Celle-ci lui lance un regard pensif avant de le remercier pour son aménité. Il salue chacun et rejoint ses amis impatients.

- Quand je pense que, parfois, je suis un peu trop directe… laisse échapper Éléonore.

Lena secoue la tête en invoquant le point de vue purement théorique et intellectuel de l’aumônier :

- Va dire ça aux femmes lapidées, aux enfants martyrs et aux victimes d’attentats ! Il est aussi éloigné de la réalité des islamistes intégristes que de Saturne !

- Bon, assez parler théologie, somme Saint-Amant.  Rava, demain matin, à quelle heure doit-on prendre le bus pour Tiraspol ?

Rava parcourt son smartphone à la recherche des informations qu’il a collectées. Depuis la gare routière, les trajets pour la capitale de la République Moldave du Dniestr se font toutes les demi-heures. Les billets sont à prendre à un guichet et le trajet avec les formalités en Transnistrie prend en gros deux heures. Faisant le point avec lui, Royal évalue l’heure du réveil et du départ de l’hôtel. Il en informe les jeunes femmes et part se coucher en conseillant aux autres de faire de même.

 

Le lendemain matin, vers 8h30, Royal, Rava, Éléonore et Lena vont à la gare routière prendre le bus pour Tiraspol. Cette dernière repère les inscriptions en cyrillique sur le minibus vintage rouge et blanc qui les emmènent en Transnistrie. Le ticket est très abordable. Le chauffeur explique à Lena en russe qu’il n’y aura pas de formalités moldaves parce la Transnistrie n’est pas reconnue comme Etat et n’a donc pas de frontières. Il y aura cependant des formalités transnistriennes à effectuer car pour Tiraspol, il y a bien une frontière les séparant de la Moldavie. Depuis quelques années, on voit aussi sur la route, entre les deux régions, des équipes mobiles moldaves accompagnées par des représentants de l’EUBAM, The European Union Assistance Mission to Moldavia and Ukraine, surveillant la contrebande routière, veillant à la sécurité des routes et à la tranquillité des frontières officielles ou décrétées. Le chauffeur informe ses passagers qu’ils doivent remplir un formulaire pour la douane transnistrienne. Lena, pragmatique, récupère les formulaires de ses compagnons et les remplit en russe.

Le chauffeur s’assoit sur son siège protégé par une cotonnade immaculée ornée de motifs géométriques rouges. Bien que le trajet prenne environ deux heures, la distance réelle entre la capitale moldave et la « capitale » de la Transnistrie est de seulement 62km. Mais la route empruntée est plus sinueuse et longe des petites villes et des villages, des paysages agricoles ou industriels, agrémentés de statues dédiées aux héros du passé et d’églises orthodoxes. Le poste frontière établi par la Transnistrie se situe à Bender, où des chars russes stationnent.  Après avoir été inspecté par la police moldave, le bus s’arrête près des bureaux de la douane transnistrienne, érigés à côté d’un portique aux couleurs de la Transnistrie : drapeau rouge avec une bande verte, armoiries communistes avec des gerbes de blé, des grappes de raisins et la faucille et le marteau surmontés de l’étoile rouge. L’ensemble du site est surveillé par des gardes, sous l’œil passif de soldats russes. Le passage de la douane transnistrienne va prendre près d’une heure, le temps que tout le monde présente ses papiers devant les agents. Chacun doit présenter son passeport, expliquer la raison et la durée du séjour en Transnistrie. Comme l’équipe de Royal reste plus de dix heures, ils devront se faire enregistrer auprès des autorités de Tiraspol. Le douanier inspecte les pièces d’identité avant de les scanner, prend le formulaire rempli, en détache une partie qu’il remet au voyageur en lui recommandant de le garder sur lui en permanence et de le présenter à sa sortie du pays.

Le bus, libéré des formalités administratives, repart pour le terminus de la gare routière de Tiraspol aux jolies façades couleur sable. Le ciel s’est éclairci et la capitale de la Transnistrie paraît pimpante malgré l’architecture de l’époque soviétique. Les voilà sur le site de leur mission. Rabichong et l’inspecteur Luengo paraissent loin. La France aussi. Depuis la gare, Lena appelle un taxi qui les emmène à leur hôtel, l’hôtel Tiraspol !

Le chauffeur, sympathique, fait des tours et des détours dans les rues de la capitale, leur montrant une des statues de Lénine puis les rues commerçantes. La circulation est fluide, mêlant voitures actuelles et tacots de l’ère soviétique. Parmi les passants, des civils et des soldats à l’allure décontractée. L’architecture est austère, excepté pour les nouveaux édifices et certains immeubles de bureaux. Au bout d’une vingtaine de minutes, Lena presse le taxi d’arriver à l’hôtel. Royal paie la longue course touristique et ajoute un pourboire, au cas où. Ils ont quitté Chisinau depuis moins d’une demi-journée et se sentent pourtant fourbus.

Les chambres réservées au dernier étage sont simples et rustiques. De gros meubles en bois sont adossés contre les murs blancs et de lourdes tentures viennent recouvrir les voilages des vitres. Après s’être installés, Rava, Lena et Éléonore retrouvent Royal Saint-Amant dans sa chambre.

- Il n’y a pas de micro, au moins, s’inquiète Lena.

- On n’est plus au temps des Soviets ou de la Stasi ! réplique Royal. Ne tombons pas dans un excès de paranoïa, s’il-vous-plaît.

Rava tire les rideaux et regarde dehors. Un tramway passe sous les fenêtres. De loin, on devine un méandre du fleuve Dniestr.

- Lena n’a pas complètement tort, dit-il en s’approchant des trois autres. La Transnistrie est un fort enjeu entre Moscou, l’Union européenne et les États-Unis. Ça doit grouiller d’espions et de lobbyistes.

Le jeune homme rappelle que les soldats présents protègent un dépôt russe de munitions en Transnistrie évalué à 20 000 tonnes[i] et que cette petite bande de terre fait l’objet d’une volonté de réappropriation par la Moldavie.

- Et il y a l’Ukraine, déstabilisée par les pro-Russes et la corruption, qui regarde son petit voisin comme un hochet à agiter devant la Russie… La Transnistrie a toujours eu une histoire mouvementée et pas toujours très présentable, termine Rava en s’asseyant sur le lit. Il doit sûrement exister une sorte de police politique ou des services spéciaux sans compter l’antenne du FSB, ancien KGB.

Éléonore s'installe à côté de lui :

- Tu en sais des choses sur la Transnistrie. C’est dans le bouquin que tu as lu dans l’avion ?

- Ça et autre chose, reconnaît Rava dans un demi-sourire.

Royal et Lena s’assoient à leur tour sur les chaises disponibles.

- Tu m’en diras tant, souffle Saint-Amant.

- J’espère qu’on n’est pas déjà fichés, lâche Lena.

Rava saisit son portable et active le fichier de détection d’écoute et d’interception des communications téléchargé par Nick. Pour l’instant, rien n’est signalé.

- C’est peut-être trop tôt, estime Lena.

Le petit groupe décide de prendre acte du bon résultat du fichier de détection. Royal Saint-Amant sort le drone en forme de papillon et les anneaux électriques qu’il répartit entre chaque membre du groupe.

- On va y aller, comme ça ? fait Éléonore, le bras droit tendu, le regard fixé sur la bague mise au majeur de sa main tandis qu’elle cale le boîtier dans sa paume avec le pouce.

- Et le drone, qui le prend ? demande Lena.

Royal pense le garder avec lui et déroule son plan où, avec l’aide de Lena, il envisage de téléphoner à la société-mère d’AdaptBioC et d’obtenir un rendez-vous en se faisant passer pour un ami de Rabichong.

- C’est direct, au moins, constate Lena Martin. Comme ça ils auront le temps de préparer un accueil adapté…

- C’est vrai, c’est un coup de pied dans la fourmilière. Je propose qu’Éléonore reste à l’hôtel et que Rava nous accompagne. Ce dernier émet une objection :

- Je suis d’accord avec Lena. A mon avis, il vaudrait mieux y aller sans prévenir qui que ce soit. L’effet de surprise sera à notre avantage.

- Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, réplique Saint-Amant.

Selon lui, il est fort possible que les gens du Cluster soient déjà informés de leur présence à Tiraspol. C’est un petit Etat et il est sans doute facile de graisser la patte d’un douanier ou d’un policier voire même d’un concierge d’hôtel. Cela n’est pas pour rassurer les deux femmes. Éléonore, qui a d’abord bougonné, partagée entre l’envie d’y aller et la peur d’être agressée ou pire, ne sait plus si elle peut se sentir en sécurité à l’hôtel :

- Si je comprends bien, résume-t-elle, il y a une chance pour qu’ils ne sachent pas que nous sommes ici mais beaucoup de risques qu’ils l’aient déjà anticipé ?

- Mais nous sommes du menu fretin pour eux ! s’écrie Lena. Pourquoi auraient-ils pris la peine de nous suivre de France jusqu’en Transnistrie ? Il suffit de nous éliminer !

- Pas si évident, murmure Rava assez haut pour se faire entendre. Ils pensent peut-être que nous avons des informations, que Rabichong nous a confiés quelque chose, un document ou autre…

Le silence vient clore le débat. Songeurs et inquiets, les membres du groupe soupirent de concert. En secouant la tête de droite à gauche, Éléonore se lève :

- Nous sommes dans un pays étranger, un Etat déchiré entre trois grandes puissances, loin de chez nous. Il vaut mieux nous annoncer, respecter les règles du coin. Ça évitera d’avoir de surcroît les autorités locales sur le dos.

Le groupe est à nouveau partagé. Lena regrette de ne pas avoir laissé un mot au consulat de France à Chisinau, en Moldavie. Ils optent finalement pour l’effet de surprise. Eléonore les regarde se préparer, après avoir accepté d’être la base arrière du groupe. Rava propose d’être un renfort et de rester hors de vue des bâtiments :

- Je prends le drone avec moi, dit-il, au cas où.

Il tend la main à Royal qui le lui tend avec la montre connectée. Lena veut éclaircir d’autres points :

- Que ferons-nous une fois là-bas ?

Royal espère pouvoir rencontrer un des dirigeants de Laniakea et placer des mouchards informatiques pour récupérer des infos. La suite dépendra du résultat de leur action. Une fois le plan plus ou moins validé, ils vont se restaurer rapidement. Depuis la France, Nick leur a envoyé l’adresse à laquelle se rendre. C’est près du Dniestr, au sud de Tiraspol, en suivant la rue Lénine.

En milieu d’après-midi, sous l’œil mélancolique d’Éléonore qui les voit partir depuis sa fenêtre, Saint-Amant, Rava et Lena Martin montent dans un minibus taxi commandé par l’hôtel. Lena transmet l’adresse au chauffeur qui hésite.

- Il dit qu’il ne connait pas très bien.

- Il ne connaît pas très bien ou il n’a pas envie d’y aller, demande Royal en dévisageant le conducteur.

Lena traduit la question en russe et en ukrainien et restitue la réponse :

- Il exige d’être payé en avance et repartira dès notre arrivée. Visiblement, le quartier ne lui plaît pas.

- Pourquoi ? fait Rava, engoncé dans le siège arrière.

Saint-Amant sort des dollars et les donne au chauffeur. Le taxi se résout à démarrer brutalement et prend la direction de la rue Lénine. Projetés en arrière par l’accélération, Rava et les autres s’agrippent aux poignées des portières.

Le paysage défile vite et le fleuve commence à imprégner l’air de son humidité limoneuse. Au bout d’une quinzaine de minutes, toujours à vive allure, le taxi emprunte une rue parallèle au Dniestr. Il tourne à droite puis à gauche. Arrivé devant un réverbère éteint, il s’arrête. D’un ton définitif, le chauffeur leur dit de sortir et appuie ses paroles par une série de gestes nerveux des mains. Le groupe n’a pas eu besoin de traduction pour comprendre qu’il faut s’extirper du taxi afin de le laisser repartir. Lena arrange la bandoulière de sa sacoche, ajuste ses vêtements et jette un œil dubitatif autour d’elle :

- Tu es sûr que c’est le taxi commandé par l’hôtel ? demande-t-elle à Saint-Amant.

Celui-ci reste silencieux. Rava fait quelques pas à la recherche du bâtiment de la société. Il y a bien un entrepôt non loin et un immeuble de deux étages aux lumières éteintes malgré l’obscurité tombante mais, après en avoir fait le tour, le jeune homme constate que ce n’est pas ce qu’ils cherchent. Une épaisse végétation fait face au trio. Royal enregistre un panorama du site sur son smartphone et l’envoie à Nick :

- On y va !?

Lena lance un soupir et le rejoint. Rava disparaît vers la rive du fleuve.

- Il faudrait trouver le bâtiment et sa porte d’entrée… suggère la jeune femme avant d’ajouter, enfin si on est au bon endroit.

Estimant que ce qu’ils cherchent n’est pas du côté du fleuve, Saint-Amant se tourne vers la vaste et profonde masse végétale qui n’est pas loin d’empiéter sur la route. Lena le regarde faire sans un mot. Tout est silencieux dans l’humidité insistante du Dniestr qui remonte vers l’intérieur des terres. Royal Saint-Amant longe les arbustes et les arbres entremêlés et croit distinguer quelque chose. Il tend son smartphone vers les hauteurs, le redescend lentement vers le sol, comme s’il scannait le paysage.

- Je suis sûr qu’il y a un bâtiment non loin.

- Tu as une baguette de sourcier comme application ? ricane Lena.

Sans tenir compte de sa remarque, son compagnon d’aventure continue d’ausculter la végétation avec son appareil.

- Nick m’a envoyé une copie numérique du cadastre que détient l’université d’état de Tiraspol…

Lena s’approche et saisit le smartphone :

- i c’est en russe, je vais pouvoir le traduire.

Après un moment, la jeune femme confirme :

- Il devrait y avoir ou il y aura bientôt un bâtiment ici. Je ne vois pas de quand date la version de ce cadastre. Mais il y avait le projet semble-t-il, d’ériger un parc dédié aux entreprises innovantes.

A ces mots, ils regardent autour d’eux une nouvelle fois. Royal s’impatiente et s’avance vers la végétation. Il tend les bras face à lui, comme pour toucher un mur, une cloison. A cet instant, un engin gris métallisé émerge du fouillis végétal. Muni de quatre roues, l’objet avance tranquillement comme une voiture télécommandée dotée d’une caméra sur l’avant. Le robot, haut d’environ un mètre, long de près d’un mètre et demi, fixe Royal Saint-Amant de son œil électronique, avant de s’orienter vers Lena qui reste immobile. Un mouvement dans les herbes longeant la rive du fleuve attire l’attention de l’engin mais Saint-Amant, qui n’a pas envie que Rava se fasse repérer, s’agite pour capter avec succès la curiosité du robot. Ce dernier zoome sur l’homme puis sur sa compagne. Depuis quelques secondes déjà, il a envoyé une vidéo à son centre de contrôle. Là, une comparaison avec des vidéos de la frontière transnistrienne est effectuée et les identités communiquées à qui de droit.

Un espace s’ouvre dans la masse végétale qui permet à Lena et Saint-Amant de discerner les lignes d’un bâtiment de deux étages. C’est une construction hautement végétalisée, quasiment camouflée dans son environnement. La porte principale s’est ouverte, projetant une luminosité suffisante pour pénétrer dans le bâtiment.

- C’est l’heure, jette la jeune femme, le cœur battant, à Royal qui lui emboîte le pas.

Un petit hall s’offre à leur vue, éclairé par des plantes luminescentes. Face à la porte, trône une jeune slave derrière un bureau en bois vide de toute informatique. Seuls un téléphone à cadran et une machine grise à fente sont à la disposition de la jeune réceptionniste. Celle-ci leur sourit et attend. Royal Saint-Amant lui demande si elle parle l’anglais ou le français. Devant son air incertain, Lena s’adresse à elle en russe pour savoir s’ils sont bien dans les locaux de ce qu’ils appellent « Laniakea » et si un de leurs responsables pourrait les rencontrer. Royal observe les lieux mais toutes les portes donnant sur d’autres salles ou couloirs sont fermées. Il est déconcerté par le mélange de haute-technologie mise en évidence par la bioluminescence des plantes, sans aucun doute élaborée en modifiant l’ADN des végétaux, et par la vétusté ou l’absence de certains équipements. Son attention revient vers leur hôtesse lorsqu’un bruit obsolète résonne. La machine grise éjecte deux cartes perforées. La jeune femme prononce quelques mots avant de se retirer dans un autre bureau à la porte teintée, situé derrière elle.

- Elle va revenir, explique Lena.

- Des cartes perforées ! Mais on est où, là ? s’esclaffe Royal.

- Je suppose que c’est pour éviter le piratage informatique, fait Lena en s’approchant d’une plante, l’air intrigué.

La jeune femme revient vers eux et leur tient un petit discours. Lena hoche la tête :

- Madame Lazarus va nous recevoir.

- Elle n’a dit que ça ? fait Royal, étonné.

- Non, soupire la jeune femme, elle a énoncé également nos deux identités. Ça va être difficile pour l’effet de surprise...

Saint-Amant n’a pas le temps de digérer l’information qu’une porte s’efface devant eux laissant entrevoir un long couloir qui s’éclaire au fur et à mesure qu’ils avancent. La lumière des plafonniers les conduit vers une pièce ouverte dans lequel une femme au parfum chaud les attend, debout, derrière un vaste bureau dont le plateau est en verre et sur lequel un smartphone est posé. La femme porte un tailleur couleur crème et ses yeux, sous sa frange noire, sont cernés de khôl bleu électrique étiré jusqu’à la racine des cheveux.

Lena lance un coup d’œil dans la pièce d’à côté et a juste le temps d’y apercevoir une machine à écrire à boule. La femme suit le regard de Lena et va fermer la porte du local. C’est l’occasion pour les deux visiteurs d’admirer les escarpins bleus aux talons hauts en forme de double hélice d’ADN de leur hôtesse. Lena s’interroge sur leur stabilité.

Sur la rive du Dniestr, Rava commence à avoir froid. Caché par des arbustes, il regarde en direction de l’endroit où ses deux amis ont disparu. A l’hôtel, Éléonore zappe les chaînes de télévision, en espérant que tout va bien pour les autres.

 

Dans les locaux de la société, tout est calme. La femme se présente en français avec un léger accent d’Europe de l’est :

- Je suis Olympe Lazarus, directrice générale. Vous souhaitiez me rencontrer ?

Haussant les sourcils, Royal Saint-Amant répond :

- Je crois que vous savez qui nous sommes.

La femme sourit et s’assoit à son bureau :

- Effectivement, nous prenons toutes les précautions nécessaires. Nous sommes sur un site de haute technologie.

Lena songe aux cartes perforées et à la machine à écrire.

- Je vous en prie, asseyez-vous, fait Olympe Lazarus en montrant les sièges visiteurs.

Saint-Amant et Lena prennent place et réalisent qu’il y a une fenêtre en face d’eux, derrière le bureau de la directrice, et dont la vue est quasiment bouchée par des arbres et le ciel noir.

- Comme vous le constatez, reprend Olympe Lazarus, nous sommes sensibles à la nature et à l’environnement. Mais vous n’êtes pas ici pour parler de végétalisation, je suppose.

Royal se racle la gorge avant d’expliquer qu’ils aimeraient en savoir plus sur le biomimétisme. La femme rit puis incline son regard noir vers lui :

- Vous auriez pu en apprendre tout autant sur le biomimétisme en France. Pourquoi venir en Transnistrie ?

- Moi, j’aimerais en savoir plus sur votre spécialité, tranche Lena. Pourquoi ne pas en parler quelques minutes ?

Olympe Lazarus acquiesce et se lance dans un court exposé sur le biomimétisme. L’idée est d’imiter la nature et ses astuces, que ce soit dans le règne végétal ou animal. Le vivant, des tissus au matériel génétique, peut inspirer de nouvelles technologies, plus résistantes, innovantes, moins coûteuses et plus écologiques. C’est l’oiseau dont on s’est inspiré pour créer l’avion, le lotus dont on transfère la capacité d’hydrophobicité dans la confection de tissus et revêtements, le requin que l’on copie pour créer des combinaisons de plongée ou améliorer le fuselage des avions… Toutefois, ici, nous sommes spécialisés dans l’étude du cerveau et des circuits neuronaux dont d’ailleurs l’informatique s’est déjà inspirée.

- Vous faites partie de ceux qui développent l’intelligence artificielle ?

La remarque de Lena surprend Olympe Lazarus :

- Oui, on peut dire ça.

- Votre laboratoire se trouve ici-même ? demande Royal sans trop espérer une réponse, ce que confirme la femme.

- C’est top-secret. Vous vouliez savoir autre chose ?

Lena se fait rêveuse. Son esprit fait des va-et-vient entre sa situation de nouvelle chômeuse et la réalité de ce qu’elle est en train d’expérimenter ici, en Transnistrie.  Son regard se promène sur les murs jaune pâle nus et tristes. Saint-Amant s’agite sur son siège et demande à parler de Rabichong.

- Rabichong ? répète Lazarus, dont le regard se noircit si cela est possible.

Royal donne les grandes lignes de l’épisode du malheureux Rabichong, employé par une de leurs filiales et qui semblait effrayé par son travail.

- Un paranoïaque ! statue Olympe Lazarus.

- Mais vous savez ce qu’on dit, relance son interlocuteur, ce n’est pas parce qu’on est paranoïaque qu’on n’a pas de bonnes raisons de l’être.

La directrice fait un bruit de bouche sec et se lève vivement pour aller chercher des papiers dans le bureau de la machine à écrire. Elle revient avec un dossier dactylographié dont des pages pelures tentent de s’échapper.

- Voilà ce que je peux vous dire.

Elle feuillète le dossier apparemment rédigé en russe, comme l’entrevoit Lena. Olympe Lazarus lève les yeux et expose à ses visiteurs ce qu’il en est. Rabichong a été licencié parce qu’il a commis une faute lourde en mélangeant des produits toxiques dont les émanations auraient perturbé son système endocrinien et neurologique.

- Ça explique certainement ses délires.

Royal Saint-Amant n’est pas convaincu et demande s’il y a bien eu un certificat médical dans ce sens. Olympe Lazarus lève un sourcil exaspéré :

- Ce sont les ressources humaines qui s’occupent de ce genre de détail.

- Et son meurtre, alors ? Sa maison qui a brûlé ?

Les questions insistantes de Saint-Amant échauffent la directrice  :

- Que voulez-vous ? Il était de votre famille ? Vous voulez obtenir un dédommagement ??

Lena Martin dévisage Olympe Lazarus tandis que son acolyte éclate de rire :

- Rien de tout ça ! Mais j’ai été agressé, des proches l’ont été aussi, alors je veux savoir. J’ai tout mon temps, je prendrais le temps nécessaire pour connaître la vérité.

- Quelle vérité !? s’irrite Lazarus. Qu’est-ce que la vérité ? Elle ne dure qu’un moment et le moment est passé. Vous voulez de l’argent, du pouvoir ?

Royal secoue la tête mais Lena, elle, pense à un emploi, bien rémunéré, intéressant, passionnant… La sonnerie d’un téléphone portable retentit, c’est celui d’Olympe Lazarus qui appuie sur une application et repose l’engin sur la plaque de verre.

- Je crois que nous avons fait le tour du sujet, dit cette dernière en croisant les mains devant elle.

A l’extérieur, transi par l’humidité, Rava voit les feux d’un fourgon de couleur claire s’arrêter devant l’invisible bâtiment. Le jeune homme approche silencieusement et distingue le symbole d’un hôpital sur la paroi du véhicule. En descendent aussitôt quatre hommes à la large carrure. Le chauffeur est resté au volant. Inquiet, Rava fait le tour du fourgon, à demi courbé. Il hésite à se servir de la bague à impulsion électrique. Qui sait s’il n’y a pas des personnes blessées à l’intérieur de l’immeuble ?

Éléonore somnole lorsque le téléphone retentit. Le réceptionniste de l’hôtel lui demande de bien vouloir descendre compléter les registres d’inscription. Surprise par cette requête, la jeune femme ne voit pas ce qu’il y aurait à compléter mais préfère obtempérer afin de rester disponible pour ses amis. La jeune femme prend son sac à main dans lequel elle met les pièces d’identité, son smartphone et la bague à impulsions électriques.

Dans les bureaux de sa société écran, Olympe Lazarus fait face à ses deux interlocuteurs sans dire un mot. Royal et Lena se sont levés :

- Nous reviendrons, avec les autorités. Il doit bien y avoir des gens compétents et honnêtes dans ce pays ! prévient Saint-Amant.

Des bruits de bottes résonnent dans le couloir. Quatre silhouettes surgissent et avant qu’ils n’aient le temps de réagir ou d’utiliser leurs bagues, Royal et Lena sont saisis, bâillonnés, garrottés et emportés vers le fourgon.

Rava a le temps de se propulser vers le véhicule et de fixer le drone papillon contre le bas de la paroi avant qu’il ne démarre. Tout en fixant à son poignet la montre connectée qui permet de piloter le drone, le jeune homme a une pensée pour Éléonore qu’il espère à l’abri à l’hôtel et prend son smartphone pour s’en assurer. Mais avant, il compose un numéro local.

Éléonore Gozzi descend lentement les dernières marches qui mènent de l’ascenseur à la réception. Elle aperçoit à temps des policiers transnistriens dans le hall. Ils semblent l’attendre, elle ou qui d’autre ? La jeune femme remonte les escaliers et s’arrête à un étage au-dessous du sien pour appeler les autres mais il n’y a pas de réseau. Éléonore commence à paniquer avant de murmurer une prière pressante. Moins stressée, elle essaie d’élaborer un plan dont la première étape sera de trouver du réseau pour appeler ses amis. La jeune femme décide de quitter l’hôtel par une sortie non surveillée, celle des cuisines par exemple, par la porte donnant sur les emplacements de livraisons. Éléonore secoue sa chevelure bouclée, affiche un sourire confiant et descend au rez-de-chaussée en évitant le hall de l’hôtel. Les policiers, impatients, entrent dans l’ascenseur. Ils ont failli se croiser. La jeune femme respire et se précipite vers l’office.

Fin du chapitre 4

Marie-Laure Tena – 28 mars 2018


[i] Nouveau Testament – Livre de l’Apocalypse 13 :17 « Et que nul ne puisse acheter ni vendre, sans avoir la marque, le nom de la bête ou le chiffre de son nom ». Marque apposée sur la main droite ou sur le front.

[i] Puces NFC : puces « Near field communication » : communication à courte distance d’action. Ces puces permettent un meilleur cyberpaiement sécurisé. La technologie NFC serait plus efficace que le dispositif Bluetooth, car plus petites et plus rapides pour traiter les données en simultané.

[i] Cf Ali Benmakhlouf, professeur de philosophie à l’Université de Nice-Antipolis  – essayiste – auteur d’un ouvrage sur Averroès

[i] Civilwarineurope.com – article « Alerte en Transnistrie » juin 2015

Tag(s) : #"Un monde bancal©", #biomimétisme, #science et religions, #Transnistrie, #transhumanisme, #jetpack, #Tiraspol
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