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Prologue

Angleterre – Janvier 1860

Emma Collins mania sa crinoline avec adresse et entra d’un coup dans le hall de la maison, échappant ainsi à un tourbillon de neige. Elle posa le paquet enveloppé dans un papier marron sur le guéridon, retira ses gants et son chapeau :

- Joe ! Joe ! Nous l’avons reçu !

La maison étroite, située dans une rue paisible, tenait sur deux niveaux. En bas, l’entrée, le salon, la cuisine et un bureau dédié à Joe. A l’étage, les chambres, une salle d’eau et un autre bureau, réservé à Emma. Frère et sœur, Joël et Emma vivaient de la rente laissée par leurs parents à leurs décès et du salaire de professeur d’histoire de Joël. 

Si Emma s’occupait de la maison, aidée en cela trois fois par semaines par une bonne, elle se consacrait principalement à la lecture d’ouvrages scientifiques et philosophiques. Elle avait rejoint depuis plusieurs mois un cercle malthusien et hygiéniste, soucieux de trouver des solutions à la surpopulation et aux mauvaises conditions de vie dans certains quartiers des grandes villes. Dans l’air du temps, ce comité tentait de favoriser l’émergence de nouvelles générations en meilleure santé et en quantité moindre afin de ne pas épuiser les ressources de la Terre.

- Joël !

Le cri impatient fit apparaître le frère d’Emma en haut des escaliers :

- Quoi donc ?

Grand et maigre, doté d’un crâne parsemé de cheveux auburn et le visage orné de favoris abondants, comme l’exigeait la mode, Joe portait sous sa robe d’intérieur un pantalon noir, une chemise blanche et un gilet gris.

- Voici la deuxième édition, dit sa sœur en agitant le livre compact.

- Ça y est ?

Joël fut sur le point de dévaler les escaliers mais se rappela à temps sa position de frère aîné et de professeur d’histoire et descendit posément les marches.

- « De l’origine des espèces par la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie» de Charles Darwin… énonça Emma en jetant un œil sur son frère.

- Je sais, fit celui-ci, que tu te moques de mes prises de position mais je lirai cet ouvrage aussi, pour mieux m’en moquer et le discréditer. J’ai l’oreille de certains archéologues et naturalistes qui appuient mes conclusions sur le passé de l’humanité. Et tu verras que, contrairement à ce que disait ce pauvre Jean-Baptiste de Lamarck, l’homme ne descend pas d’un animal, que ce soit un singe ou une autre bestiole.

Emma sourit sans rien dire et monta à l’étage, se réfugier dans son bureau pour apprécier les premières lignes de cet ouvrage en toute tranquillité.

Joël Wilson, adhérent d’une société d’anthropologie locale défendant les thèses bibliques et le créationnisme, se sentait proche des thèses de scientifiques tels que le Français Georges Cuvier ou son compatriote Adam Sedgwick qui fut pourtant un des professeurs de Charles Darwin. Pour lui, l’homme était une créature et une création de Dieu. Il voulait bien concéder que l’homme antédiluvien et l’homme post-diluvien avaient pu être différents par la grâce de Dieu, qui restait le grand ordonnateur de la Nature et du monde.

Emma et Joël Wilson vivaient à une époque où la biologie balbutiante, l’anthropologie et la paléoanthropologie bousculaient les certitudes sur l’histoire de l’humanité et donc sur la société humaine. Des fossiles découverts en Angleterre, en France, en Allemagne, à Gibraltar, prouvaient la coexistence de l’être humain avec des animaux ou des plantes remontant à des âges anciens. Depuis Lamarck, les cercles scientifiques avaient validé l’adaptation des invertébrés donc des animaux, et pourquoi pas des êtres humains, en fonction de leur environnement, la Nature supprimant ou leur attribuant des appendices appropriés à leurs conditions de vie. Des fossiles commençaient à prouver la diversité des origines de l’espèce humaine. Les croyances millénaires étaient ébranlées et un nouvel horizon scientifique et social se dessinait dans une atmosphère de débats virulents entre les différents courants de pensées. Frère et sœur, Joël et Emma s’aimaient profondément malgré leurs dissensions sur l’origine des espèces. Tous deux espéraient que la lecture de l’ouvrage de Darwin viendrait à bout de leurs désaccords.

Joël rentra dans son bureau, hilare, en se remémorant la vague de critiques et de moqueries qui avaient accompagné, quelques années auparavant, la soi-disant découverte d’un crâne dans la vallée de Neandertal, en Allemagne, par un certain Fuhlrott qui prétendait que c’était les restes d’un humain des temps préhistoriques… La plupart des naturalistes considérèrent que c’était sans doute le crâne d’un pauvre hère malformé ou d’un primitif disparu. D’autres engagèrent leur réputation en défendant l’idée d’une autre espèce humaine que celle de l’homo sapiens.

Dans son bureau qui lui servait également de boudoir, Emma ajusta son corsage bleu foncé sur la jupe du même tissu, fit bouger sa crinoline pour pouvoir s’assoir à son aise. Elle s’enveloppa dans un châle en cachemire orné de motifs orangés sur fond crème offert par une de ses amies. Elle s’installa dans un fauteuil douillet, augmenta la luminosité de la lampe posée près d’elle et ouvrit l’ouvrage qu’elle attendait tant. La première parution avait eu lieu en décembre 1859 en exemplaires insuffisants pour satisfaire les demandes, ce qui, à la joie de l’éditeur, nécessita une réédition en janvier 1860.

La jeune femme fut prise aussitôt par les expériences, les schémas et les conclusions de Darwin. Tout lui paraît d’une grande clarté et même évident. Tout s’ordonnait dans son esprit avec fluidité. Seul bémol, Darwin ne disait pas un mot de l’apparition de la vie. Par ailleurs, en semblant valider la pensée courante de la génération spontanée d’un être vivant primaire à partir de matière inerte, il n’apportait aucun éclairage nouveau et restait critiqué par certains comme le Français Louis Pasteur, spécialiste des expérimentations et qui ne voyait pas là de preuves empiriques dans la pensée de Darwin. La jeune femme, passionnée et exigeante, aimait aller au bout des choses et là, le naturaliste avait certes condensé ses recherches en un seul ouvrage mais beaucoup de questions restaient en suspens. Il ne traitait pas de l’ « origine » de la vie mais de la diversification des espèces…

Absorbée par la lecture de « De l’origine des espèces », vérifiant parfois une thèse en compulsant des articles de journaux sur des thèmes identiques ou les notes qu’elle avait prises lors de conférences destinées au grand public, Emma passa plusieurs jours dans son boudoir, sortant pour se changer, manger distraitement en compagnie de son frère, évitant les invitations et les visites. Déterminée à éclaircir certains points de la théorie darwinienne, elle se lança dans une correspondance avec l’auteur, comptant sur ce dernier pour lui répondre. Dix jours après la première lettre, Emma Wilson reçut une réponse laconique du secrétaire de Darwin.

Alors qu’elle allait rejoindre son boudoir, son frère surgit près d’elle :

- Alors, on ne te voit plus…

Sa sœur lui sourit :

- Tu tiens toujours à lire Darwin ?

Outré, Joël répliqua qu’il ne craignait pas de se confronter à ce zoologiste iconoclaste. Le prenant au mot, Emma monta chercher l’ouvrage et le tendit à son frère :

- Tu ne pourras être que convaincu.

- C’est à voir, fit Joël en saisissant l’objet avant de s’enfermer dans son propre bureau.

Il disparut pendant une semaine, traînant l’édition de janvier 1860 avec lui, dans sa chambre, pendant les repas se cachant derrière l’épaisseur du livre, ignorant même les invitations de son cercle et de la société locale d’anthropologie.

Pendant ce temps, Emma renoua avec la vie sociale, reprenant contact avec le club scientifique dont elle faisait partie avec ses amis. Elle prit plaisir à partager ce qu’elle avait retenu de l’ouvrage de Darwin avec ses pairs. Parmi eux, un homme brun au regard noir étincelant, dont on disait qu’il venait des Balkans, écoutait avec attention ce que disait la jeune femme, hochant parfois la tête, notant quelques mots sur un calepin. Diana Foxx, une amie proche d’Emma Wilson, le lui présenta comme un scientifique d’avenir.

- Vous êtes donc convaincu par les travaux de Charles Darwin ? lui demanda la jeune femme.

- Je vois que vous l’êtes aussi.

Emma frissonna, sensible au parfum épicé de l’homme et à son magnétisme puissant. Son corset lui parut bien étroit et elle dut s’assoir pour retrouver son calme. Inquiet de sa pâleur, bien commune aux femmes de cette époque, Roman lui apporta un verre d’eau avant de s’assoir près d’elle. Silencieux, il la laissa reprendre la conversation.

- Toutes ces découvertes sont palpitantes, s’excusa Emma en lui jetant un regard confus.

Il approuva, ajoutant qu’il y avait de quoi être étourdi par l’avancée des sciences ces dernières décennies.

- De mon côté, précisa-t-il, j’essaie de contribuer à rendre le peuple de Roumanie et de Bessarabie plus fort, plus résistant aux maladies et plus productifs. Nous sommes dans une ère industrielle novatrice et nous devons faire en sorte que des générations puissantes d’ouvriers et d’employés émergent pour le prochain siècle.

L’ambition affichée par cet inconnu fascina Emma Wilson tout en l’inquiétant. Il lui faisait penser au héros de Mary Shelley, le Docteur Frankenstein.

A la maison, Joël Wilson tournait en rond, l’esprit phagocyté par les écrits de Darwin. Il ne dormait plus. La présentation des travaux du naturaliste l’avait estomaqué, sidéré. Tout lui paraissait logique et inepte à la fois, voire hérétique. Il se disait qu’au Moyen-âge, on l’aurait brûlé lui et cet ouvrage et se demanda si ce n’était pas un péché de le lire et de l’avoir dans sa demeure. Alors, il retournait relire un passage en silence ou à haute voix, perturbé de se sentir convaincu malgré lui. Il crut devenir fou et sa sœur finit par s’en apercevoir. Soucieuse de son état, elle lui conseilla de lui rendre le livre et d’aller à l’église, retrouver le pasteur qui saurait lui remettre les idées en place. Mais quand Joël arriva devant le bâtiment, il eut une nausée et s’enfuit avant de vomir. La nuit et pendant les siestes agitées, il rêvait qu’ils étaient tous des singes, que Dieu n’existait pas, qu’il n’y avait pas d’espoir, d’espérance, de vie après la mort, de résurrection…

A la limite de l’hystérie, Joël voulut renvoyer la bonne car il trouvait qu’elle avait un visage simiesque. Il se mit à s’épier dans les miroirs de la maison pour vérifier des traces d’ascendance animale. Emma était au désespoir et fit venir le médecin de famille qui préconisa du repos et une cure thermale. La jeune femme ne fut pas convaincue mais accepta d’accompagner son frère pendant un mois dans une petite ville au bord de la manche. A leur retour, Emma et Joël Wilson reprirent leurs habitudes domestiques. Mais ce dernier restait abattu, imprimant chaque jour davantage une moue désabusée sur sa bouche. Sa sœur retrouva son cercle d’amis avec soulagement.

Une fin d’après-midi de printemps, Emma rentrait de chez une amie lorsqu’elle sentit l’odeur d’un feu dans leur jardin. Elle se précipita pour découvrir son frère en train de brûler tous ses livres de théologie dans un brasero :

- J’ai été licencié, lui cria-t-il de là où il était.

- Mais qu’est-ce que tu fais !

Emma avança vers lui, une main tendue. Joël était souriant :

- J’ai bien réfléchi. C’est à moi de prouver que l’homme est bien une « créature merveilleuse » de Dieu et non un animal parmi tant d’autres. Je vais partir en Mésopotamie, explorer le croissant fertile à la recherche du premier homme.

« Et de la première femme » ne put s’empêcher d’ajouter Emma in petto.

- Tu vas me laisser seule ? Tu veux partir alors que tu n’y connais rien ?

- Détrompe-toi, répliqua son frère en jetant une exégèse du livre de l’Apocalypse dans le feu, je me suis préparé. Je pars en compagnie d’autres chercheurs.

- Tu pars quand ?

La jeune femme essayait de rabattre les papiers carbonisés autour du feu.

- Dans deux jours. Je reviendrai quand j’aurais trouvé ma preuve… ou quand je serai convaincu par les thèses évolutionnistes.

Épuisée, Emma alla se réfugier dans sa chambre, déplorant que le livre de Darwin et les découvertes récentes aient apporté de la confusion dans ce qui restait de sa famille. Elle se mit à pleurer, craignant de ne plus revoir son frère.

Comme prévu, le jour dit avant l’aube, Joël regroupa ses sacs de voyage dans l’entrée. Emma, les cheveux défaits, vêtue d’une robe de chambre sur sa lingerie de nuit, le prit dans ses bras et le serra fort contre elle :

- Je t’aime Joël. Prends soin de toi. Écris-moi.

Ce dernier la regarda de sa haute taille, posa un baiser sur sa joue droite, s’empara des sacs et sortit. Emma le regarda monter dans un fiacre où d’autres hommes étaient déjà installés. La seule assurance qu’elle avait était cette liste d’étapes jusqu’au bout du Moyen-Orient que Joël lui avait laissée, annotée des coordonnées des consulats britanniques.

***

La jeune femme vécut seule jusqu’à l’été. Lors de la séance de clôture de la saison de son cercle scientifique, elle retrouva Roman, dont elle ignorait toujours le nom qu’elle n’avait pas bien compris la première fois. Il se planta devant elle :

- Je sais que votre frère est parti. Je connais aussi votre esprit et votre enthousiasme pour les nouvelles théories scientifiques. Venez avec moi, bâtir une nouvelle Roumanie, un nouveau peuple plus aguerri et plus sage.

Emma cligna des yeux car elle ne comprenait pas bien la demande de cet homme :

- C’est-à-dire ?

- Épousez-moi, venez avec moi, nous avons l’énergie et la connaissance pour faire de grandes choses ! Nous créerons d’autres sociétés d’anthropologie et de biologie, ce sera une communauté européenne dédiée à l’histoire de l’homme et à son évolution. Nous mettrons en relation les scientifiques pour développer des projets scientifiques.

Presque enivrée par la demande en mariage et par la vision de leur couple à la tête d’une organisation nouvelle, Emma fut sur le point de dire oui. L’image de son frère dans son esprit la dissuada de répondre immédiatement et demanda un délai de trois jours, ce que Roman Lazarus accepta.

Deux semaines plus tard, mariée, Emma écrivit à son frère pour lui communiquer son nouveau lieu de résidence, avant de traverser la Manche en compagnie de son passionnant époux.

Marie-Laure Tena - 28 février 2018

[i] Ouvrage le plus célèbre et le plus controversé du naturaliste et géologue Charles Darwin qui démontra, observations à l’appui, l’évolution des espèces pour s’adapter à leur environnement par le jeu de mutations ou de transformations, contrairement au dogme établi de la création des animaux et de l’homme par Dieu.

 

Tag(s) : #roman, #"Un monde bancal" de ML Tena, #Prologue, #Darwin

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