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Chapitre 3

Subir ou agir

Dehors, il fait froid et humide. Éléonore marche vite pour se réchauffer et aussi parce qu’elle a beaucoup d’imagination et que le moindre bruit ou le moindre mouvement l’inquiète. Elle a raison de s’inquiéter. Une silhouette se rapproche vite et saisit son sac à main qu’elle tient en bandoulière. Tout d’abord, Éléonore sourit croyant à une blague. Puis, sentant la violence manifestée par quelqu’un, elle se retourne et découvre l’ombre d’un jeune homme qui la bouscule et la fait tomber tout en tirant sur la bandoulière du sac. Nooon ! hurle Éléonore sur le sol trempé, mais personne ne l’entend, pourtant le café n’est pas loin et certains logements sont encore éclairés.

- Non, répète-t-elle, dans un souffle.

La jeune silhouette manque de lui déboîter l’épaule mais la jeune femme résiste non pas tant pour son sac à main que pour ne pas être une victime. Jamais ! Elle a peur mais tient bon et son agresseur décampe finalement. Quelques secondes plus tard, Éléonore se relève, pressée de douleurs de la tête aux genoux éraflés. Elle nettoie le gravier imprimé sur son visage, arrange ses vêtements puis clopine vers sa voiture. Éléonore ne va pas porter plainte. Contre qui ? Elle ne l’a pas vu. Elle veut rentrer chez elle.

Royal Saint-Amant a cru entendre des cris. Il s’est arrêté et a tendu l’oreille. Mais rien. Quelle drôle de soirée ! Les mains dans les poches, il remonte la rue jusqu’à sa moto qu’il retrouve avec une certaine satisfaction et file vers son appartement. Pendant le trajet, Royal pense à cette incroyable rencontre avec Rabichong, à son regard inquisiteur, et à ses propos surprenants. Soudain, il se demande s’il n’est pas suivi. Il regarde dans les rétroviseurs puis derrière lui. Tout d’abord, il ne distingue rien. Au détour d’une rue, il entend l’écho d’une autre moto, pas très loin derrière lui. Deviendrait-il parano ? La réalité le rattrape. Il y a bien une moto qui lui file le train. Royal accélère, virevolte dans les rues adjacentes pour semer l’autre et va jusqu’à prendre plusieurs sens-interdits. Il s’arrête en bordure d’une résidence et enlève son casque pour écouter. Le quartier est tranquille. A quelques mètres, un homme promène son chien. Pas d’autre motard à l’horizon. Royal remet son casque et redémarre en espérant pouvoir rentrer chez lui directement. Quand il arrive enfin devant son immeuble, il soupire d’aise. Non loin, un motard l’observe.

Lena Martin a quitté le café avec empressement. Elle en veut à son rendez-vous de ne pas s’être présentée. Certes, il y avait beaucoup de monde, des manifestants, etc. Mais elle aurait préféré rester chez elle à bosser sur ses dossiers. Elle repasse en détails les faits et gestes de ses comparses d’un soir. Le plus étrange était peut-être Christophe, l’homme grand, barbu et silencieux, même si ce Rabichong n’était pas loin de remporter la palme de l’hurluberlu. La soirée a été fantasque, pense-t-elle en arrivant au parking. Elle prend ses clés et va payer à la caisse automatique avant de retrouver son véhicule. A cet instant, Lena voit un homme au casque de moto se jeter sur elle. Heureusement, un groupe de personnes jaillit de l’ascenseur en riant. L’agresseur de la jeune femme s’empare de son sac à main et quitte le parking en courant pour retrouver sa moto. Lena, qui a été projetée contre un pilier, reprend son souffle. Le groupe l’aperçoit et lui fait des signes amicaux. Elle répond en souriant avant de retrouver sa voiture et de s’assoir au volant, les jambes tremblantes. Et elle s’effondre sur son volant : le motard lui a pris son sac avec ses clés d’appartement, sa carte bancaire et ton téléphone portable.

Épuisée, Lena réalise qu’elle doit aller porter plainte à la police et demander à un serrurier de venir le plus tôt possible. Sur le chemin de l’hôtel de police, elle décide de passer chez elle voir ce qu’il en est. Arrivée sur son palier,  la jeune femme découvre que sa porte a été ouverte proprement, avec son trousseau de clés. Elle n’ose pas avancer dans l’appartement et se tend sur la pointe des pieds pour parcourir l’entrée du regard. Lena n’entend aucun bruit. Elle avance avec lenteur, les épaules crispées. Rien. Lena fait un tour rapide de son appartement puis appelle la police sans rien toucher d’autre que le téléphone fixe. Au bout de vingt-cinq minutes, une patrouille de policiers en uniforme arrive et fait un relevé des détails que Lena leur donne sur son agression et sur l’intrusion dans son appartement. Un des agents lui rappelle de téléphoner à son assurance pour prendre en charge le changement de serrure.

- Bon, fait l’un deux. Vous pouvez fermer le verrou du haut de l’intérieur, ce qui vous permettra de passer la nuit tranquille. Je vous demanderai de passer demain à l’hôtel de police pour finaliser la plainte.

Ils la saluent et repartent, laissant Lena s’organiser pour la nuit. Celle-ci ferme toutes les serrures avec ses clés de secours, tourne la mollette du verrou du haut et cale une chaise rustique contre la porte. Elle y ajoute un carillon zen qui doit la réveiller s’il y a une nouvelle intrusion. Lena se couche, la veilleuse allumée, la main droite posée sur une statuette au socle en métal, destinée à servir d’arme défensive. Trop agitée, elle n’arrive pas à trouver le sommeil. Alors, elle pense à nouveau à Raïssa, sa grand-mère ukrainienne, une figure féminine maternelle et combattante à la fois.

Dans le café bondé, lorsque Lena s’est cogné le coude contre le comptoir, un adage de Raïssa lui est revenue en mémoire « si tu te fais mal au coude, attends-toi à des visites impromptues ». Sa grand-mère ne croyait pas si bien dire. Lena a toujours eu de l’admiration et de la tendresse pour cette aînée à la vie difficile. D’après ce que lui a raconté sa mère, car Raïssa est toujours restée discrète, la grand-mère est née en Ukraine à la fin des années 30, bien après les années de famine orchestrée par Staline, mais à une époque où les purges ont coûté la vie à des milliers d’Ukrainiens, incitant les parents de Raïssa à prendre la fuite en traversant la Mer noire en direction de la Turquie. Après un périple en zigzag, ils ont fini par s’installer en France.

Les arrière-grands-parents, épuisés par les conditions de vie en Ukraine et par leur fuite, sont morts dix ans plus tard, laissant Raïssa seule dans un pays étranger. Cette dernière, endurcie par les épreuves, apprend le français, se marie avec un autre émigré ukrainien, travaille comme femme de ménage, puis ouvrière pour terminer sa carrière en tant que secrétaire administrative. Veuve rapidement, Raïssa élève ses deux enfants, dont la mère de Lena qui, adulte, épouse un Français de souche, comme on dit parfois aujourd’hui, un homme bien, un bon père. Lena passe les vacances avec sa grand-mère qui lui offre sa culture ukrainienne à travers les contes et les proverbes de son enfance. Elle lui apprend également à s’endurcir et à ne pas se laisser aller aux atermoiements et à la sensiblerie. A moitié endormie, la jeune femme sourit à l’écho de la voix de sa grand-mère.

 

Après une nuit de cauchemars où Rabichong ricanait, explosait, tuait, etc., Royal Saint-Amant se lève en soufflant, avec l’impression d’avoir une gueule de bois. Il va vers la fenêtre de sa chambre pour jeter un œil sur la météo. Le jour émerge avec le vent du nord ; les gens sortent des immeubles, têtes baissées, en serrant contre eux leurs manteaux ou parkas. Royal se prépare rapidement et sort acheter les journaux dont le quotidien local. Quelques minutes plus tard, après quelques mots cordiaux avec le buraliste, il retourne chez lui, prend l’ascenseur et feuillète les journaux à la hâte. Un court article fait référence à la soirée de la veille, sans trop de précisions. Quand l’ascenseur s’ouvre à son étage, Royal entend comme des bruits de lutte. Il fonce hors de la cage pour découvrir un motard en train de fuir par les escaliers et sa voisine sur le sol, le visage en sang. Il hésite à poursuivre l’assaillant de sa voisine mais revient vers elle.

Madame Choukroune, fait-il d’une voix douce. Que s’est-il passé ?

La vieille femme gémit :

- Il voulait entrer dans ton appartement, arrive-t-elle à articuler avant de tomber dans un semi-coma.

- Merde !

Inquiet, Royal Saint-Amant, qui s’était accroupi, se relève d’un bond et appelle les secours et la police.

Lorsque le Samu arrive, suivi de près par la police, Royal s’écarte de Madame Choukroune et laisse le médecin l’examiner. En retrait, il reste rêveur devant le corps fragile de sa voisine allongé sur leur pallier quand un policier brun, en jean et veste en peau, l’interroge :

- Vous pourriez nous dire ce qui s’est passé ?

Royal relève la tête :

- Comment ?

- Qu’est-ce qui s’est passé ? C’est vous qui avez appelé les secours ? Vous habitez ici ?

- Oui, oui, il montre sa porte, j’habite ici. Nous sommes voisins. Elle m’aide parfois dans mes recherches pour mes articles.

Le policier fait un geste vers l’appartement de Royal :

- On peut s’installer chez vous, au calme ?

- Bien sûr.

Royal déverrouille sa porte tandis que les ambulanciers lèvent la civière où git sa voisine. Le médecin ferme sa sacoche :

- Elle a de la famille à contacter ?

- Je ne crois pas, répond Royal Saint-Amant qui prend conscience de sa quasi indifférence sur la vie de sa voisine.

- Comment va-t-elle ?

- Il faut voir et attendre. Ah, ce sont ses clés ? s’enquiert le docteur en désignant un trousseau abandonné sur le sol.

- Ah, c’est son trousseau et il y a aussi ma clé d’appartement avec. Elle venait à l’occasion chez moi.

Royal se penche pour le prendre mais le policier le devance :

- Ne touchez à rien, on s’en occupe.

Il interpelle un de ses collègues chargé de collecter des indices puis rentre chez le voisin de Madame Choukroune. Dans le salon désordonné, Royal invite son interlocuteur à s’assoir dans le canapé. Il hoche plusieurs fois de la tête avant de parler :

- Elle sonne chez moi quand j’y suis, sinon elle peut entrer avec la clé que je lui ai donnée. Avant de s’évanouir, elle m’a dit que son agresseur avait tenté de pénétrer chez moi.

- Vous seriez donc la personne visée. Parlez-moi de cet homme.

Royal, assis sur une chaise, pose les mains sur ses cuisses :

- C’était un motard, du moins il portait un casque…

- Donc vous ne pourriez pas le décrire ? Le policier reste le crayon en l’air.

- Il devait être de ma taille, mais après…

- Vous avez l’air soucieux.

Royal esquisse un geste de stupéfaction :

- Ma charmante voisine vient de se faire agresser et quelqu’un tente de pénétrer dans mon appartement !

- Oh, du calme ! Je suis là pour aider. J’ai l’impression que vous êtes aussi préoccupé par autre chose.

- Excusez-moi, mais depuis hier soir, j’ai l’impression d’être cerné par des motards.

L’homme de la police se lève : 

- Racontez-moi ça.

Royal Saint-Amant lui relate les événements de la veille, la conférence avortée, les manifestations et les discussions dans le café.

- Vous avez revu ces gens, vous avez leurs coordonnées ?

- Non, on s’est présenté sous nos prénoms. Je précise que j’en ai donné un faux pour éviter les sarcasmes ou les jeux de mots usants. Mais le motard, si je n’ai pas rêvé, m’a suivi à la sortie du café et je l’ai semé ensuite.

- Vous en êtes sûr ? insiste le policier en regardant par la baie vitrée du salon.

Royal Saint-Amant le rejoint et jette un œil vers les trottoirs humides :

- Pourquoi ? Vous avez vu quelqu’un ?

- Non, fait le policier en se tournant vers lui. Mais étant donné ce qui s’est passé ce matin, je pense que votre motard d’hier vous a suivi jusqu’à votre domicile.

Royal s’en veut d’avoir conduit cet homme jusqu’à sa voisine. Il s’affale sur une chaise :

- J’ai l’impression que tout part à vau-l’eau.

- Et cette impression date d’hier soir ?

- Oui… Ah mais j’ai la carte du gars avec qui j’ai discuté hier soir, ajoute-t-il en se précipitant sur son blouson posé sur la table :

- Un certain…. Il prend la carte de visite et lit : … Rabichong. Ah oui, comment ai-je pu oublier !?

Le policier prend délicatement la carte et l’examine :

- Vous le connaissez depuis longtemps ?

- Non, depuis hier soir.

- Pourtant, son nom ne vous laisse pas indifférent.

- Oh, assure Royal Saint-Amant, c’était un concours de circonstances concernant les patronymes.

Le policier réfléchit un instant :

- Il faut que je vérifie quelque chose.

Il appelle son service et échange des mots rapides avec un ou une de ses collègues avant de ranger son smartphone.

- Bon, on va devoir aller au poste. Il y a des points à éclaircir.

- Au poste ? Je voulais aller à l’hôpital…

Le policier sourit :

- La vie, c’est le changement. Allez, on y va. Je vous y emmène.

Royal Saint-Amant saisit son blouson et ses clés :

- Vous pourriez au moins me dire ce qui vient de changer.

- Je vous dirai tout au poste.

 

Les deux hommes quittent l’immeuble pour l’hôtel de police. Arrivés là, le lieutenant de police laisse Royal Saint-Amant attendre dans une salle d’attente remplie de personnes venues porter plainte ou encore de petits groupes querelleurs.  Ce dernier repense à sa voisine et à la soirée au café quand il voit sortir Lena Martin d’un bureau donnant sur un couloir.

- Lena ! s’écrie Royal Saint-Amant.

La jeune femme tressaille avant de le voir :

- Vous m’avez fait peur ! Vous êtes aussi convoqué ?

Lena Martin est ennuyée de rencontrer Royal. Elle est venue pour finaliser sa plainte, signer les documents et oublier tout ça. Elle n’a rien à voir avec les gens rencontrés la veille.

- Et vous ? interroge Royal. Vous… connaissez quelqu’un ici, peut-être ?

- Non, j’ai été agressée hier soir dans le parking, juste après vous avoir quittés. Je n’ai rien mais mon sac et tout son contenu m’ont été volés.

Dans la salle d’attente, une légère cohue s’intensifie. Royal hausse la voix :

- Navré.

- Vous n’y êtes pour rien, réplique Lena.

Les deux se taisent.

- Bon, je vais y aller, annonce la jeune femme.

- Bien.

A cet instant, le policier revient :

- Vous me suivez ? lui enjoint-il en désignant les bureaux d’un mouvement de la tête.

Mais la présence de Lena Martin intrigue le policier :

- Vous vous connaissez ?

- Nous étions à la même soirée. Hier soir, déclare le jeune homme.

Lena est agacée :

- Pas vraiment. Nous nous sommes rencontrés hier soir pour la première fois. Je ne pensais pas le revoir aujourd’hui.

- Vous connaissez Rabichong ?

La jeune femme soulève un sourcil :

- L’individu du café ?

- Exact, fait le lieutenant de police.

- Pas plus que les autres.

Le policier hésite puis tranche :

- Venez avec moi, vous aussi. Ça ne prendra que quelques minutes.

Lena fronce les sourcils :

- Je ne vois pas pourquoi. Mon agression est une chose, la situation de ce monsieur en est une autre et…

- Vous n’avez pas tous les éléments, alors je vous demande de bien vouloir me suivre, coupe le commandant de police en tendant son bras dans la direction du couloir.

Royal Saint-Amant et Lena Martin suivent l’homme vers son bureau. En chemin, ils croisent d’autres policiers, certains, l’air pressé, revêtent leurs blousons, ailleurs une porte s’ouvre, un avocat sort avec un jeune client. Ils arrivent enfin dans la pièce qu’occupent le commandant et un de ses collaborateurs. Le policier s’installe derrière son bureau équipé d’un ordinateur à écran plat :

- Asseyez-vous. Permettez-moi de me présenter, Lieutenant Luengo.

Royal Saint-Amant et Lena Martin prennent chacun place sur une chaise, face au policier. La jeune femme passe une mèche de cheveux derrière l’oreille et croise les jambes. Royal, jambes bien plantées, les mains jointes au niveau du ventre, attend. Luengo relit ses notes, consulte ce qu’affiche l’écran de l’ordinateur, et prend une courte respiration avant de s’adresser à ses interlocuteurs :

- Vos deux affaires semblent liées. En réalité, il y aurait même trois affaires. Voire plus.

Saint-Amant et Lena le regardent sans rien dire, mais leurs visages expriment la surprise.

- En effet, continue Luengo, hier soir, Madame Martin, vous avez été agressée par un motard qui vous a volé votre sac à main. Hier soir, Monsieur Saint-Amant, vous avez eu l’impression d’être suivi par un motard, qui ce matin, car il est probable que ce soit le même, a attaqué votre voisine et tenter d’entrer chez vous.

- On peut supposer que, statistiquement, des dizaines de personnes ont pu être agressées hier soir. Où est la coïncidence ? fait remarquer la jeune femme.

Le policier se penche en avant :

- Je ne devrais pas vous le dire mais Monsieur Rabichong a été tué hier soir plutôt cette nuit. Après votre petite réunion impromptue au café. Elle était bien impromptue, cette réunion ?

- Oh oui, fait Royal. S’il n’y avait pas eu ces manifestations, …

- Et vous ne saviez pas qu’il y aurait des manifestants ce soir-là à cet endroit-là ?

Lena décroise les jambes :

- J’étais là pour un rendez-vous qui n’est pas venu.

- Vous n’avez pas eu de chance, s’appesantit le commandant de police. Et qui était ce rendez-vous ?

- Une jeune femme que j’ai rencontrée sur un forum dédié aux coutumes slaves. Elle voulait plus d’informations sur les contes et les mythes ukrainiens.

- Hm hm, fait Luengo.

La jeune femme s'exaspère :

- Je suis d’origine ukrainienne. Je suppose que l’on peut retrouver nos échanges sur le forum. Je vous en donnerai l’adresse si vous le souhaitez.

- Volontiers. Et vous ? demande-t-il à Royal Saint-Amant.

Ce dernier se frotte le visage :

- Vous dites que Rabichong a été tué ? Comment ? Vous avez des pistes ?

- Ah, ça vous intéresse quand même, sourit Luengo.

La jeune femme a un mouvement d’épaules. Royal s’étonne :

- Naturellement ! Et pour répondre à votre question, j’étais bien là pour assister à la conférence-débat sur les femmes et la spiritualité. Des gardiens de la paix nous ont intimé de quitter la salle par le fond. Comme il y avait beaucoup de chahut dans la rue et qu’il pleuvait des cordes, nous nous sommes tous retrouvés dans le café.

- Il n’y avait personne d’autre avec vous ?

- Si, intervient Lena, une autre femme, Éléonore, je crois. Elle est partie de son côté.

Le téléphone sonne. Luengo lève l’index droit :

- Excusez-moi.

La conversation téléphonique dure une bonne dizaine de minutes. Lena Martin parcourt le bureau des yeux. Les murs sont défraîchis et, hormis les ordinateurs, tout paraît vétuste. Son acolyte d’un soir est plongé dans ses pensées. Il essaie de relier les éléments que vient de leur transmettre le commandant de police.

- Bien, annonce celui-ci en raccrochant, j’aimerais pouvoir retrouver cette Éléonore. Vous avez des informations complémentaires ?

- Non, répondent en chœur Lena et Royal.

- Je ne crois pas qu’il y ait une coïncidence dans ces deux affaires, déclare Luengo, vous êtes au même endroit hier soir, vous discutez avec le même homme, vous vous faites agresser tous les deux par des motards et l’homme en question meurt. Il doit y avoir un lien.

Il se gratte la tête machinalement :

- Vous ne voyez vraiment pas ? Un même centre d’intérêt, des connaissances communes, des secteurs d’activités similaires ? Monsieur Royal Saint-Amant, que faites-vous dans la vie ?

Lena Martin jette un œil interrogatif sur ce dernier, qui, la veille, s’appelait encore Christophe.

- J’écris des articles. Actuellement, je m’intéresse aux extralucides, d’où ma présence hier soir à la conférence de Lavoisier.

- De mon côté, je travaille dans le secteur bancaire. Un emploi intéressant mais pas de quoi émoustiller une bande de motards.

Le lieutenant Luengo hoche la tête :

- Ah, les banques ! On ne sait jamais avec elles. Je vérifierai auprès de votre hiérarchie.

- Comme vous voulez, fait Lena laconique.

Royal Saint-Amant tient à ajouter quelque chose :

- Eléonore était sans emploi, d’après ses dires. Quant à Rabichong, il a dit avoir travaillé dans…

- La biochimie. Il a aussi parlé d’un cluster, complète Lena Martin.

Elle fait un signe des deux mains :

- Je peux y aller ?

Le policier termine de prendre des notes :

- Un cluster ?

- Oui une sorte de consortium, me semble-t-il, soupire Saint-Amant qui aimerait bien partir aussi.

Luengo continue, imperturbable :

- C’est quoi ce cluster ? Une secte ?

- Je ne sais pas mais il en avait peur.

Le policier dévisage Lena :

- Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

- Ça ressemblait à une théorie du complot : une association agissant dans l’ombre.

-  Oui, il voulait que j’écrive un article, ajoute Royal.

- Sur quoi ?

- Je ne sais pas trop, sur ce cluster, je pense. J’ai cru qu’il était une sorte de lanceur d’alerte. Mais je n’étais pas intéressé.

Le silence s’établit. Dans le couloir, des bruits de pas résonnent, des portes se referment. Une sonnerie de téléphone retentit dans un bureau adjacent. Luengo fait le point sur ce qu’il vient d’entendre.

- Bon, je vais vous laisser partir. J’ai vos coordonnées, j’aurais sûrement besoin de vous revoir.

Ils se lèvent tous et le policier accompagne Lena et Royal jusqu’à l’entrée de l’hôtel de police où il leur tend sa carte de visite :

- Gardez-la bien le temps de l’enquête et soyez prudents. Au moindre soupçon, à la moindre inquiétude, appelez-moi.

Lena et Royal le remercient. Une fois Luengo disparu dans sa tanière, les deux comparses regardent :

- J’aimerais bien discuter de l’affaire ou des affaires avec vous, suggère Royal. Vous avez le temps de prendre un café ?

La jeune femme le jauge avant de répondre :

- J’ai pris ma matinée, alors pourquoi pas.

Ils se dirigent vers un bistro où ils commandent une bière et un café. Ce n’est qu’après avoir bu quelques gorgées que la conversation débute :

- Alors, Christophe ou Royal ?

Lena Martin affiche un sourire narquois.

- J’ai assez souffert des moqueries dans le passé, alors quand il s’agit de rencontres épisodiques, je donne un faux nom.

- Il faut dire que c’est assez classe comme prénom et nom.

- C’était le prénom de mon grand-père. Mon père est canadien, ma mère française.

Lena avale un peu de café :

- Je vois.

- Et vous, vous êtes d’origine ukrainienne.

- Oui, du côté de ma mère.

Royal Saint-Amant regarde autour de lui :

- C’est quand même étrange ce qui arrive depuis hier soir, non ?

- Je n’ai pas assez d’éléments pour le dire.

Il sourit, un peu moqueur :

- Vous êtes dure à convaincre.

- Disons que je ne me laisse pas aller à être crédule.

Son vis-à vis réplique :

- Vous êtes plus que sceptique. Vous êtes très… factuelle.

Lena termine son café et sourit :

- Je prends ça pour un beau compliment.

Royal opine de la tête. Un air froid pénètre dans le bistro quand la porte s’ouvre pour laisser le passage à des policiers venus acheter des sandwiches.

- J’ai l’impression de me mouvoir dans une réalité alternée, lâche-t-il en terminant sa bière.

Lena se met à rire franchement :

- Quel rêveur vous faites !

Royal, un peu vexé, se redresse :

- Pas tant que ça et en fait de rêve, c’est plutôt un cauchemar ! Je pense à ma voisine…

- Oui, excusez-moi, murmure la jeune femme.

Dans le café, les clients commencent à affluer. Le bruit des tasses et des verres tintent dans l’air tiédi par un réchaud au pétrole posé sur le carrelage, non loin du comptoir.

- A votre avis, Éléonore s’est-elle fait agresser elle aussi ?

Lena Martin émet une moue dubitative :

- C’est possible. Elle peut ou ne peut pas avoir été agressée. Elle peut aussi faire partie de la bande de motards. Qui sait ?

Les yeux dans le vague, Royal Saint-Amant remâche les derniers événements. Il se sent engourdi et cet état apathique ne lui convient pas. Il a besoin d’agir. Après tout, il a du temps libre et il veut comprendre les tenants et aboutissants de cette histoire ahurissante.

 

- Je vais aller rendre visite à ma voisine à l’hôpital et j’envisage ensuite d’aller chez Rabichong.

- Pour quoi faire ?

Royal se lève :

- Je ne sais pas. J’ai besoin de bouger. Vous voulez venir ?

La jeune femme regarde sa montre :

- Non. Mais je dois y aller aussi. Vous me tenez au courant.

Ils sortent du bistro. Elle va vers sa voiture, en regardant autour d’elle, le sac coincé sous son bras. Royal hèle un taxi pour l’hôpital. Après avoir vérifié que sa voisine, est bien soignée, Royal Saint-Amant prend le tramway pour se rendre au domicile de feu Rabichong. Au bout de dix minutes de circulation, le tram le dépose non loin de la petite maison du mort.

Arrivé à destination, Royal constate qu’une fourgonnette de la police est stationnée devant la maison et que des agents font des allers-retours entre le véhicule et l’édifice. Saint-Amant se dirige vers le lieu du crime et renifle l’air imprégné de relents calcinés. Le toit est avachi, des tâches charbonneuses entourent les fenêtres, signe d’une combustion violente. Le ou les tueurs ont, semble-t-il, décidé de faire place nette. Il décide d’appeler le lieutenant Luengo avec lequel il échange deux ou trois questions. Satisfait par les réponses obtenues, Royal reprend le chemin de l’hôtel de police. Après une attente d’une vingtaine de minutes dans le hall froid et sonore, il est à nouveau reçu par le policier qui bat le rythme avec ses pieds : 

- Alors ? On veut être un auxiliaire de police ? Je vous dis tout de suite que ce n’est pas l’habitude ici. On n’est pas dans le « Mentaliste » ajoute-t-il en riant.

Royal Saint-Amant ricane :

- Vous ne m’aviez pas dit que la maison de Rabichong avait été carbonisée.

- Je ne vous dois rien, vous n’êtes pas des nôtres. Bon, dit Luengo, j’ai parlé de votre demande à ma hiérarchie, ils sont d’accord. Après la police scientifique, vous pourrez consulter les restes de papiers que nous avons retrouvés chez Monsieur Rabichong, mais dans nos locaux et exclusivement dans nos locaux. Pas de sortie, pas de copie. Cela dit, ne vous attendez pas à des révélations, ce qui reste est à peine lisible.

- Je peux commencer quand ?

- Demain matin, fait Luengo en lui tendant un formulaire signé. Ceci vous autorise à entrer dans nos locaux, bureau 235, dans les heures d’ouverture et ce pour une durée de 48 heures. A votre arrivée et à votre départ, vous devrez faire contresigner cette feuille par l’agent d’accueil.

- Très bien. Finalement, je me suis dit que j’allais écrire l’article que Rabichong souhaitait.

Le lieutenant Luengo se lève pour prendre un dossier dans une des deux armoires métalliques :

- Pourquoi pas. Mais tant que l’enquête sera en cours, vous devrez soit attendre pour le publier soit nous remettre vos écrits pour… disons… contrôler la diffusion des informations.

Le policier se rassoit tandis que son interlocuteur se lève :

- A demain, alors.

Luengo, penché sur la pile de papiers, marmonne quelque chose en réponse. Royal Saint-Amant quitte les lieux, satisfait de tirer de cette histoire matière à article.

Éléonore ouvre la porte de son appartement à deux policiers, un homme et une femme,  appuyant lourdement sur la sonnette. A travers l’œilleton, la jeune femme a vu qui se présentait. Malgré tout, elle préfère demander confirmation et la présentation de leurs insignes.

- Merci. C’est pour quoi ?

- Nous faisons une enquête sur des agressions qui ont eu lieu hier soir.

Éléonore sursaute et porte machinalement sa main sur la joue égratignée. Le mouvement que son bras effectue la fait grimacer.

- Je ne comprends pas, comment et pourquoi venir chez moi ? Comment m’avez-vous trouvée ?

La policière se rend compte de la fébrilité de la jeune femme :

- C’est un peu compliqué. Nous pouvons entrer ?

Éléonore acquiesce tout en restant sur la réserve. Elle les dirige vers le salon jalonné de poufs moelleux et reste debout. La femme lui explique que la veille, non loin des manifestations et de la conférence-débat sur l’astrologie…

- Sur le pouvoir des femmes dans le monde spirituel et religieux, corrige Éléonore du bout des lèvres.

- Oui, concède la policière, donc…

Celle-ci poursuit ses explications en évoquant les agressions de Saint-Amant et de Lena Martin sans omettre la mort de Rabichong. Elle évoque des caméras disposées dans certaines rues et des témoins qui l’ont identifiée dans la salle de conférence.

- Nous essayons de recenser l’ensemble des agressions commises hier soir. Sur une caméra, on vous voit marcher vers votre voiture, suivie par quelqu’un.

Cette fois, Éléonore porte sa main à son œil gauche qui ne cesse de cligner :

- Oui, c’est vrai, un homme, un jeune homme a essayé de m’arracher mon sac mais je me suis débattu.

- Malheureusement, l’individu n’a pas pu être identifié. Pourriez-vous nous donner des éléments ?

La jeune femme s'inquiète :

- Mais depuis quand la police se déplace-t-elle sans dépôt de plainte ? Que se passe-t-il exactement ?

Le policier, jusque-là silencieux, intervient :

- Nous enquêtons sur le meurtre de Monsieur Rabichong avec lequel vous avez passé du temps hier soir, n’est-ce pas ? Nous essayons d’évaluer les possibles liens entre vos agressions et son décès.

- Je ne comprends pas, répète Éléonore, vous me soupçonnez ?

L’agent soupire :

- Non, nous pensons que vous pouvez savoir quelque chose qui peut nous aider.

- Je ne vois pas, proteste la jeune femme. Et les autres ?

La policière sort son calepin :

- Madame Lena Martin a été convoquée ce matin et Monsieur Saint-Amant également.

- Ça veut dire que je dois passer au poste ?

- Ça serait bien. Pourriez-vous maintenant ?

Éléonore réfléchit un instant :

- Demain matin, 9h, me conviendrait davantage. Est-ce possible ?

Les deux policiers s’accordent avec la jeune femme et lui donnent les coordonnées du lieutenant chargé de l’enquête. Éléonore les remercie et verrouille la porte derrière eux.  Elle reste immobile une minute avant d’aller dans sa chambre prier. Éléonore croit en Dieu et lui a remis sa vie. Loin d’être facile, il faut être toujours à l’écoute, distinguer la voie divine de la voie qu’on se verrait bien suivre. C’est un apprentissage, un cheminement dans une dimension spirituelle à plusieurs niveaux.  Ce n’est pas une vie intégriste mais intègre. Ce n’est pas une vie d’esclave mais une vie joyeuse et libre des modes éphémères et des diktats de ce monde. Éléonore prie les yeux fermés et revoit les derniers événements à l’aune de sa foi.

Le lendemain matin, elle se rend à l’Hôtel de Police pour rencontrer le lieutenant  Luengo. Ce dernier la questionne sur son agression et sur la soirée en général. La jeune femme répond sans apporter d’éléments vraiment nouveaux. Le policier l’informe que Royal Saint-Amant est dans les locaux et qu’elle peut aller le voir. Peut-être arriveront-ils à deux à se remémorer plus de détails. Un agent en uniforme accompagne la jeune femme au bureau 235 où elle retrouve Royal.

- Bonjour Christophe !

- Euh… Bonjour Éléonore, réplique Saint-Amant. Il faut que je vous dise quelque chose, ajoute-t-il en se levant.

La jeune femme s’assoie près de la table et sourit. L’homme lui explique son petit mensonge qu’elle prend avec nonchalance :

- C’est compréhensible et c’est sans conséquence. Et est-ce qu’on peut se tutoyer ?

- Volontiers.

- Que fais-tu ici ? Toi aussi, tu as été attaqué après la soirée, si j’ai bien compris.

Assis sur une fesse sur le bureau, Royal lui relate ce qui s’est passé, pour lui, pour sa voisine et Lena Martin, sans compter bien sûr avec la mort violente de Rabichong. Désignant les documents carbonisés, il explique qu’il tente de comprendre ou de trouver une piste.

- Ne penses-tu pas que la police est déjà passée par là ?

- Oui, fait Saint-Amant en reprenant place sur sa chaise. Cela dit, on ne sait jamais. Mon hypothèse est que certains observateurs croient que Rabichong nous a livré des informations importantes pour eux. Rappelle-toi ce qu’il a dit sur le cluster, sa demande pour que j’écrive un article…

Éléonore jette un œil distrait sur les résidus :

- Il t’a demandé d’écrire un article ? Mais sur quoi ?

- Sur ce mystérieux cluster mais sur le moment j’ai refusé.

- Et que pense la police ?

- Ils pensent peut-être que nous sommes complices.

Cette possibilité les laisse silencieux.

- Je me demande… si les autres vont recommencer ou non à nous surveiller, voire pire. Comment se sortir de cette situation absurde ?

Royal sursaute :

- Tu te rappelles ce type dans le café qui semblait nous épier ? Rabichong l’avait remarqué. C’était un motard.

- Oui, peut-être. Tu penses qu’il faisait partie de la bande ?

- Je reviens, s’écrie Saint-Amant en courant vers le bureau de Luengo.

Celui-ci est au téléphone mais lui fait signe d’entrer. Royal fait les cent pas, agaçant le policier qui raccroche en soufflant :

- J’espère que ça vaut le coup !

L’autre lui expose ce dont il se souvient à propos de l’homme dans le café et arrive à lui donner une description approximative. Intéressé, Luengo demande à un agent de venir établir le portrait-robot. Pendant ce temps, dans le bureau 235, Éléonore regarde les bouts de papier de plus près.

Lorsque Royal Saint-Amant revient, la jeune femme est courbée au-dessus des lambeaux, déchiffrant quelques lettres encore visibles. Selon toute apparence, Rabichong a travaillé pour la société AdaptBioC. Éléonore prend son smartphone et cherche le nom de l’entreprise. Royal se penche au-dessus de l’épaule de la jeune femme et découvre leur site informatique qui présente AdaptBioC comme un acteur européen du secteur de la biochimie, avec des bureaux dans chaque capitale européenne ou régionale, avec des mises en réseaux avec d’autres sociétés américaines, indiennes ou israéliennes. Leur fer de lance est le biomimétisme consistant à imiter ou à s’inspirer de la nature pour créer des dispositifs technologiques innovants.

- Vous croyez que le « C », c’est pour « cluster » ?

Royal grimace :

- Ou c’est pour « company ».

Éléonore continue de surfer :

- Oh, vous avez vu ça !? Le siège social se trouve à Tiraspol ! C’est en Transnistrie !

Saint-Amant la regarde, abasourdi :

- Qui connait la Trans… nistrie… ?

Éléonore s'amuse :

- Un vieux souvenir du lycée. C’est à l’est de la Moldavie. Bizarre. Pourquoi une entreprise qui se veut européenne, irait-elle installer son siège social dans un pays excentré ? D’autant que la Transnistrie n’est pas un pays et veut, malgré tout, faire sécession et quitter la Moldavie pour rejoindre la sphère russe.

 

La jeune femme affiche un visage souriant :

- Je me suis toujours intéressée à certaines régions du monde plus ou moins méconnues…

A cet instant, Luengo passe la tête par la porte :

- On rigole bien ici ! Vous avez trouvé des choses ?

Saint-Amant soupire :

- On navigue entre biomimétisme et géopolitique.

Le lieutenant  de police entre carrément dans la pièce étroite et écoute ce que les deux acolytes ont à lui raconter. Il est d’accord sur le fait que Rabichong a dû travailler pour AdaptBioC. Mais en quoi cela implique-t-il un meurtre et des violences faites aux personnes ?

- S’il s’est fait licencier, il a pu partir avec des documents sensibles, suggère Saint-Amant.

- Possible, acquiesce Luengo. Mais on n’a rien trouvé, les papiers sont quasiment inexploitables et s’il y a eu un ordinateur, il a disparu.

Éléonore remet les feuilles en lambeaux dans le carton :

- Et ses collègues de travail ?

Le policier leur explique ce qui a été fait et qui n’a mené à rien pour l’instant. Royal Saint-Amant attend qu’il sorte pour reprendre la conversation avec la jeune femme.

- Et si j’essayais d’entrer en contact avec cette entreprise ? Sous couverture, propose-t-il.

- Comment ça ?

Royal lui présente le plan qu’il échafaude au fur et à mesure. La police a pu faire peur aux anciens collègues de Rabichong, sa hiérarchie a pu ne pas vouloir lui parler, de peur de dévoiler quelques secrets. Mais, s’il se présente à AdaptBioC comme un entrepreneur dans les technologies, il pourra peut-être avoir des informations supplémentaires.

- Ce n’est pas un peu risqué ? hasarde Éléonore. Et si tu tombes sur un de nos agresseurs et qu’il te reconnaît ?

- Ce n’est pas à négliger, en effet.

La jeune femme se lève :

- Réfléchis à ton plan et, si tu veux bien, appelle-moi pour me dire ce que tu fais. Je vais rentrer chez moi.

Ils se saluent en se souhaitant courage. Éléonore quitte l’édifice et Royal reste quelques instants, jetant des notes échevelées sur une feuille de papier.

L’air vif et piquant ragaillardit la jeune femme qui marche d’un bon pas. Soudain, elle sent une présence non loin derrière elle. Ah non ! Elle ne veut pas revivre ça ! Elle saisit son sac par la bandoulière, enroule celle-ci fermement dans sa main et se retourne, prête à frapper. Mais c’est un petit vieux qui lui sourit et passe son chemin. Contrite et oppressée à la fois, Éléonore lui renvoie son sourire, avant de se précipiter dans sa voiture.

Lorsqu’il sort à son tour, Saint-Amant regarde autour de lui à la recherche d’un éventuel motard. Ne voyant rien de menaçant, il met son casque et enfourche sa moto et commence à prendre la route de l’hôpital pour rendre visite à sa voisine. Il s’arrête à un feu rouge mais c’est lorsque le feu passe au vert, qu’une sorte de bourdon percute son casque avant de rebondir sur la chaussée. Déséquilibré, Royal manque de tomber. Il arrive à redresse sa moto et se gare sur le bas-côté. Les voitures qui le suivaient klaxonnent. Personne n’est content mais personne ne lui demande s’il a besoin d’aide. Royal ôte son casque et l’examine. L’espèce de bourdon a ricoché sur le côté gauche. Pour un peu, il aurait percé le casque et atteint la tête. Saint-Amant inspecte le sol pour trouver le projectile et passe à côté. Il décide de poursuivre son chemin puis de retourner voir Luengo.

Au moment où Éléonore atteint son pallier, elle constate avec accablement que la serrure de son appartement a été forcée et que l’intérieur est dévasté. Elle appelle aussitôt la police qui ne tarde pas à venir, sous l’impulsion du lieutenant Luengo. La jeune femme fait le point avec les policiers sur ses objets de valeurs, ses dossiers et sa correspondance administrative. Tout a été balayé mais rien ne semble manquer.

- Moi qui ai horreur de classer et de ranger… dit-elle en essayant de relativiser.

- En tous cas, intervient un des policiers, vous ne pouvez pas rester ici tant que la serrure n’est pas changée et sécurisée. Avez-vous un endroit où aller ?

Éléonore, bras ballants, regarde autour d’elle. Comme ça, tout de suite, elle ne voit pas vers qui se tourner.

- Je vais aller à l’hôtel pour une nuit. Je suppose que ça suffira.

Un agent lui fait signe de la main :

- Prenez vos affaires et je vous emmène.

- C’est aimable mais je vais prendre ma voiture. Je préfère.

- Comme vous voulez, fait le policier, mais communiquez-nous vos coordonnées dès que possible.

Une fois l’infraction constatée et le peu d’indices relevés, la police repart, suivie par Éléonore et son petit sac de voyage.

A l’Hôtel de Police, Luengo s’affaire avec ses collègues. L’enquête prend une tournure désagréable avec ce meurtre puis ces agressions à répétition. Le lieutenant de police a revu Saint-Amant et a fait examiner la marque du « bourdon » sur le casque de moto. Cela correspond à l’impact d’une balle.

- Sans doute destiné à vous effrayer davantage qu’à vous tuer. Ou alors leurs sbires sont incompétents.

- Vous me rassurez, ricane Royal. Je fais quoi maintenant ? Je continue à vivre en m’attendant à être la cible de balles perdues ?

Luengo hésite avant de suggérer :

- Mademoiselle Gozzi a pris une chambre d’hôtel, je serai tenté de vous proposer de faire de même quelques jours pour que nous puissions y voir plus clair.

- Et Lena Martin ?

- Idem.

Royal Saint-Amant veut faire un trait d’humour :

- Je me demande si on ne va pas vous servir de leurres.

- Ce sera surtout plus simple pour nous de vous protéger, rétorque Luengo, excédé.

Lena, cheveux au vent, imperméable gris, foulard en soie autour du cou, dépose une petite valise à la réception de l’hôtel choisi par la police. Éléonore et Royal sont déjà arrivés et installés. La jeune femme s’enregistre et monte à l’étage où se trouvent leurs chambres. Le lieutenant de police Luengo a dû batailler avec elle. Après l’avoir fait convoquer dans les locaux de la police, il a eu une âpre discussion avec la jeune femme. Elle avait un travail, elle ! Elle avait des comptes à rendre, elle n’était pas concernée par cette affaire, elle n’avait rien à voir avec tous ces dingues. Elle voulait être tranquille et reprendre sa vie. Luengo, rompu, en a appelé à sa propre hiérarchie et à celle de Lena Martin. Finalement, un accord a été trouvé.

En fin d’après-midi, les trois compagnons, malgré eux, se retrouvent au bar de l’hôtel. Celui-ci est un établissement méritant ses deux étoiles. Le mobilier est honorable et rassurant pour qui vit une situation rocambolesque. Le sol est en carrelage clair, contrastant avec les rideaux rouges donnant sur une rue non loin de la gare. Ils commandent à boire puis prennent place dans les fauteuils en cuir roux, dans un recoin du salon, situé dans un axe permettant de surveiller la réception. Là, deux policiers en civil assis dans les sièges de l’accueil jettent un œil à toutes les allers et venues.

- Vous savez, je n’aurais pas dû aller à cette soirée avec cet astrologue ! dit Éléonore, vêtue d’un pantalon noir et d’une tunique satinée rouge sombre.

Chuut, moins fort, la sermonne Lena. On est là pour ne pas nous faire remarquer !

Royal, habillé d’un jean et d’un pull anthracite, avale une gorgée de whisky :

- Ce serait bien de s’entendre et ne pas passer notre temps à nous critiquer mutuellement… Que disais-tu Éléonore ?

Renfrognée, Lena Martin constate qu’ils en sont au tutoiement. En ce qui la concerne, le vouvoiement a son charme et la distance nécessaire pour éviter toute familiarité. Éléonore salue Royal de la tête et reprend :

- Je sais que cela va vous paraître bête voire illuminé mais quelques heures avant d’aller à la conférence, j’ai eu l’impression que l’on me chuchotait qu’il ne fallait pas que j’y aille.

La jeune femme se met à rire :

- J’ai pensé que je me faisais des idées. Mais j’aurais sans doute dû prier.

Lena croise les bras et les jambes. Royal hoche de la tête :

- Je ne suis pas croyant ou superstitieux mais un truc bizarre m’est arrivé un ou deux jours avant la conférence.

Éléonore se penche machinalement vers lui, Lena soupire.

- Oui, reprend-il, je fais une étude sur la médiumnité, les vrais et les faux praticiens, etc. Je suis allé consulter un médium, une femme, pour observer sa pratique. Nous avons eu une séance hallucinante !

Royal relate les interventions de Rabichong relayées par la frêle intermédiaire.

- Ce n’est pas logique ! fait remarquer Lena Martin. Il n’était pas encore mort, comment aurait-il pu vous parler en tant qu’esprit ?

Saint-Amant se recule dans son siège :

- Oui, c’est bien ça le problème. Mais l’esprit savait que Rabichong allait mourir.

Éléonore sirote son coca. Lena se met en retrait, dans l’attente que tout cela finisse vite.

- Et ton plan ?

- L’idée d’aller rendre visite à AdaptBioC ?

Lena Martin fronce les sourcils :

- Vous avez un plan ? Je pense que le mieux serait de laisser la police faire son travail.

- Oui et non, confie Royal. J’en ai assez de toutes ces attaques, j’ai même pris une balle dans mon casque de moto…

Les deux jeunes femmes sursautent à cette nouvelle.

- Oui, continue-t-il, je ne peux pas rester passif. Donc, le plan est de me rendre dans les locaux de l’entreprise où travaillait Rabichong et de rencontrer certains de ses collègues ou supérieurs. On ne sait jamais.

- Vous en avez parlé à la police ? interroge Lena, de plus en plus agitée.

- Un peu, soutient Royal en la regardant dans les yeux. Et vous n’allez pas en parler non plus. Vous pouvez ne pas être d’accord mais je vous demande de garder ça pour vous.

- Je proteste ! s’exclame Lena. Ça me concerne si vos démarches augmentent les risques de riposte !

La voix de la jeune femme a attiré l’attention des deux policiers. L’un se lève et se dirige vers eux :

- Tout va bien ?

Il les regarde un par un, cherchant un détail qui cloche.

- Nous discutions de l’affaire, répond Saint-Amant.

- Oui, en convient Lena, nous cherchons à comprendre et nous espérons que l’enquête sera rapidement menée.

- Nous mettons tous nos moyens en œuvre, dit le policier avant de les dévisager et de repartir s’assoir.

- Merci, murmure Éléonore.

- De rien, fait l’autre jeune femme en se repliant sur elle-même.

La soirée se déroule paisiblement. Saint-Amant et Éléonore développent leur plan, devant une Lena désabusée.

 

Le lendemain matin, vers 8 heures, Saint-Amant part, emmitouflé dans un épais cardigan bleu marine, un bonnet de laine sur la tête. Des lunettes teintées complètent la tenue. Il se faufile à l’extérieur, rejoindre des amis qu’il a sollicités via un téléphone prépayé. Il revient en fin de matinée, sous les yeux perplexes des deux agents de police.

- Vous êtes allé où ? l’apostrophe un des policiers. Si vous ne voulez pas être protégé, on s’en va.

Il sort son portable et appelle le lieutenant Luengo avec lequel il a un court entretien énervé.

- Allez, fait-il en direction de son collègue. On y va !

Le départ des deux policiers contrarie Lena Martin :

- Ils nous laissent, comme ça, sans protection ?

Éléonore esquisse une moue mais Saint-Amant décroche son portable :

- Lieutenant Luengo ? C’est Saint… Ah, vous êtes en route ? Ok. A tout de suite.

Il se tourne vers les jeunes femmes :

- Il arrive.

Éléonore s’approche de lui :

- Et vous avez tout ce dont vous avez besoin pour le plan ?

-* Oui, il montre une grosse enveloppe marron.

Lena croise les bras et tourne lentement sur elle-même :

- Vous allez nous mettre en danger.

Saint-Amant persiste :

- Je ne vais pas attendre que ça arrive.

Il n’en dit pas plus car le lieutenant de police est arrivé.

- Venez par-là, dit-il au trio en les emmenant vers le salon. Asseyez-vous et écoutez-moi !

Le ton péremptoire les fait céder. Luengo explique les consignes de sécurité, les yeux rivés ailleurs, comme pour ne pas voir les trois comparses. Le policier est en colère mais essaie de se contenir.

- Qu’est-ce que vous ne comprenez pas dans les consignes que l’on vous a communiquées ?

Lena abonde dans son sens :

- Ils sont excités !

Royal lui lance un regard noir et Éléonore penche la tête vers elle comme lui intimer le silence. Luengo n’a rien manqué de ce petit manège.

- Alors de quoi s’agit-il ? Allez !

Saint-Amant hésite un peu :

- Je ne voudrais pas que vous m’empêchiez d’agir, commence-t-il.

Le policier le dévisage, goguenard.

- Voilà, fait Royal, je pense que je peux récolter d’autres indices ou informations auprès de l’entreprise où travaillait Rabichong. Il explique à Luengo ce qu’il veut faire, sans toutefois entrer dans les détails.

- Et je viens aussi, déclare Éléonore en tenue sobre, parfois les rumeurs se diffusent dans les toilettes pour femmes, ce n’est pas à négliger.

- Pourquoi pas, finit par dire le lieutenant. Mais je dégage toute responsabilité.

- Ça me paraît normal, sourit Royal.

Lena soupire bruyamment. Luengo se lève et toise le trio :

- Mais cet hôtel reste votre lieu de résidence et quand vous vous absentez, vous m’en informez par téléphone. Ceci n’est pas une option.

Lena, maussade, Royal satisfait et Eléonore, un peu paniquée, tombent d’accord. Ils regardent le policier quitter l’hôtel. Royal va vite se changer en entrepreneur dans le domaine des biotechnologies. Il redescend dans un costume sobre mais élégant, avec une mallette contenant des brochures de la start-up qu’il va prétendre avoir créée.

- Un copain  a même créé une page web au cas où, annonce-t-il. Je pense que j’ai tout prévu.

Saint-Amant a eu fort à faire pendant la matinée. Il est allé rendre visite à deux jeunes amis, un geek et sa sœur, qui lui ont fourni les papiers nécessaires, cartes de visite et plaquettes commerciales, et lui ont créé un profil informatique ainsi qu’à Éléonore, un site paravent, une identité sur les réseaux sociaux et les forums liés aux biotechnologies. Nick, le jeune informaticien, a également piraté AdaptBioC pour modifier l’agenda de Rabichong et y ajouter un rendez-vous avec Royal, enregistré deux mois auparavant, c’est-à-dire juste avant son licenciement. Nick a ri en constatant que, comme dans beaucoup d’institutions ou de sociétés, le compte de Rabichong n’est toujours pas supprimé après son départ définitif. La cybersécurité est encore balbutiante et c’est tant mieux pour ce qu’ils ont à faire. Ainsi, la boîte mail de Rabichong a pu être parcourue par Royal et son ami. Peu d’informations utiles y sont encore stockées, cependant certaines expressions ou mots ont attiré l’attention de Saint-Amant, comme « Laniakea*» ou le terme « cluster » qui inquiétait tant Rabichong. Le reste des informations du serveur de la société est aussi pauvre, comme s’ils s’étaient préparés à une éventuelle cyberattaque.

Dans le taxi, Royal et Éléonore revoient leurs rôles et relisent les informations contenues dans les fascicules décrivant leur start-up fantôme. Arrivé dans le quartier des affaires, le véhicule s’arrête devant une tour d’une quinzaine d’étages. La société AdaptBioC se trouve au douzième. Un des ascenseurs les mène jusqu’à leur objectif. La porte vitrée s’efface sous l’œil attentif d’une caméra. Au moment, où ils pénètrent dans le hall de l’entreprise, Saint-Amant a l’impression d’être scanné. Il croit déceler un léger flux lumineux dans l’air qui les effleure. Une jeune femme, main tendue, fait son apparition :

- Bonjour, bienvenue à AdaptBioC. Que puis-je pour vous ?

Ils s’approchent, présentent leurs cartes de visite et expliquent qu’ils ont rendez-vous avec Monsieur Rabichong au sujet d’un projet de biomimétisme. Leur hôtesse au visage lisse consulte un écran tactile :

- Je vois ça mais Monsieur Rabichong ne fait plus partie de nos effectifs. Que puis-je pour vous ?

Éléonore la trouve inquiétante tant elle lui paraît inodore, incolore et sans saveur. Royal insiste pour rencontrer quelqu’un. La jeune femme lui sourit et envoie un message sur son écran.

- Je vous propose d’attendre ici, fait-elle en désignant un groupe de fauteuils de cuir noir.

Avant de s’y installer, Royal se tourne vers elle :

- J’ai l’impression d’avoir été scanné…

- Vraiment ? Nous avons de nombreuses procédures de sécurité étant donné la nature stratégique de nos projets mais je ne les connais pas toutes.

- Par contre, continue-t-il, je pensais que dans le cas de biométrie et en particulier de géométrie faciale, il était légal de prévenir les personnes…

- Je ne sais pas. Je vous prie d’attendre. Merci.

La jeune femme sourit à nouveau et se plonge dans la lecture de messages sur sa tablette de technologie Oled* qui donne à l’objet sa structure molle et adaptable, aux couleurs impeccables. Dix minutes plus tard, elle vient les chercher et les conduit dans un dédale de bureaux open-space, souvent vides. Éléonore s’étonne de la texture du sol dans lequel ses chaussures à talon s’enfoncent légèrement.

- C’est une sorte de dallage composé de produits recyclés et qui a pour fonction d’engranger l’énergie produite par les pas des visiteurs et des employés. Cette énergie est ensuite réinvestie dans les locaux. C’est encore en phase de prototypage.

Celui qui vient de parler est un homme grand, la trentaine, brun aux lunettes de bon élève de la classe et les fait entrer dans son bureau, vaste, lumineux et dépouillé.

- Ce… revêtement fait partie de vos projets ? demande Royal en s’asseyant.

- Oh non, chacun son domaine mais nous nous sommes portés volontaires pour tester le composé dans nos locaux. Alors comme ça, poursuit l’homme, vous souhaitiez rencontrer Monsieur Rabichong ?

Il leur jette un regard perçant et comme narquois, pense Éléonore. L’homme tend deux cartes de visite qu’ils prennent chacun.

Les leurs sont déjà là, déposés sur un petit plateau en plexiglas. Le nom sur la carte est celui de Didier Bruynes et la fonction « directeur des bureaux français ».

Ce dernier explique que Rabichong est parti à la retraite et que son poste a été supprimé, coupes budgétaires oblige. Saint-Amant déplore cet état de fait et propose de profiter de cette opportunité pour faire connaissance. Il se lance dans une explication bardée de références scientifiques et marketing sur un éventuel projet et partenariat avec AdaptBioC. Bruynes écoute, les mains croisées.

- Nous ne sommes pas habilités à signer des partenariats avec des start-ups. Vous devriez vous tourner vers des institutions nationales ou européennes. Et faire les salons et colloques dédiés au biomimétisme. Je ne peux rien pour vous.

- Et votre maison-mère ? intervient Éléonore qui se surprend, elle-même, à devenir plus audacieuse.

Bruynes se lève et les invite à faire de même :

- Ce n’est pas à l’ordre du jour. Je vous remercie de votre visite.

Toujours assise, Éléonore, enhardie, persiste en essayant d’obtenir le nom d’une autre personne, d’une autre société, histoire de constituer un réseau. Finalement, elle en revient au siège social d’AdaptBioC :

- C’est à Tiraspol, si j’ai bien lu.

Un nerf affleure sur la tempe droite de Didier Bruynes qui reste muet. La jeune femme ne lâche pas l’affaire :

- Nous voulions parler du projet Laniakea…

Bruynes touche sa tempe fébrile :

- Vous devez confondre. Je suis désolé mais je ne peux pas vous aider.

Éléonore tente une dernière initiative. Elle demande à aller aux toilettes pour se rafraîchir, espérant rencontrer d’autres employés plus diserts. Bruynes appelle une de ses collaboratrices qui emmène la jeune femme dans les W.C pour femmes. Pendant ce temps, un dialogue laconique s’est instauré entre Royal Saint-Amant et son interlocuteur.

- Vous travaillez pour AdaptBioC depuis longtemps ?

- Quelques temps, en effet, marmonne Bruynes qui, d’un geste ennuyé, tend à son visiteur deux brochures minimalistes.

Eléonore, rentrée dans un des cabinets, attend que des pas résonnent. La porte des toilettes s’ouvre et laisse passer une femme au parfum musqué. Éléonore jaillit de sa cabine et fait mine de se laver les mains.

- Bonjour.

- Bonjour, répond l’autre femme qui la détaille des pieds à la tête. Vous êtes une visiteuse ?

- Oui, sourit Éléonore. Nous sommes reçus par Monsieur Bruynes.

- Ah, fait l’autre, comme soulagée.

Elle est sur le point d’entrer à son tour dans un cabinet. Éléonore cherche une raison pour la retenir et obtenir des informations :

- Initialement, nous devions être reçus par Monsieur Rabichong.

A l’évocation de ce nom, la femme se raidit et d’un ton sec réplique :

- Il n’est plus ici.

Je sais, dit Éléonore.

La femme s’approche d’elle, les yeux plissés :

- De toutes façons, je ne vois pas comment vous auriez pu le rencontrer, il n’était jamais là, toujours dans les labos…

- Ah oui, les labos de la maison-mère. Là-bas ?

La jeune femme a lancé ça, le cœur battant. La femme s’approche encore :

- Vous savez tout ce qu’il y a à savoir alors. Bonne journée.

Elle entre dans la cabine. Éléonore comprend qu’il est temps pour elle de retourner dans le bureau de Didier Bruynes.

L’hôtesse d’accueil est déjà là, prête à reconduire les deux visiteurs vers l’ascenseur. Quand celui-ci s’ouvre, l’employée sourit à Royal et Éléonore, les fait entrer dans la cabine et, avec une carte magnétique, active un code qui bloque désormais l’accès à l’étage d’AdaptBioC.

Dans son bureau, Didier Bruynes, tiraillé par un début de migraine, reprend place derrière son bureau et appuie sur un interphone. Il demande à quelqu’un de bien vouloir venir chercher les deux cartes de visite pour effectuer un relevé d’empreintes. AdaptBioC sait défendre son pré-carré grâce à des auxiliaires placés dans tous les grands ministères nationaux et dans les institutions européennes.

 

Rentrés à l’hôtel, Royal et Éléonore s’installent au bar pour rapporter ce qui s’est passé à Lena Martin.

- Donc au mieux, c’est un coup d’épée dans l’eau, commente celle-ci, au pire vous les avez alertés.

Éléonore quitte le comptoir et va s’affaler dans un fauteuil du petit salon. Elle est minée par les assertions de Lena. C’est la première fois de sa vie qu’elle prend des risques pour dévoiler une sombre histoire. Elle a été au-delà de ses limites et personne ne le remarque. Suivie par Royal, Lena rejoint le petit salon, son verre à la main.

- Mais admettez-le ! Vos recherches ne font rien avancer. Laissez faire la police.

Lena s’assoit à côté d’Éléonore :

- Vous êtes tous les deux sans activité salariée régulière. Vous avez besoin d’action et, je dirais même, d’exaltation. Ce n’est pas mon cas.

- Sympa pour nous, laisse tomber sa voisine.

Un silence émerge où la fatigue d’être ensemble, d’être la proie de tueurs invisibles se fait sentir. Le portable de Saint-Amant sonne. C’est le lieutenant t Luengo qui vient aux nouvelles. Royal lui explique les grandes lignes d’une voix morne. Éléonore ouvre sa sacoche et en sort les fascicules donnés avec réticence par Bruynes. Elle les feuillète d’un œil, comme on bâcle la lecture des pages d’un magazine féminin bourré de pubs.

- Je peux voir ? demande Lena.

Éléonore Gozzi lui tend les papiers sans mot dire. Après un soupir, elle se met debout :

- Je vais dans ma chambre me reposer et mettre quelque chose de plus confortable.

Lena lui fait un signe de tête, tandis que Royal termine sa conversation avec le policier.

- Ils ont l’air de patauger aussi, résume Saint-Amant.

- Tout part de Rabichong et du fait que des « gens » nous ont vus discuter ensemble et en ont déduit qu’il nous avait donné des informations confidentielles. Mais lesquelles, pour quoi, pour qui, sur quoi ? C’est encore un  mystère.

La jeune femme secoue doucement la tête :

- Et même pas moyen de leur faire comprendre qu’on ne sait rien…

- Exact.

Lena cogite un instant avant de proposer la parution d’une petite annonce :

- Nous mettrions une formule du style ‘Affaire Rabichong, cible erronée’ ou ‘Affaire Rabichong, rien n’a été dit’, vous voyez.

Bien que dubitatif, Royal retient l’idée pour plus tard, si son projet ne marche pas. Il prend Lena par le bras :

- J’aimerais vous parler de quelque chose et avoir votre avis, vous qui êtes si pondérée.

La jeune femme le dévisage, se demandant si c’est de l’humour mais l’expression solennelle de son vis-à-vis la retient de décocher une réplique cinglante. Elle se laisse ramener dans le petit salon vide à cette heure de la journée. Royal lui murmure un nouveau plan qui la fait tressaillir. Une fois de plus, elle le met en garde.

- On ne va pas rester dans cet hôtel toute notre vie ! se récrie Saint-Amant. Il faut prendre des initiatives !

La jeune femme insiste pour faire publier une annonce et voir ce que ça donne avant de passer à une action plus énergique. Royal soupire qu’il va encore falloir attendre.

- Ecoutez, argumente Lena, je vous promets de m’associer à vos projets si on passe d’abord l’annonce et qu’elle ne donne aucun résultat.

- Vraiment ?

- Oui, assure-t-elle.

Un peu déçu, Royal lui laisse la rédaction de l’annonce et le choix des journaux. Il remonte dans sa chambre et en passant informe Éléonore de son accord avec Lena Martin.

Quatre jours ont passé depuis la parution de l’annonce dont le texte a été validé par Luengo. Personne n’a répondu. Tout est tellement calme que le retour du trio dans leurs appartements respectifs est envisagé. Après un nouveau jour d’attente, Luengo en personne vient à l’hôtel pour informer Royal, Lena et Éléonore qu’ils peuvent rentrer chez eux et reprendre le cours de leurs vies.

A AdaptBioC, Didier Bruynes a été remplacé. En haut lieu, on estime qu’il n’a pas su gérer l’affaire Rabichong, il ne fallait pas le tuer, au mieux le réinventer et au pire le faire disparaître. En attendant, Bruynes a été convoqué et réinventé, autrement dit sa personnalité a été modifiée et son psychisme revu et corrigé par un protocole biotechnologique.

La hiérarchie du siège social veut éclaircir un point et a demandé à deux de ses agents de se rendre en France et de prendre contact avec celui qui semble être l’élément principal dans ces événements, Royal Saint-Amant.

Lena Martin, Éléonore Gozzi et Royal Saint-Amant sont retournés à leur vie d’avant. Ils ne communiquent pas entre eux. Le lieutenant Luengo poursuit l’enquête La police a voulu faire une perquisition dans les locaux d’AdaptBioC mais tout a disparu, hormis les particules issues du dallage recyclé.

Royal Saint-Amant a momentanément cessé de rencontrer des voyants. Il continue ses recherches sur AdaptBioC, ses réseaux et sur Rabichong. Ce dernier a-t-il évolué dans le monde des biotechnologies et du transhumanisme. A-t-il découvert un complot, comme il l’a laissé entendre le soir de leur rencontre dans le café ? Les questions que posent les théories du complot, selon Royal, sont biaisées par ceux qui les posent et leurs positionnements rarement neutres. Leur objectif est-il la vérité, comme certains lanceurs d’alerte courageux, ou la déstabilisation et la haine des uns pour les autres, sans compter avec la crédulité sans bornes de certains ? Saint-Amant sourit. Si Éléonore était là, elle dirait que les êtres humains, se pensant libres de toute influence ou dépendance, préfèrent adhérer aux théories du complot plutôt qu’espérer en Dieu. Royal se demande si elle va bien et si Lena est retournée dans sa banque, soulagée d’être débarrassée d’eux.

Un soir,  Saint-Amant descend faire une course pour sa voisine, qui depuis son retour chez elle, a fait changer les serrures, fait installer une mini-caméra au-dessus de sa porte et acquis un vindicatif yorkshire. Dans la rue, il pleut à torrent. Les réverbères sont allumés mais l’un d’eux clignote au-dessus d’une petite fourgonnette sombre. Au moment où Royal, perdu dans ses pensées, passe, un homme baraqué lui saute dessus et lui plante l’aiguille d’un pistolet à seringue dans le cou. Saint-Amant n’a pas eu le temps de réaliser ce qu’il lui arrive. Il est embarqué dans la fourgonnette, sans témoins.

Après un temps non défini, Royal se réveille, un œil après l'autre, dans une pièce vide. Ligoté sur une chaise, sans bâillon, il tourne la tête et en conclut qu’il doit être dans un local technique, où des objets divers traînent sur le sol. Pour l’instant, il n’a pas peur et se demande si c’est un nouveau développement de l’affaire Rabichong.

Au même moment, Madame Choukroune contacte le lieutenant de police Luengo pour lui faire part de la disparition de son voisin. Le policier téléphone à Lena et à Éléonore en vain, puisque Saint-Amant n’est pas chez elles.

Fin du chapitre 3

Marie-Laure Tena - 21 mars 2018

*Oled : cette technologie est destinée à remplacer à terme les écrans plasmas ou LCD. En français, l’acronyme ‘OLED’ devient « DELO » pour « diode électroluminescente organique ». Il s’agit de produire des écrans de toutes tailles,  transparents, flexibles, avec des couleurs plus précises, favorisant l’économie d’énergie et une meilleure rentabilité. La technologie OLED progresse vite même si pour l’instant la durée de vie des écrans OLED est inférieure à la durée de vie des autres écrans.

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