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Chapitre 2

La rencontre

C’est un soir de début de printemps un peu frais. On sent que la pluie n’est pas loin. D’un pas vif, la trentaine, les cheveux châtains clairs ramassés en chignon au bas de la nuque, Lena Martin se dirige vers le lieu de la conférence. Elle veut arriver vite et partir aussi vite. Elle a rendez-vous avec une jeune femme qui l’a contactée via un forum de chat sur les mythes slaves. Mais l’heure et surtout le lieu choisi la contrarient. Elles doivent se retrouver dans une salle associative où se tient un débat-conférence sur l’astrologie, à 20h30. Lena ne s’intéresse pas à ce qui irrationnel. Quand elle arrive sur le seuil de la salle de conférence, elle constate, à sa surprise, qu’il y a beaucoup de monde, certains assis, d’autres debout. Lena regarde autour d’elle et ne voit pas son rendez-vous. Elle se tient près de la porte, prête à ressortir.

Après avoir bataillé avec une foule hétéroclite devant le bâtiment pour pouvoir entrer, Royal Saint-Amant cherche une chaise placée en retrait pour s’installer. La journée a été morne et il n’est pas de bonne humeur. Autour de lui, les gens s’assoient, chuchotent entre eux. L’intervenant est près du micro et d’un vidéoprojecteur. Il s’agit d’un homme hâve, vêtu d’un pantalon gris et d’une chemise à carreaux. Ses cheveux bruns sont ramenés à l’arrière en catogan. Pour passer le temps, Lena Martin observe l’astrologue qui doit intervenir. Elle remarque ses chaussures fatiguées et son visage marqué par des rides d’expression.  Elle pose son regard sur l’auditoire, croisant rapidement le regard d’un homme assez grand, crâne rasé, barbe courte et perfecto sur le dos. A cet instant, elle se fait bousculer par une jeune femme, Eléonore Gozzi, murmurant des excuses pendant qu’elle se fraye un chemin  entre les coudes, les dos et les jambes de l’assistance pour trouver une place. A peine est-elle assise qu’un homme élégant, au teint buriné, lui demande s’il peut s’installer à côté d’elle. Eléonore dit oui, pétrifiée par la beauté de cet homme d’une quarantaine d’années, au costume de lin froissé. Jamais, un homme aussi beau ne s’est spontanément assis à côté d’elle. Il lui parle et elle se sent obligée de le regarder pour répondre. Il est affable et son regard bleu bienveillant. Eléonore se demande si ce n’est pas un ange… C’est bête et puéril, pense-t-elle, mais c’est tellement surprenant. Elle réalise qu’elle est mal coiffée et qu’elle a de gros mollets. Ses réflexions sont interrompues par l’intervenant, Serge Lavoisier :

- Bonsoir à tous ! sourit-il en agitant le micro qui envoie des grésillements désagréables. Oups ! reprend l’astrologue, je vais faire attention.

A l’extérieur, une certaine agitation règne. Royal Saint-Amant a sorti un calepin mais son attention est attirée par les bruits venant de la rue.

Serge Lavoisier prend une feuille sur la table proche de lui et commence sa démonstration en citant des fragments de la lettre qu’André Breton* écrivit aux voyantes, s’adressant aux femmes et à leur puissante autorité :

- « Je songe à ces jeunes filles, à ces jeunes femmes qui devraient mettre toute leur confiance en vous, seules tributaires et seules gardiennes du Secret. Je parle du grand Secret, de l'Indérobable ». Bien sûr, ce ne sont que  quelques extraits, précise l’astrologue. Vous trouverez le texte complet dans les petits fascicules mis à votre disposition. Je continue : « Les intercessions miraculeuses qui pourraient se produire en sa faveur, il (l’homme) se fait un devoir de les méconnaître. Son imagination est un théâtre en ruines, un sinistre perchoir pour perroquets  et corbeaux. Cet homme ne veut plus en faire qu'à sa tête ».

Serge Lavoisier regarde son auditoire et pose la feuille :

- C’est le début d’une ode à la femme, à ses pouvoirs, à sa lumière, à la transcendance qu’elle peut nous apporter tandis que l’homme se perd dans des méandres. Et c’est bien le sujet de ce soir : le pouvoir des femmes dans la spiritualité et le monde invisible.

Eléonore Gozzi s’est laissé porter par la lecture du texte. Engourdie, elle attend la suite. Lena Martin, adossée à la porte de la salle, fait une moue marquée, horripilée par la confusion faite par l’intervenant entre poésie et prédiction ou prévision. Elle regarde sa montre et décide ne plus attendre. 

Dehors, il y a deux attroupements, au grand dam des deux gardiens de la paix qui n’arrivent pas à contenir le mouvement fluctuant des manifestants, des badauds et des fumeurs qui ont quitté la salle pour satisfaire leur besoin. Le ton est maintenant monté entre les manifestants des deux bords, quand une dizaine de personnes représentant le Syndicat des  Praticiens et Arts Divinatoires Européens, le SPADE, se positionne sur une ligne défensive, main dans la main, devant l’entrée du bâtiment. Leur slogan est simple « Pas de stigmatisation, pas de radicalisation, notre credo c’est l’anticipation ! ».

Royal Saint-Amant se lève en faisant un signe cordial au conférencier, prend un fascicule et se dirige le plus discrètement possible vers la porte où se tient une jeune femme au regard impatient. Il sent que, ce soir, le plus intéressant est à l’extérieur.

Dans la rue, sous une pluie fine, un car de CRS se gare non loin de la salle de conférences où des manifestants brandissent des pancartes et s’invectivent mutuellement. A droite, une vingtaine de jeunes gens s’époumonent :

- Libérez Sapiens ! Free Sapiens ! Ne soyons pas esclaves des superstitions et des charlatans ! Free Sapiens ! La science vaincra ! Vive la laïcité ! A bas la superstition !

A gauche de l’entrée de l’édifice, un groupe trépigne également mais leurs revendications semblent religieuses. Quelques-uns parmi eux prient, d’autres distribuent des feuillets, d’autres grondent :

- Seul Dieu est notre guide ! Pas de quartier pour les devins ! C’est une abomination aux yeux de Dieu ! Lisez la Bible, c’est la parole de Dieu ! Parler aux morts ou invoquer les esprits est une abomination !  Le texte biblique le dit, Livre Deutéronome, chapitre 18, versets 9 à 14, s’égosille l’un des leurs. Lisez le feuillet !

Au bout d’un moment, le brouhaha est tel que les slogans se mélangent et on croit entendre :

- Free Sapiens ! Seul Dieu est guide des Sapiens !

- La science est une abomination !

- Vive la laïcité biblique… !

Soudain, les représentants du SPADE sont balayés par le charivari. On ne sait pas qui a commencé, mais les agitateurs des deux bords se mettent à s’insulter et à échanger des coups de pancartes. Des inconnus, têtes cagoulées, surgissent, brisant ce qui tient debout et ce qui est éclairé. Les fenêtres des habitations s’éclairent et les riverains sortent la tête. Les CRS s’éjectent de leur fourgon et se divisent en deux pour faire face aux casseurs et aux manifestants. Les gardiens de la paix font leur entrée dans le bâtiment au moment où Royal Saint-Amant, suivi par Lena Martin, va sortir.

- Ne restez pas là ! leur intime un gardien de la paix. Sortez par la porte du fond et évitez la foule. Ça doit être la pleine lune, ce soir.

- Non, lui répond une femme qui suit le mouvement, pas encore. Demain.

- Mesdames et Messieurs, nous vous demandons de sortir calmement par la porte là-bas. La soirée est annulée.

Le policier est obligé de se répéter pour se faire entendre. L’astrologue cligne des yeux devant la débandade, déçu de constater que les membres du SPADE n’ont pas réussi à contenir les manifestants. Près de lui, des femmes et un homme attendent, espérant pouvoir poursuivre la discussion dans un coin.

- Il faut quitter la salle ! insiste un des deux gardiens de la paix, en désignant de l’index l’arrière de la salle. Vous n’avez pas le choix ! Passez par la porte du fond !

Le ton péremptoire contraint Saint-Amant et Lena Martin suivis par les autres auditeurs à rebrousser chemin pour atteindre une petite porte poussive. Au moment où celle-ci cède en couinant, la pluie se met à redoubler de violence. L’eau coule dans les rigoles et jaillit en douche froide sur les têtes de ceux qui sortent. Dans les rues, des ruisselets se forment. Devant l’édifice, les manifestations et l’encadrement policier se diluent dans les cris.

A l’arrière, Royal Saint-Amant court se réfugier dans un café situé à l’angle de la place, imité par des ombres trempées. Il découvre une salle pleine, emplie d’un brouhaha fait de chaises que l’on tire, d’exclamations sur le climat et de vêtements froissés. Une odeur humide domine les relents alcoolisés et la vapeur des cafés. Poussé par ceux qui veulent entrer et se réchauffer, il avance vers une table où un homme emmitouflé d’une bonne cinquantaine d’années à l’allure malade est déjà installé.

- Je peux ? demande-t-il une main sur le rebord d’une chaise

- Mais je vous en prie, fait l’homme en reniflant. Faites donc.

- Merci, fait Royal en s’asseyant. Il y a beaucoup de monde ce soir. C’est la pluie et l’annulation du débat.

L’homme resserre une écharpe autour de son cou :

- Ah, il y avait un débat ? Où ? Ça parlait de quoi ?

- Ouf ! s’écrie Eléonore Gozzi qui s’attable à côté d’eux. Elle les regarde avec un grand sourire : excusez-moi, c’est un peu cavalier, si cela ne vous dérange pas…

Royal fait un geste de la main, l’autre homme éternue :

- C’est un lieu public, pas de problème.

A cet instant, Lena Martin s’approche d’eux :

- C’est la seule table où il reste une place. Puis-je ?

- Faites donc, répète l’homme.

Royal la dévisage puis fixe l’autre femme :

- Vous étiez au débat ? Je vous y ai vues.

Lena lui jette en regard en coin : s’il a déjà la réponse, pourquoi poser la question ?

Eléonore Gozzi sourit :

- Oui, c’est dommage. Ça semblait intéressant.

- C’était sur quoi ? demande à nouveau l’’homme emmitouflé.

- Sur la divination et le pouvoir des femmes…

- Ah les femmes ! soupire-t-il.

Royal Saint-Amant l’observe : c’est un homme d’âge moyen et d’allure négligée. Mais ses yeux sont mobiles et furètent comme s’il surveillait la salle du café. Lena Martin prend les choses en main.  

- Je vais au comptoir pour commander, ils ont l’air dépassé. Vous voulez quelque chose ?

Chacun passe commande auprès de la jeune femme. Eléonore prend un air confus :

- Quelle énergie ! puis détourne le regard vers les autres tablées.

C’est la cohue, le tenancier et son serveur courent partout. Le café est bondé, saturé et pourtant d’autres clients improvisés attendent sur le seuil. Le bruit est intenable mais dehors la pluie continue à battre le pavé avec obstination. Le serveur sort des chaises de la réserve. Les clients sont au coude à coude. Malgré tout, l’ambiance bruyante reste cordiale. Lena Martin revient avec un plateau chargé des boissons : une fine pour l’homme enrhumé, du café pour le grand rasé au perfecto et pour elle, un thé pour l’autre jeune femme. Une fois assise, après une gorgée de café, Lena soupire :

- Ça va mieux.

- Oui, confirme Eléonore Gozzi, en calant son dos contre le dossier de la chaise.

L’homme racle la gorge :

- Alors comme ça, vous croyez tous aux esprits et aux prédictions ?

- Certainement pas, réplique Lena Martin. J’étais là pour un rendez-vous qui n’est pas venu, conclut-elle en regardant sa montre.

- Je crois plutôt en Dieu et aux anges, annonce Eléonore un peu gênée.

- Et pourquoi pas, fait l’homme. Et vous, apostrophant Royal, vous croyez en quoi ?

Ce dernier est distrait. Il se demande si la jeune femme à qui un lapin a été posé attendait un galant ou quelqu’un d’autre. Le visage austère de Lena lui laisse à penser que c’était sans doute professionnel.

- Et vous ? Vous croyez à quelque chose ?

- Heu, je ne sais pas trop, fait Royal Saint-Amant. Vous pensez qu’il y a un monde spirituel ?

- Je veux !

Lena Martin esquisse un sourire glacial :

- Vous avez des preuves bien entendu, des preuves scientifiques ?

L’homme la scrute avant de répondre :

- Que savez-vous du monde, je parle du vrai monde pas de votre bulle quotidienne ?

La jeune femme reste bouche bée. Eléonore ouvre de grands yeux tandis que Royal Saint-Amant ne sait pas quoi penser. 

- Je ne veux pas être méchant, continue l’homme avec placidité. Mais j’en sais plus que vous, j’en suis sûr.

Après un temps, Eléonore se penche au-dessus de la table :

- Puisque nous en sommes à évoquer les fondations du monde, comme dit l’autre, pourquoi ne pas nous présenter et continuer la discussion ?

Lena la dévisage, finalement, ce n’est peut-être pas une écervelée.

- Vous avez autre chose à faire, ce soir ? poursuit Eléonore en souriant.

- Moi ça me va, acquiesce Royal. Je m’appelle Christophe.

- Enchantée, moi c’est Eléonore.

- Lena Martin.

Le trio se tourne vers l’homme qui éternue :

- Moi c’est Rabichong.

- Vous avez dit « Rabichong » !? sursaute Royal Saint-Amant.

Son cri a surpris ses interlocuteurs, sans compter les réactions déconcertées des tablées les plus proches. Une odeur de cigarettes commence à monter dans la salle. Les voix s’éteignent pour chuchoter. Il fait froid et humide.

- Excusez-moi, reprend Royal. Ça m’a fait penser à quelqu’un.

Eléonore et Lena l’examinent, Rabichong sourit :

- Mon nom de famille est un peu bizarre et exotique. Mais je ne savais pas qu’il pouvait provoquer de telles réactions.

Lena commence à se dire que la soirée est également bizarre. Eléonore a l’impression de se mouvoir dans un rêve.

- Oui, donc, vous disiez, fait Royal, à propos d’un monde surnaturel…

- Spirituel et par nature surnaturel, cher Christophe, reprend Rabichong. Oui, j’ai vécu et vu des choses inattendues, dans ma carrière professionnelle.

Royal Saint-Amant a l’impression d’être mis à jour par son interlocuteur. Sa façon de prononcer « Christophe » comme s’il savait que c’était faux le met mal à l’aise.

- Vous travaillez dans quel domaine ? s’enquiert Lena Martin pour qui les faits sont les faits.

- J’ai travaillé dans la biochimie.

- De la science en somme.

- Oui, c’est juste. Mais par exemple, considérez-vous le transhumanisme comme de la science ?

Eléonore fait écho :

- Le transhumanisme ?

Quand elle voit que Lena va lui expliquer ce que c’est, elle s’empresse de dire :

- Oui je sais ce que c’est, enfin dans les grandes lignes. C’est une philosophie ou plutôt une vision de l’être humain amélioré s’appuyant sur les technologies présentes et à venir pour éradiquer les maladies et la mort elle-même. On parle d’homme augmenté ou de cyborgs dans les prochaines décennies. Tout ça à partir des bio et nanotechnologies et avec des modifications de l’Adn et l’implantation de puces dans le corps humain. Certains espèrent atteindre l'immortalité en fusionnant avec la machine.

Lena est impressionnée : Eléonore est en surpoids et Lena sait que, selon des études, les gens en surpoids ont un capital culturel et social plutôt faible. Cette dernière, habituée à ce type de réaction face à sa corpulence, constate l’étonnement de Lena : eh oui, elle n’est pas si bête et pas ignare… on peut être gros et avoir quelques notions de culture générale. Rabichong opine de la tête :

- Vous l’avez dit, science ou philosophie ? Vision de l’avenir ou utopie scientifique ? Réification ou chosification, si vous préférez, de l’humain ? Tout se mélange et se confond ces derniers temps. Sans compter le monde spirituel… car je n’oublie pas le sujet de notre discussion.

- Vous cherchez à nous embrouiller avec plusieurs notions disparates, conteste Lena Martin.

Rabichong secoue l’index :

- Pas du tout. Il s’agit de l’avenir de l’être humain dans sa totalité. Mais peu de gens semblent s’en soucier, hormis bien sûr certains scientifiques, religieux, idéologues ou visionnaires.

Royal Saint-Amant, qui se demande où tout cela mène, l’interroge :

- D’où vous viennent toutes ces certitudes ? Qu’essayez-vous de nous démontrer ?

- C’est vrai ça, d’autant que vous n’êtes pas très précis, relève Eléonore.

Rabichong se redresse et regarde au-dessus de leurs têtes. Saint-Amant se retourne et distingue une silhouette d’homme accoudée au comptoir, orienté vers eux, les yeux fixés sur leur compagnon de tablée.

- C’est qui ? dit-il en faisant face à Rabichong.

Celui-ci hausse les épaules :

- Je ne sais pas. Jamais vu.

Un silence met un terme au débat. 

- Un ange passe, ne peut s’empêcher de balbutier Eléonore.

Lena, accoudée à la table, l’entend et commence à pouffer de rire. La respiration saccadée, elle passe au fou rire, suivie un par un par les trois autres comparses.

A l’extérieur du café, la pluie a cessé. L’homme que surveillait Rabichong téléphone et sa bouche remue rapidement.

- Et vous que faites-vous dans la vie ? lance Rabichong à Lena Martin.

Celle-ci croise les jambes et remet une mèche de cheveux en place :

- Je travaille dans le secteur bancaire. Et vous ? fait-elle à son tour en dévisageant Royal.

- J’écris. Des articles à la demande et un jour peut-être un roman.

- Oh, quel genre ? intervient Eléonore qui se penche vers lui.

- J’hésite encore, j’en suis à la documentation pour l’instant. Et vous, à quoi passez-vous votre temps ?

Eléonore rit : 

- Si seulement. J’aimerais bien écrire aussi mais je n’ai pas de don artistique. Je suis entre deux boulots.

- Ah, au chômage, reformule Lena.

- Oui, mais pas assistée ! Le ton d’Eléonore Gozzi est définitif.

Rabichong les regarde en soulevant les sourcils :

- Connaissez-vous le Cluster ?

Sa voix s’est faite chuchotement et son regard mobile survole la salle. Royal Saint-Amant s’interroge sur la stabilité mentale de son interlocuteur. Eléonore attend une réponse alors que Léna plisse des yeux :

- Cluster ? C’est une forme de réseau d’acteurs économiques, un groupement d'intérêts, non ?

Rabichong secoue la tête comme un professeur insatisfait de la réponse de son élève : 

- Je ne parle pas d’un cluster banal, mais du Cluster.

- Alors non, je ne vois pas, réplique la jeune femme.

Royal se dit que la soirée est bien entamée et qu’il est peut-être temps de rentrer chez lui. Eléonore frissonne et constate que l’humidité ambiante a saisi son corps.

- Le Cluster, poursuit Rabichong, est une sorte de consortium, d’associés de l’ombre.

Allons bon ! se dit Lena Martin. Voilà la théorie du complot qui fait surface !

Rabichong, voyant l’air dubitatif des trois autres, insiste :

- C’est une association scientifique… aux objectifs aberrants pour l’avenir de l’humanité.

- Et donc ? demande Eléonore, impatiente.

- J’ai travaillé pour eux. C’est une énorme organisation internationale qui veut imposer un modèle biotechnologique à l’ensemble de la planète.

Lena se lève avec son sac :

- Je crois que je vais écourter cette intéressante soirée. Bonne continuation.

Aussitôt dit, aussitôt fait, elle quitte le café et prend le chemin du parking où elle a laissé sa voiture. Dehors, une silhouette s’est dissimulée sous un porche, rejointe par un motard qui redémarre après un rapide échange.

Tout en rassemblant ses affaires, Eléonore se veut moins désinvolte :

- Je vais y aller aussi, je pense. C’était impromptu et sympa. Merci pour la conversation.

Royal la regarde partir tandis que Rabichong soupire :

- Je fais souvent cet effet mais je ne suis pas fou ni paranoïaque. Le Cluster existe et il devient urgent de lever le voile sur ses activités.

- C’est à vous de le faire, je suppose, rétorque son dernier interlocuteur. Vous êtes, du moins vous seriez une sorte de lanceur d’alerte.

Rabichong agite les mains :

- Oh non, ce serait dangereux pour moi. Je cherche quelqu’un pour relayer mon histoire.

Après un temps mort, il reprend :

- Vous êtes écrivain…

- Oh là, se récrie Royal Saint-Amant, je ne suis pas la bonne personne. Il vous faut un pro, un journaliste d’investigation.

- Ne partez pas ! supplie Rabichong quand Royal se lève aussi.

Dans le café, les tables ont été désertées. 

- Tenez ! fait Rabichong en tendant une carte de visite à Saint-Amant. Je vous en prie, prenez-là. Vous pourriez changer d’avis.

Royal souffle :

- Ok. Mais je ne promets pas de vous appeler.

Il range la carte dans son portefeuille et, avant de partir, ébauche un sourire :

- Merci pour tout.

Rabichong lui fait un signe du menton et se tasse à nouveau sur lui-même. Les deux motards qui le surveillent ont remarqué qu’il avait remis un papier à l’inconnu en blouson. Ils se demandent s’il n’a pas transmis d’autres informations aux deux femmes qui viennent de partir.

*Lettre écrite par le poète surréaliste André Breton aux Voyantes, octobre 1925.

Fin du chapitre 2

Marie-Laure Tena - 14 mars 2018

Tag(s) : #"Un monde bancal" de ML Tena, #cluster, #transhumanisme

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