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France – De nos jours

Chapitre 1

Les lignes du temps

A l’arrière d’une parfumerie de quartier qui sent la poudre et les huiles essentielles, Royal Saint-Amant prend place sur une chaise d’esthéticienne, coincée entre la table d’épilation, des cartons et les étagères vides. Visiblement, le cartomancien n’a pas de bureau local et, tel un coucou, se niche chez certains commerçants pour exercer son art. Face à lui, le petit homme frêle, aux cheveux noirs et au visage fatigué, tient dans ses mains un jeu de tarot. Après les salutations d’usage et quelques mots d’introduction, l’homme bat le jeu de cartes tout en scrutant les mains, le visage et les micro-comportements de son consultant :

- Vous êtes doué d’une grande intuition, commence-t-il en tirant une carte.

Royal Saint-Amant soupire en entendant ce mot. L’intuition ! Un mot galvaudé par excellence.

- Vous êtes à la recherche de quelque chose, continue l’expert en arts divinatoires.

- Comme nous tous, murmure son client.

- Oui, oui, bien sûr, mais vous, vous avez une quête.

Royal dodeline de la tête. Le voyant tire une autre carte mais ne semble pas satisfait :

- Donnez-moi votre main. Vous avez une très forte aura... Difficile...

Royal Saint-Amant attend. Et ce qu’il attend arrive. Le voyant arrête la séance :

- Je ne vois plus rien. Votre aura est forte et rend opaque toute lecture. Je suis désolé. Les cartes ne veulent pas se dévoiler.

Pas de problème, fait son client en sortant un portefeuille de sa poche.

Le voyant fait mine d’hésiter puis prend l’argent :

Si vous souhaitez revenir....,

Royal Saint-Amant fait un geste évasif de la main et se lève :

Je verrai. Au revoir.

Il sort et prend la direction du rendez-vous suivant, cette fois dans l’ambiance plus feutrée d’un hôtel trois étoiles où l’attend une femme au charme indiscutable. Ils s’installent dans le lounge et la séance commence.

- Étrange, fait le médium, spécialisé en chiromancie et cartomancie.

Royal hausse un sourcil. La femme, coiffée d’un lourd chignon blond aux lignes floues, se reprend. De sa main chaude parfumée à Opium d’Yves Saint-Laurent, aux ongles manucurés et stylisés et aux doigts bagués d’or, elle se met à pétrir la main de son interlocuteur. Son nouveau client se laisse faire, en jetant un regard circulaire autour de lui, mais le hall de l’hôtel est vide de tout passage.

- Voyons, votre aura est … intermittente, dit la voyante en appuyant sur les syllabes, comme voilée par des esprits moqueurs. Vous pratiquez la magie noire, l’invocation des morts ?

C’est bien la première fois depuis longtemps qu’une voyante, astrologue, clairvoyante ou médium ne lui parle pas de ses amours ou de ses tracasseries professionnelles ou financières, lui qui vit seul grâce à des droits d’auteur modestes et à une rente laissé par ses parents.

- Je fréquente des personnes qui doivent en être des praticiens.

La femme lui lâche la main et s’adosse confortablement dans le petit fauteuil vert bouteille :

- Vous êtes un client difficile. Ou alors vous ne voulez pas vous livrer. Vous résistez. Résistez-vous Monsieur Saint-Amant ?

Celui-ci émet un rire : la dernière phrase du médium lui fait penser à un titre de roman d’espionnage.

- Pardonnez-moi, dit-il. Mais je suis sans doute bien banal pour susciter vos dons.

La voyante expérimentée, munie d’un certain bagage et sensibilité psychologiques, comme la plupart de ses consœurs ou de ses confrères, lui lance un regard en coin :

- Quel est votre but ? Je ne suis pas sûre de comprendre ce que vous attendez de moi.

Elle se tait et l’observe. Saint-Amant la laisse faire.

- Vous êtes énigmatique, ajoute-t-elle, et pourtant je dirais aussi que vous êtes un farceur.

- Un farceur ?

La femme se penche vers son client, ce qui a pour effet de propager autour d’eux les senteurs tenaces de son parfum :

- Un mystificateur ? Vos yeux brillent trop pour être sincères.

Royal baisse la tête :

- Sacrebleu, s’écrie-t-il, ravi de pouvoir caser cette interjection vieillotte mais, selon son avis, bien sympathique.

Le médium sourit :

- Alors ? Que fait-on ?

Saint-Amant va répondre lorsque la femme a une intuition :

- Je sais ! Vous m’avez testée !! Vous êtes venu me tester. A la demande d’un client déçu, d’un client potentiel, ou bien de votre propre chef ?

Royal sourit à son tour :

- Touché, coulé. Je vous invite à boire un verre au café d’à côté et je vous raconterai.

- Très bien, répond le médium en prenant ses affaires.

Ils sortent pour rentrer aussitôt dans le Café des trois ânes et commandent chacun un whisky. Après avoir dégusté une bonne gorgée d’alcool, Saint-Amant s’explique :

- Je ne crois pas à la divination et je déteste quand de pauvres gogos se font avoir. Je suis testeur de voyants, médiums et praticiens d’arts divinatoires en tous genres. J’essaie de créer un guide de la voyance pour l’Europe.

- Vraiment ? Pour l’Europe ? fait la voyante, agacée par ce "je sais tout". Vous voyez large. Et ensuite, qu’en ferez-vous ?

- Je l’éditerai.

La femme termine son whisky :

- Oui, je suppose qu’il y aura un public pour ça. Quel est votre cursus ? Scientifique ? Vous travaillez en free-lance ou pour un magazine ?

Royal Saint-Amant rit doucement :

- Je suis un touche-à-tout, une sorte d’humaniste. J’écris pour des magazines et surtout pour des sites internet spécialisés.

- Et votre projet prend sans doute beaucoup de temps...

- Oh j’ai commencé il y a trois mois environ. Et les échanges sont assez inattendus. Je dois reconnaître que les rencontres sont divertissantes.

- Et pour l’instant, quel est votre bilan ? interroge la femme en réajustant une mèche de cheveux.

- Mitigé, je l’avoue, dit son interlocuteur.

Ils discutent un moment de tout et de rien jusqu’à ce que la femme évoque l’astrologie :

- En Occident, nous avons séparé la science des arts divinatoires. Ceux-ci ne sont pas pris au sérieux, souvent à cause des charlatans mais aussi parce que les scientifiques ont peur de salir leur réputation.

Elle poursuit sur la signification des zodiaques et des constellations.

- Des zodiaques ? relève Royal Saint-Amant.

- Oui, il y a deux zodiaques, le zodiaque astrologique fondé sur des points de repère déterminés entre une zone de la Terre et le soleil, pour faire simple ; et le zodiaque des constellations, l’astronomie si vous préférez.

La femme explique que depuis le IIème siècle avant notre ère, les astronomes savaient déjà qu’il y avait un écart entre les deux zodiaques et que les noms des constellations ne correspondaient plus à leur position astronomique. Elle continue en citant Newton ou Kepler, passionnés d’astrologie revêtant au fil des siècles une fonction déterministe et définitive alors que les anciens, les Sumériens par exemple, estimaient que les dieux s’exprimaient ainsi pour guider les hommes, leur donner une trajectoire, libre à eux ensuite de la suivre ou non. Depuis le XVIIIème siècle, l’astrologie fait partie des superstitions.

La femme soupire et hausse joliment les épaules :

- En revanche, en Inde l’astrologie est une tradition ainsi qu’une science enseignée à l’université, en particulier l’astrologie médicale.

Royal redouble d’attention. Le médium continue son topo sur l’astrologie en Inde qu’elle a définie, selon ses propres termes, comme une méthode de coaching, une aide à la prise de décision avec une analyse des interactions entre le consultant et son entourage.

- C’est là qu’il faut que j’aille, alors, fait Saint-Amant.

- Et pourquoi pas ? renchérit la femme en levant son verre. De toute façon, continue-t-elle, vous allez voyager.

Le ton affirmatif de la voyante dérange Royal.

- Croyez-moi, dit-elle en posant une main sur son bras, vous allez voyager, je vous vois en transit.

- Où ?

- A l’est mais pas en Inde.

Partagé par l’appréhension de savoir et son incrédulité naturelle, Saint-Amant se tait. Une pause s’installe pendant laquelle ils sirotent leurs verres.

- J’ai une théorie, déclare la femme, sur le fait de lire l’avenir. Les sciences ont démontré, jusqu’à aujourd’hui, que l’avenir n’est pas prédictible, que le destin n’existe pas et que les actes de la vie ne peuvent en aucun cas être prédéterminés. Elle rit pour relativiser son hypothèse adossée à ce qu’elle a lu de la physique quantique. Le médium suggère un saut dans le temps lorsque le praticien des arts divinatoires consulte les oracles, selon différentes méthodes :

- Je pense que nous voyageons mentalement dans le temps et que nous lisons ce qu’il y a d’écrit à la fin des Temps.

A l’étonnement de Royal, elle mêle l’absence de prédestination avec la capacité de lire ce qui paraît être l’avenir mais qui n’est que l’histoire déjà réalisée.

- Vous l’étayez comment ?

- Pour l’instant, c’est théorique, je n’ai pas cherché à valider mon idée.

- Mais s'il y a une fin des Temps, comme vous dites.

- Quelque chose comme ça. Un livre où tout est répertorié, comme dans un grand ordinateur infaillible et multiséculaire.

La femme rit à nouveau, demandant au serveur une bouteille d’eau minérale :

- En général, je ne me confie pas autant. Vous allez me prendre pour une folle.

Saint-Amant sourit en confiant que lui-même n’est pas très net puisqu’il passe son temps en compagnie de fous…

- Et nous sommes en bonne compagnie, assure la médium. J’aime bien citer le cas de Newton. Saviez-vous qu’il avait prédit la fin du monde pour l’an 2060 ?

D’après des documents retrouvés au cours du XXème siècle, révèle-t-elle, on a pu découvrir qu’en se fondant sur certains textes prophétiques de la Bible ainsi que sur des calculs mathématiques, Newton le mystique prévoyait une fin pour 2060.

- Il y a tellement de dates de fin du monde, lâche Saint-Amant.

- C’est vrai, approuve son interlocutrice, mais ce n’est pas un illuminé qui l’a établie.

La conversation continue, ralentit puis tarit. Ils se quittent en connaissances qui ne manqueront pas de se contacter de temps à autre.

Royal Saint-Amant rentre chez lui, dans un appartement situé au dernier étage d’un immeuble cossu, où toutes les pièces sont relativement bien entretenues sauf le bureau qui ressemble à une salle des archives balayée par le vent.

Le rangement est aléatoire, furtif et parfois pire que le bazar organisé qu’il entretient avec une certaine satisfaction. Le chaos, le fouillis c’est un peu sa marque de fabrique. Ainsi, il lutte avec une désinvolture teintée de sadisme avec sa femme de ménage qui repousse les hordes de papiers, de dossiers et de gadgets divers qui germent et jaillissent par ci par là, dans toutes les pièces et dans tous les coins et les recoins des meubles et des bibelots. Une balle de golf, un stylo, un tee, un livre sur la sorcellerie en Moravie, du courrier entassé, factures et rappels de factures, chèques non encaissés, carte de paiement périmée, etc., cartes postales envoyées par des amis, un calepin et un agenda de l’année 2011 forment tous un tas sur le meuble de l’entrée qui en est à vaciller sous le poids des objets. Sa femme de ménage lave et range avec méthode et détermination mais elle se rend bien compte que son patron salit plus vite qu’elle ne nettoie. C’est une course, un duel dont elle ne voit pas la fin et qui l’épuise comme un combat de catch perdu d’avance mais pendant lequel les coups font quand même mouche.

Royal se sert un verre de whisky pure malt que sa voisine lui a offert. Il s’installe dans son meilleur fauteuil et allume la mini-chaîne. Les notes jazzy de la guitare de Pat Metheny montent peu à peu dans le salon. L’arôme floral du malt envahit la pièce et s’accorde avec la musique. Un coup de sonnette vigoureux et sec rompt la fluidité du moment. Il soupire, aspire les dernières gouttes de son verre, coupe la musique et va voir qui s’agite à la porte. C’est justement sa voisine, l’énergique et distinguée Madame Choukroune qui entre dans l’appartement, sans se faire prier.

- Mon Royalito, j’ai continué les recherches internet que tu m’as demandées sur tes voyants et autres extralucides. Tiens, dit-elle en lui tendant une liasse de feuilles. J’ai tout imprimé, recto verso, écologie oblige.

Il prend la liasse et invite sa voisine à s’asseoir. Il la dévisage avec bonne humeur. Il l’appelle Madame, la vouvoie et respecte son intimité ; elle l’appelle « Royalito » malgré sa grande taille, et le tutoie comme elle le fait pour tous ceux qui ont, au minimum, 25 ans de moins qu’elle. Il se rassoit dans le fauteuil et consulte les feuillets tandis que sa voisine se sert un porto et va à la fenêtre regarder ce qui se passe dans la rue. Voyant son voisin plongé dans ses papiers, la voisine toussote, attend une seconde puis, comme rien ne vient, décide de rentrer dans son appartement. Saint-Amant reste seul, perdu dans ses réflexions.

Le clocher de l’église du quartier fait retentir sept coups qui annoncent l’imminence du prochain rendez-vous. Après avoir avalé plus que mangé deux œufs durs et une salade de tomates, Royal Saint-Amant prend son pardessus et sort. Son rendez-vous le met mal à l’aise. Il n’aime pas les séances de spiritisme et l’invocation d’esprits. Malgré ses lubies, il aime la vie, la joie, le rire. La possibilité que des morts viennent vous parler l’embête. Pourquoi ne restent-ils pas où ils sont censés être ? « Les morts avec les morts » est pour lui un bon adage. Et si les morts ne parlent pas, alors qui vient en réponse aux appels des médiums ? Des esprits malins ? Une projection mentale de l’esprit du médium ou des participants ? L’émanation holographique d’un dispositif de haute technologie ? Le spiritisme le laisse à la fois perplexe et vaguement dégouté.

La petite femme lui ouvre la porte en souriant. Elle est banale, menue. Les cheveux châtains coupés au niveau de la mâchoire, les yeux marron et un peu tristes, son visage est parcouru de fines rides. Mais elle ressemble  davantage à une institutrice ébouriffée qu’à un médium expérimenté. Royal Saint-Amant entre dans la pièce qui sert de cabinet de consultation. D’une superficie d’environ 12m², elle est composée de meubles classiques en bois foncé. Une table de consultation, deux commodes et un petit bureau style Premier Empire remplissent l’espace. Des tentures démodées, de couleur or, cachent les fenêtres.

- Je suis tout seul ? s’étonne l’homme.

Le médium sourit :

- Il y a moi.

- Oui bien sûr, mais heu...

Royal a soudain envie d’annuler la séance. La femme, qui se fait appeler Carole, est en train de suspendre le blouson de son hôte quand elle hésite et se tourne vers lui :

- Ça vous embête ? Vous préférez annuler ?

- Non, non, ça ira bien comme ça, s’entend-il répondre alors qu’il veut partir.

Ils s’installent autour d’une petite table ronde en chêne sur laquelle deux petites bougies sont allumées.

- Si j’ai bien compris votre demande, vous souhaitez faire l’expérience d’un contact avec les défunts mais vous n’avez pas, vous-même, de besoin ou de demande particulière ?

- C’est bien ça, toussote Royal mal à l’aise.

- Nous allons commencer, déclare la femme en fermant les yeux.

Son client la fixe dans le plus grand silence tandis qu’elle psalmodie, le corps oscillant légèrement, d’abord de droite à gauche, puis d’avant en arrière. Soudain, le medium se fige. Royal se penche vers elle et attend. Plusieurs secondes passent. Sur le qui-vive, il distingue les bruits de la rue, une voiture qui démarre, une porte d’immeuble qui se referme. La femme ne bouge pas. Pan ! Un bruit sec et sonore fait sursauter Saint-Amant. Elle vient de taper la table du plat de la main, avec une certaine violence.

- Tu es un lâche ! s’exclame le médium avec une voix déformée.

Royal recule sur sa chaise.

- Qu’est-ce que tu veux ? continue la femme.

- Qui êtes-vous ? s’entend-il demander, la peau frissonnant de stupéfaction.

- Rabichong ! Que me veux-tu ?

L’homme jette un regard au médium qui a gardé les yeux fermés. La femme ne bouge pas mais son visage s’est crispé jusqu’à prendre un air féroce.

- Etes-vous un esprit ?

- N’est-ce pas évident ? Que serais-je d’autre ? Un démon ?

Le médium semble se rigidifier à vue d’œil et son visage prendre un teint bistre.

- Tu sais qui je suis ? rigole la femme.

- Non.

- Je suis celui qui dévoile les projets occultes.

Royal Saint-Amant pense que la séance vire au grand Guignol.

- Et toi, continue Royal dans un souffle, tu es mort ?

- Je viens te prévenir. Je suis sur le chemin de la nuit éternelle.

Le silence s’installe. Royal se frotte le menton en observant le médium toujours enfermé dans un air de férocité maligne.

- Alors ? s’exclame-t-elle subitement.

- Alors, quoi ? reprend Royal.

- Tu veux m’aider ?

Il estime qu’il en avait assez entendu et vu :

- Je veux que vous partiez. Maintenant ! exige-t-il. Je veux parler à la femme, au médium..., il ne se souvient plus de son nom, à .... Carole.

Le médium semble se vider de toute substance et s’avachit sur la table. Royal tend la main vers elle, sans la toucher. La femme se redresse lentement comme au sortir d’un long sommeil :

- Que s’est-il passé ?

Son consultant souffle :

- Carole, vous m’avez fait une de ces peurs.

La femme le regarde sans avoir l’air de comprendre :

- Que s’est-il passé ? Avez-vous pu communiquer avec quelqu’un ?

- Oui, on aurait dit un homme.

Le médium se lève lourdement :

- Je ne comprends pas. Je ne me souviens de rien.

Son client, qui ne sait pas si c’est du lard ou du cochon, la regarde se mouvoir dans la pièce. Elle se sert un verre d’eau qu’elle boit d’un trait.

- Excusez-moi, murmure-t-elle en posant le verre sur une commode. Je ne vous ai pas servi.

- Non, ça va. Et vous ? Comment vous sentez-vous ?

-Très mal.

Tremblante, Carole se rassoit à la table et l’observe :

- Etes-vous satisfait ?

- Je ne sais pas trop. Vous n’avez aucun souvenir ? Vraiment ?

Le médium a un mouvement des épaules :

- J’ai un terrible mal de tête comme après une cuite. Je ne veux pas dire que je passe mon temps à boire mais...

- Je vois ce que vous voulez dire. Continuez, l’enjoint Royal, toujours pressé d’arriver à ce qui est l’essentiel pour lui.

Le visage de Carole se plisse d’épuisement :

- Ce n’était pas une bonne séance, j’en suis désolée.

Son client doit se contenter de cette conclusion. Il lui explique en quelques mots ce qui s’est passé.

- Je ne comprends pas, bafouille le médium. Je ne connais pas de Rabichong. Je ne comprends pas pourquoi il s’est manifesté à nous.

Elle dévisage Royal qui se sent accusé :

- Moi non plus, je ne le connais pas. Les âmes encore vivantes, même si elles sont à l’agonie ne sont pas de mon ressort.

Saint-Amant prend congé sans plus attendre et se retrouve dans la rue sombre, alors qu’une bruine s’est mise à tomber. Le temps qu’il arrive à sa voiture, la bruine s’est muée en averse froide. Une brume épaisse se dépose et couvre la ville. La pluie devient poisseuse et sale. Saint-Amant a l’impression que l’esprit de Rabichong envahit les rues. En s’installant au volant, il secoue la tête en se traitant d’imbécile crédule.

 

Au même moment, en Angleterre, une femme élégante, au maquillage soutenu, écoute un homme de loi lui faire le récit de la maison victorienne dans laquelle ils se trouvent. Les portraits aux murs donnent vie à des aïeux dont elle connaît l’histoire. Les meubles sont recouverts de plaids ou de draps et, malgré le froid qui saisit les visiteurs, la maison semble prête à émerger de sa torpeur involontaire. Il suffirait de secouer la poussière, d’allumer un feu et d’ouvrir les tentures des fenêtres pour se sentir bien.

La lumière électrique a été installée dans la première partie du XXème siècle. L’étude notariale s’est occupée de veiller à ce que tout marche pour la visite. La femme et son guide montent à l’étage et entrent dans un bureau :

- C’est là sans doute que votre aïeule lisait, dit l’homme de loi en désignant des étagères de livres devenus anciens.

Elle s’approche des rayonnages, penche la tête pour décrypter les titres d’ouvrages scientifiques et philosophiques du XIXème siècle. Le plancher grince et un nuage de papier désintégré s’échappe du meuble.

La lumière de l’ampoule nue jette un regard cru dans un lieu qui devait être intime et charmant. La femme ouvre le scriban et ses tiroirs et y découvre des cahiers remplis de notes à la plume.

- Je peux les prendre ? fait-elle en se tournant vers l’homme de loi.

- C’est à vous, répond-il avec un geste léger de la main.

Le portable de la femme se met à vibrer. Elle regarde le numéro appelant et s’excuse auprès du notaire.

- Oui ?

Son interlocuteur s’exprime vite, d’un ton interrogatif à propos d’une complication.

- Je retourne sur le continent demain et je ne sais pas si j’aurais le temps d’aller en France.  En attendant, occupez-vous de ce bavard !

Elle range son smartphone, le regard terrible. L’homme de loi recule d’un pas.

- Bien, je prends les clés ce soir. Demain matin à la première j’aimerai finaliser les papiers.

- Volontiers, dit l’homme impressionné par la personnalité ténébreuse de sa cliente.

Elle l’accompagne jusqu’à la porte qu’elle verrouille derrière lui. La lumière du vaste plafonnier lui donne un air cruel et accentue les lignes de son visage. Après un moment d’immobilité, elle se dirige vers l’ancien bureau de Joël Collins.

Fin du chapitre 1

Marie-Laure Tena - 7 mars 2018

prologue : http://mlte.over-blog.com/2018/02/roman-un-monde-bancal-de-marie-laure-tena-prologue.html

Tag(s) : #roman, #"Un monde bancal" de ML Tena, #zodiaque, #astrologie

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